Sa nomination est sans doute l’une des plus surprenantes de ce nouveau gouvernement. A 59 ans, l’avocat pénaliste Éric Dupond-Moretti succède à Nicole Belloubet comme Garde des sceaux.

Éric Dupond-Moretti est le nouveau garde des sceaux.
Éric Dupond-Moretti est le nouveau garde des sceaux. © AFP / Joël Saget

Il l’a souvent évoqué dans ses plaidoiries de cour d’assises : Eric Dupond-Moretti a des origines modestes. Né à Maubeuge, dans le Nord, en 1961. Un père qui décède alors qu’il est encore enfant. Une mère, femme de ménage qui l’élève seule. Il raconte aussi que c’est la mort de son grand-père maternel, probablement assassiné, qui l’a poussé à devenir avocat. A moins que ce ne soit l’exécution de Christian Ranucci le 28 juillet 1976. Eric Dupond-Moretti a alors 15 ans. Il réalise qu'"être avocat c'est être seul contre tous."

Des études de droit à Lille. Et ses débuts d’avocat. Aux prud’hommes d’abord. Un peu de pénal aussi, comme avocat commis d’office. Puis, il ouvre son cabinet, traîne ses guêtres aux assises et acquiert cette capacité à saisir les jurés, accrocher leur regard et emporter leur conviction. Au point même de créer l’étincelle chez une jurée d’assises d’un procès dans lequel il plaide. Il l’épouse en 1991. 

La passion des cours d’assises

Devant la cour d’assises du Nord, à Douai, Eric Dupond-Moretti obtient ses premiers acquittements. Mais c’est l’affaire d’Outreau, dans laquelle il défendait Roselyne Godard, surnommée “la boulangère” et pour laquelle il va obtenir un acquittement, qui va le propulser sur la scène médiatique. Fort de cet acquittement et beaucoup d’autres, il écope de son surnom - qu’il dit détester - Acquittator. 

Avec la notoriété vient l’attrait de la capitale. L’Ogre du Nord - un autre de ses surnoms - ouvre un cabinet à Paris, dans lequel il est associé avec Me Antoine Vey. Mais continue à sillonner la France sans relâche. Il est chez lui dans chaque salle d’audience, occupe l’espace comme un acteur de théâtre, n’hésite pas à bousculer les témoins, grommelle lorsque la tournure des débats lui déplaît. Gros fumeur et amateur de cigares, il arpente les salles des pas perdus des palais de justice, une cigarette cachée dans la manche de sa robe. Il n’est pas rare, lorsqu’Eric Dupond-Moretti plaide aux assises, de voir le public se presser, souvent trop nombreux pour pouvoir entrer dans la salle d’audience. Le pénaliste aime citer Camus, user des bons mots ou s'exclamer "on est chez les dingues !". Eric Dupond-Moretti manie aussi l'art de la mauvaise foi, n'hésitant pas à reprocher à un de ses collaborateurs son absence de cravate lorsque lui-même, qui n'en porte jamais, est en T-shirt sous sa robe d'avocat. 

En 2011, il devient l’avocat de Loïc Sécher, condamné à tort pour viol, lors de son procès en révision. Ensemble, ils écriront Le calvaire et le pardon (Michel Lafon). Avec la notoriété là encore, sont arrivés d’autres clients. Plus célèbres, plus riches. L’ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, lors de son procès en appel pour fraude fiscale ; le footballeur Karim Benzema dans l’affaire de la sextape ; le roi du Maroc, Mohamed VI, l’ancien secrétaire d’Etat George Tron, accusé de viols, le maire de Levallois-Perret, Patrick Balkany condamné depuis pour fraude fiscale. En 2017, il défend Abdelkader Merah, frère de l’auteur des tueries de Toulouse et Montauban, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris. Un procès durant lequel il reçoit une lettre de menaces de mort contre ses enfants. “Je connais mieux que personne ici ce phénomène de contamination, dénonce-t-il alors devant la cour d’assises, qui fait que l’avocat est regardé comme celui qu’il défend. Mais je ne suis pas un islamiste, je ne défends pas une cause, je défends un homme. Je ne me suis jamais senti aussi avocat qu’aujourd’hui.”

L’un de ses tous derniers procès se déroulait à Nice. Procès d’assises brutalement interrompu par le confinement. Il avait alors passé les trois mois dans sa maison située non loin de là, seul - sa compagne, la chanteuse Isabelle Boulay, étant restée au Canada. Au Dauphiné Libéré, il confie alors regarder “le curling et la pétanque” à la télévision. 

Les positions anti-magistrats

Connu pour ses plaidoiries tonitruantes, ses dénonciations d’une “justice au pied du mur de l’exemple”, et ses coups de gueule en tous genres, Eric Dupond-Moretti s’en est souvent pris à la magistrature. En 2018, dans son livre Dictionnaire de ma vie (Kero), il se prononce pour la suppression de l’école nationale de la magistrature (ENM), qualifiant les étudiants magistrats d’”adolescents boutonneux aux idéologies réductrices et aux raisonnements formatés”. Et d’ajouter : “l”ENM encaste de tout jeunes gens dans un moule et un corporatisme dont ils ne sortiront jamais.” Quelques mois plus tard, le pénaliste était venu s’expliquer dans un débat au sein de l’école à Bordeaux sur invitation du directeur, le magistrat Olivier Leurent. 

Plus récemment, c’est à l’encontre du parquet national financier (PNF) qu’il a dirigé sa vindicte. S’en prenant aux procureurs spécialisés lors du procès de Patrick Balkany. Portant plainte, même, il y a quelques jours à peine, contre le parquet national financier pour “violation de l’intimité de la vie privée” après la révélation de la mise sur écoute d’une série d’avocats, dont lui-même, dans une enquête liée à l’affaire Bismuth concernant Nicolas Sarkozy. Une plainte qu’il a retirée dès sa nomination. De quoi faire tout de même grincer magistrats du parquet et du siège. “Nommer une personnalité aussi clivante et qui méprise à ce point les magistrats, c’est une déclaration de guerre à la magistrature”, a déclaré Céline Parisot, présidente de l’Union syndicale des magistrats (USM), quelques heures à peine après l’annonce de sa nomination. _“Je crois que c’est un garçon beaucoup plus modéré que ce qu’on peut imagine_r”, tempère quant à lui son éminent “confrère et ami”, Me Hervé Temime. “Il ne va pas se mettre dans les habits du garde des sceaux en manifestant de l’hostilité aux magistrats, certainement pas.”

Il y a un mois, Eric Dupond-Moretti a également fait partie des signataires d’une tribune dans le Journal du Dimanche, pour “une ère de la confiance entre la police républicaine et les Français”, lui qui a notamment défendu le jeune Theo dans une affaire de violences policières. 

Showbiz, planches et viticulture

Mais Eric Dupond-Moretti a une vie en dehors des prétoires. Dans son vignoble des hauteurs de Collioure, acheté en 2014, où il produit la cuvée Furbury, en hommage à l’avocat toulousain Alain Furbury qui fut son mentor et dont il dit qu'il lui a "appris l'irréverence". Au cinéma, où on l’a vu incarner des rôles d’avocats dans Les Salauds de Claire Denis, notamment, ou de président de cour d’assises dans Chacun sa vie de Claude Lelouch. Sur les planches aussi, rejouant certaines de ses grandes plaidoiries au théâtre parisien de La Madeleine. La pièce devait de nouveau être à l’affiche salle Pleyel. Interrompue en raison du coronavirus, les prochaines dates étaient prévues pour le mois de septembre.

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