Jour 43 au procès des attentats de janvier 2015 - L'audience s'annonçait très agitée avec, au programme, les confrontations entre accusés prévues depuis des semaines. Mais le président de la cour semble y avoir renoncé au dernier moment. Et l'audience a finalement été vite suspendue pour cause d'accusé malade.

Ali Riza Polat, le principal accusé et Amar Ramdani au 43e jour de procès
Ali Riza Polat, le principal accusé et Amar Ramdani au 43e jour de procès © Radio France / Matthieu Boucheron

Au 43e jour de ce procès des attentats de janvier 2015, l'audience a été encore été pleine de surprises et d'imprévus. Ce qui était prévu était une confrontation entre les onze accusés présents. Confrontation programmée depuis des semaines, et qui s'annonçait explosive et à haut risque en terme de décibels et d'insultes. Puisqu'hier, à la veille de cette confrontation, les insultes ont déjà commencé à fuser, d'un box à l'autre. Dans un box, l'accusé Ali Riza Polat, qui détient depuis deux mois la palme des gros mots. Dans le box d'en face, l'accusé Willy Prévost qui a mis les enquêteurs sur la piste de Polat en garde à vue. Hier, Prévost a traité Polat de "gros porc", Polat a rétorqué aussi sec "grosse merde", et le président Régis de Jorna s'est écrié : "S'il vous plaît, ça suffit ! On se respecte !" Est-ce ce pugilat verbal qui a effrayé le président ? Ou a-t-il estimé subitement que les confrontations, qui ne sont pas obligatoires à un procès d'assises, n'étaient finalement plus indispensables pour ce procès historique où tant d'accusés pourtant traitent les autres de menteurs ? Toujours est-il qu'à six heures du matin, le président de Jorna a envoyé un mail avec un nouveau planning du jour, sans ces confrontations.

"C'était un faux témoignage, une mise en scène odieuse pour détruire un homme qui va être jugé !"

Et l'audience s'est finalement ouverte avec la prise de parole d'une avocate de la défense, Me Clémence Witt, avocate du seul accusé à comparaître libre : Christophe Raumel, le seul qui ne soit pas dans un box, mais assis sur un strapontin. Christophe Raumel est resté pendant des semaines un accusé discret, si effacé que le président de la cour a même plusieurs fois oublié de lui donner la parole. Puis au début du mois d'octobre, alors que débutait son interrogatoire, son ex-compagne et mère de sa fille est venue livrer à la barre un témoignage accablant. Cette ex-compagne, taille et jambes de mannequin, avait décrit un Raumel violent et menaçant. Elle avait raconté en pleurs comment il l'avait battue, un jour où elle avait cru "mourir", parce qu'elle n'avait pas acheté de Nesquick pour leur enfant avait-elle raconté, secouée de sanglots. Puis elle avait parlé des menaces reçues juste avant le procès, et des pressions de l'accusé Raumel pour l'empêcher de tout dire à la barre, selon elle. Et elle affirmait alors à la barre qu'elle avait les preuves, les enregistrements. Elle affirmait tout cela dans une position bien étrange, car l'ex-compagne de Christophe Raumel était aussi devenue l'amoureuse de l'accusé Willy Prévost, l'ex-meilleur ami de Christophe Raumel. Elle était à la barre, à équidistance des deux hommes et sous leurs regards croisés. Son témoignage avait ému puis secoué la salle d'audience ; après les sanglots, elle avait soudain hurlé sur Raumel en l'insultant furieusement. "C'était un faux témoignage !", annonce ce matin Clémence Witt, avocate de Christophe Raumel. 

L'avocate, qui avait été elle aussi prise à partie par l'ex-compagne de son client, explique posément devant la cour que depuis ce témoignage, "de très nombreux actes d'enquête ont été diligentés". L'ex-compagne a été entendue par les enquêteurs, des vérifications ont été faites. Et l'enquête vient de conclure que "aucune infraction n'a été commise, aucune subornation de témoin." L'enquête est donc classée sans suite. Me Witt dénonce un témoignage qui n'était pas celui "d’une femme menacée mais une mise en scène odieuse pour détruire un homme qui va être jugé, salir sa crédibilité." Et l'éloquente avocate annonce qu'une "triple plainte a été déposée ce matin auprès du parquet d’Evry pour faux témoignage, faux et usage de faux, et harcèlement moral. Tout laisse penser qu’une ou plusieurs pièces ont été fabriquées pour nuire délibérément à Christophe Raumel". L'enregistrement que disait détenir l'ex-compagne à la barre, prouvant que l'accusé était venu l'intimider juste avant le procès, serait en fait falsifié. Et elle disait que la menace datait du 3 ou 4 septembre 2020. Or à ces dates-là, Christophe Raumel, libre mais soumis à un strict contrôle judiciaire, était déjà assis sur un strapontin, à ce procès.

"Vous êtes l'hologramme des frères Kouachi et de Coulibaly"

Puis c'est Me Coutant-Peyre, l'avocate d'Ali Riza Polat qui a pris la parole, pour clore l'interrogatoire de son client, qui avait commencé lundi. "Vous êtes l'hologramme des Kouachi et de Coulibaly" lui dit-elle, dans une surprenante formule. Polat, qui porte aujourd'hui une chemise couleur rose pâle, se plaint de "servir de bouc émissaire. Je comprends pas. Les frères Kouachi, je les ai jamais vus." Et ses deux avocats lui demandent de confirmer qu'il n'a pas de lien avec des organisations terroristes. Et il confirme, sur le ton d'une leçon apprise : "Je n’ai aucune carte ni à Al Qaïda, ni de l'État islamique. Je suis pas un terroriste. J’ai rien fourni du tout pour les attentats". Son avocate étonne encore par cette autre formule : "Vous êtes pudique !" Une pudeur qui a vraiment échappé à toute la salle d'audience depuis le début de ce procès. Et elle tente de faire dire à son client fanfaron qu'il ne fera plus de banditisme après le procès, ce qu'il a pourtant clamé haut et fort plusieurs fois. "C’était pour faire le malin, je me suis calmé, Monsieur ! Je vais me calmer !" Moues sceptiques dans la salle d'audience, mais l'audience se poursuit. 

Le président parle des témoins qu'on attend toujours et qu'il faudrait se résoudre à ne jamais entendre devant cette cour d'assises spéciale, car on ne les trouve pas. Et parmi ces témoins, Djamel Beghal, un des mentors de Chérif Kouachi et d'Amedy Coulibaly, qui l'ont croisé en prison à Fleury-Mérogis. Beghal, qui a purgé une peine de prison en France pour une tentative d'attentat contre une cible américaine, a été renvoyé en Algérie en 2018. Et le voilà désormais introuvable, explique le président avec un relatif embarras. "Mais il est libre ?", s'inquiète à la barre un avocat de parties civiles, Axel Metzker. Il serait libre, oui, en Algérie, sans certitude. Un écran télé s'allume sur un autre témoin en visio. Un témoin qui a vu des armes dans le fameux sac censé être passé des mains des Ardennais Abdelaziz Abbad et Miguel Martinez et Ali Riza Polat. Des armes que Polat nie avoir vues. Le témoin, lui, les a vues, sous le lit d'une de ses conquêtes amoureuses. Mais il dit que "les armes étaient vieilles, aussi vieilles que mon père", et même pas utilisables par un voleur qui aurait voulu "braquer un marchand de glaces", à l'en croire. Il dit que c'est Abdelaziz Abbad qui lui a donné ce sac de sport rempli d'armes, qui l'a ensuite déposé chez la conquête féminine, et avec Abbad, il y avait un "costaud", mais "capuché". 

Polat s'énerve soudain : "Témoin à deux francs ! J'attendais les confrontations, moi ! Casse-toi ! " Et il tombe malade.

Ce costaud était-il Miguel Martinez, l'ami d'Abbad ? C'est ce que le témoin a déclaré en garde à vue. Ajoutant que Martinez était un "barbu" qui lui faisait peur pour sa radicalité. En visio, aujourd'hui, il s'étonne d'avoir tenu de tels propos et dit que la barbe ne veut rien dire. D'ailleurs, dans sa ville des Ardennes, "y a un gendarme, il a une barbe, elle lui arrive aux pectoraux !" La radicalité de Martinez, en débat devant cette cour, est loin d'être avérée, bien au contraire, ce témoin ne veut plus en parler. Il dit juste que Martinez, avec ses 2 mètres, il lui faisait quand même un peu peur parce que si _"on se prend une tarte par lui, ben on fait trois tours sur soi-même"_. Dans son box, l'accusé Polat s'énerve soudain contre ce témoin en visio : "le témoin à deux francs. J'attendais les confrontations moi ! Casse-toi !" Me Coutant-Peyre tente de le calmer : "Laissez-moi faire !" Puis l'audience est suspendue, pour la pause déjeuner. Et elle ne reprendra finalement plus, en ce 43e jour. Car à la pause déjeuner, Ali Riza Polat s'est senti mal. Il a vomi. Les pompiers ont été appelés. Mais on l'a finalement renvoyé dans sa prison, et on lui a fait un test Covid dont on attend les résultats. Le président a annoncé une reprise d'audience à 9h30, demain. Ou pas, si le principal accusé a le Covid.