On entre dans la sixième semaine au procès des attentats de janvier 2015, c'est le 25e jour d'audience. Aujourd'hui, la cour d'assises spécialement composée a commencé à entendre le premier des quatorze accusés : Willy Prévost, 34 ans, qui a grandi dans la même cité qu'Amedy Coulibaly, à Grigny, dans l'Essonne.

 Willy Prévost, accusé qui a répondu à son interrogatoire en ce 25e jour d’audience
 Willy Prévost, accusé qui a répondu à son interrogatoire en ce 25e jour d’audience © Radio France / Matthieu Boucheron

Il est l’accusé souvent calé contre une vitre de son box, tournant le dos à l’un des avocats généraux qui portent l’accusation ; les deux hommes ne sont assis qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Dans son box, Willy Prévost, regard brun, peau blanche, crâne rasé, a des airs de géant, pas loin d'être aussi grand qu'un basketteur américain. Quand il n'est pas calé contre la vitre, il est d'ailleurs plié en deux, dans ce box où il dit qu'il ne devrait pas être. "Pour association de malfaiteurs, pas de problème !", mais cette étiquette de terroriste "ne me va pas", résume-t-il au premier jour de son interrogatoire. 

Willy Prévost a 34 ans. Il a grandi dans la cité de la Grande Borne, à Grigny, dans l'Essonne, comme Amedy Coulibaly. "Une enfance normale, j'ai cinq frères et une sœur, j'ai manqué de rien", avait-t-il résumé pour se présenter aux tout premiers jours de son procès. Cette enfance pourtant, a été marquée par une blessure par balle alors qu'il avait à peine neuf ans. Un jour qu'il faisait du vélo, une balle perdue lui a perforé le ventre. "La balle s'est logée derrière mon abdomen, un mois d'hôpital, on a pas pu m'opérer", avait-il encore confié en se présentant. Aujourd'hui, il n'est plus question de sa personnalité mais des faits qu'on lui reproche. 

Willy Prévost reconnaît l'aide logistique à Coulibaly, mais "sans savoir pourquoi"

Willy Prévost est accusé d’avoir aidé Amedy Coulibaly à se procurer la voiture qui a servi à se rendre à l’Hyper Cacher, accusé aussi d’avoir retiré le traceur de la moto qui a été utilisée pour aller tuer la policière de Montrouge, accusé encore d’avoir fourni des gilets tactiques, des couteaux, des gazeuses lacrymogènes, un taser. L’a-t-il fait sous la contrainte de Coulibaly, dont il dit qu’il était le souffre-douleur ? Savait-il que des attentats se préparaient ? C’est toute la question.

Debout dans son box, bras croisés sur son blouson, Willy Prévost confirme qu'il connaît Coulibaly "depuis que je suis tout petit". Le terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher était de quatre ans son aîné. Quand Willy Prévost était enfant et que Coulibaly passait en moto, les gosses de la cité de La Grande Borne le hélaient, "on le bloquait pour lui dire : fais-moi faire un tour de moto". Les frères Kouachi, par contre, Willy Prévost confirme qu'il ne les connaît pas, "je les ai jamais vus de ma vie". Pour Prévost, Coulibaly était parmi les grands frères de la cité, un de ceux qui faisaient peur, un de ceux avec lesquels il a fait "de petits trafics" après sa première peine de prison, pour vol, en 2004. Puis à partir de 2009, "ça s'est dégradé" explique Prévost. C'est l'année où il part en vacances en famille dans le sud, au moment où Coulibaly l'appelle pour un transport de stupéfiants. Prévost refuse d'écourter ses vacances, le go-fast a lieu sans lui, se passe mal, avec un contrôle de douaniers. C'est à ce moment précis qu'Amedy Coulibaly aurait estimé que Willy Prévost avait une dette envers lui, une dette de 30 000 euros. 

Prévost raconte dans son box comment Coulibaly est venu le chercher chez ses parents après cette affaire. "Mon père, il m’a appelé sur mon téléphone, il m’a dit : y a Amedy qui te cherche, fais attention". Puis Coulibaly a trouvé Prévost, et l'aurait emmené dans une forêt, à La Sapinière, "je me suis fait tabasser" à coups de batte de base-ball. Le président demande à Prévost s'il a alors porté plainte ? "Dans les quartiers, on peut pas porter plainte. On s’en prend aux familles sinon. Je la connais cette routine" répond l'accusé qui après ce tabassage, aurait déménagé dans la ville voisine de Fleury-Mérogis par peur de Coulibaly. Un jour qu'il était "posé là" devant un bar-tabac du coin, "pour prendre mon café, acheter mes clopes", il tombe sur Amedy Coulibaly qui sort de la prison voisine, en mars 2014. Coulibaly lui aurait alors dit : "Quoiqu’il arrive, je te retrouve". 

Trois gilets tactiques, deux couteaux, deux gazeuses et un taser

Et au mois d'août suivant, Amedy Coulibaly lui aurait demandé de faire un voyage pour aller "chercher des affaires", en l’occurrence des armes. Voyage que Prévost a encore refusé. "J'avais le bracelet", explique-t-il. Mais quelques mois plus tard, il accepte de faire ce que lui demande Coulibaly. D'abord acquérir cette Renault Mégane Scenic censée être pour Hayat Boumeddienne, la femme de Coulibaly, qui lui avait demandé de la mettre à un autre nom. Le président : "Et ça vous a pas semblé bizarre ?" Willy Prévost, du tac au tac : "Monsieur le président, j’habite dans un quartier, 90% des gens qui ont une voiture, c’est avec un faux nom ! Peut-être pas pour vous qui avez grandi à Paris dans le 16e"... Willy Prévost ajoute qu'il ne voyait pas quelle action délictuelle Coulibaly aurait pu commettre avec une Scenic. "Avec une Scenic, on va faire quoi avec une Scenic ? C’est une voiture de ville, c’est pour faire de la route tranquille ! Il m’aurait dit va acheter un gros 4/4 avec un gros moteur qui envoie de la patate... Mais une Scenic, je me dis à quel moment que c’est bizarre ?" s'exclame-t-il.

On l'interroge ensuite sur la moto Suzuki qui a servi à se rendre à Montrouge le 8 janvier 2015. Willy Prévost reconnaît qu'il a retiré le traceur sans voir où était le problème. Il dit : "J’aime bien la moto, je me dis ça va me permettre de passer une bonne journée en moto". Et de lui-même, il parle des couteaux qu'il a achetés fin décembre pour Coulibaly qui les lui avait demandés. "Je tarde", dit-il sous-entendant qu'il n'a pas envie. Mais il achète donc sans broncher ces couteaux qu'il croyait soi-disant destinés à ouvrir les sacs de drogue lors d'un go-fast de Coulibaly. "Pour moi, Amedy, c'était un braqueur", dit Willy Prévost. Le président s'étonne qu'il n'ait pas posé davantage de questions à Coulibaly ? Prévost explique : "Il me dit 'ferme ta gueule'. J’ai pas posé de questions". Il ajoute : "C'est pas tous les jours qu'il me menaçait ou quoi, mais je savais que j'étais sous la contrainte". 

Willy Prévost reconnaît aussi sans sourciller qu'en plus des couteaux, il a aussi acheté les trois gilets tactiques commandés par Amedy Coulibaly. Coulibaly lui avait montré le modèle pêcheur sur catalogue et l'avait envoyé à Montrouge pour chercher ces gilets à poches, qui servent aussi aux tueurs pour mettre des armes, des munitions. Ces gilets, Willy Prévost est allé les acheter avec des copains dont Christophe Raumel, l'accusé qui comparaît libre ici sur un strapontin et qui sera interrogé demain. Willy Prévost dit qu'il a emmené ses "potes" car "on est au quartier, on galère, c’est comme si vous allez faire des courses". Jamais, jure-t-il, il n'a pensé les emmener dans une galère. Jamais, insiste-t-il, il n'a voulu préparer une attaque terroriste. Il dit : "Hé, j'ai jamais nié que je suis rentré dans une armurerie", mais ne comprend pas qu'on lui reproche cet achat puisque le commerçant avait l'autorisation de vendre ces gilets. Willy Prévost tente cette comparaison : "C'est comme si demain je vais acheter une brosse à dents pour un mec qui plante quelqu'un et après on va me reprocher la brosse à dents ? Hé !"

"On veut me coller une étiquette de terroriste. Essayez pas de me mettre cette étiquette qui me va pas. Ces gens, je les déteste"

Willy Prévost commence peu à peu à s'énerver. "Moi, j'ai rien à voir avec les faits qu'Amedy il a faits. Faut bien se mettre ça, je suis pas un terroriste !" Il ajoute : "Essayez pas de me mettre cette étiquette qui me va pas, je la vis très mal, ces gens c’est les plus gros fils de pute, je les déteste". Il dit encore : "Je comprends ce qu’il a fait Amedy, c’est atroce, je condamne, j’ai de la compassion pour la famille des victimes des trucs comme ça, mais à aucun moment faut me parler de religion". Les avocats de parties civiles commencent précisément à l'assaillir de questions sur la religion, lui demandant s'il s'est converti à l'islam ? Des proches ont dit qu'il était converti. Lui nie et s'emporte : "Non je suis pas musulman et si j’aurais (sic) été musulman, je l’aurais dit avec plaisir". Il dit que les seules fois où il est allé à la mosquée, c'était pour "accompagner un mec", et qu'il est "resté dans la voiture". Et s'agace contre "l'amalgame" entre musulmans et terroristes. Me Maktouf, avocate de parties civiles, l'interroge sur un testament. Willy Prévost devient de plus en plus nerveux : "Arrêtez de me chercher des petits poux, vous me cassez la tête !" 

L'accusé boit dans sa bouteille d'eau, pour tenter de se calmer, mais a de plus en plus de mal à se contenir. Il ne voudrait parler que des gilets tactiques qu'il reconnaît avoir achetés. Me Cechman, avocate de deux victimes de l'Hyper Cacher : "Arrêtez de jouer les idiots !" L'avocate demande à la cour de montrer une photo de Willy Prévost juste après son arrestation en janvier 2015. Il se reconnaît avec "des cheveux, une barbe, des sourcils, une cicatrice près du nez, mais excusez-moi c’est interdit d’avoir une barbe ?" Il peste contre les avocats, marmonne "c'est n'importe quoi, n'importe quoi !" Me Malka, avocat de Charlie Hebdo veut savoir pourquoi c'était une barbe sans moustache, "comme les salafistes" ? Willy Prévost baisse son masque chirurgical et se met à expliquer : "Vous voyez Monsieur le président, j'ai une cicatrice sous mon nez, un accident de moto". Et l'accusé d'expliquer que les poils ne poussent plus sur cette cicatrice, "je vais pas faire des poils ici et des poils là, je peux pas laisser une moustache là et pas ici, c’est la logique qui veut ça !" s'exclame-t-il prenant la cour et la salle à témoin, masque baissé.

Me Malka interroge aussi Willy Prévost sur le téléphone personnel qu'il a remis à Ali Riza Polat, autre accusé de ce procès, en janvier 2015. "Quand même votre téléphone personnel !", s'étonne l'avocat. Willy Prévost dit une énième fois que c'était pour pas avoir de problèmes avec "Amedy". Amedy Coulibaly dont il jure qu'il n'a "pas vu le basculement". Willy Prévost assure, droit dans son box, qu'il n'a jamais su qu'il s'était radicalisé. Dans la salle d'audience, beaucoup ont des doutes, ne savent que penser des déclarations de l'accusé Prévost. Son avocat, Me Hugo Lévy l'interroge sur son avenir, quand il sortira de prison. Willy Prévost dit : "la seule chose que je veux faire, c'est construire avec une fille, avoir des enfants". Il risque en théorie une peine de vingt ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste.

Mon fils "c'est un gros nounours, il avait très peur de Coulibaly"

En fin d'après-midi, sa mère arrive à la barre, jean, baskets, manteau en fausse fourrure. Elle a 60 ans, est malentendante, a une mémoire défaillante. Dit de son fils qu'il _"est doux, très gentil".  Pas beaucoup plus. Le président lui demande jusqu'à quand son fils a vu Coulibaly. "Je peux pas vous répondre", dit la mère d'une voix très lente. Le père lui succède, 52 ans. Son fils lui fait un petit signe de la main derrière la vitre de son box. Son fils, "c'est un gros nounours, il a jamais fait de mal à personne. Willy avait très peur de Coulibaly. Même moi j'avais peur". Pour le père, ce qui arrive à Willy Prévost, c'est parce que son fils a "rendu service, malheureusement, ça l'a entraîné dans des histoires"._ Le père n'ajoute pas beaucoup d'informations cruciales, mais reconnaît ce que Willy Prévost nie savoir : que la femme de Coulibaly, Hayat Boumeddiene, était voilée la tête aux pieds et même gantée. Comment ne pas se douter que Coulibaly pratiquait un islam rigoriste ? Ce que l'accusé Prévost dit toujours ignorer. 

Suit la petite sœur, apeurée devant la cour, qui n'ose rien dire d'autre que "mon frère, il est adorable, il est protecteur". Le petit dernier de la famille clôt ce 25e jour d'audience, en mode particulièrement désinvolte. Le petit frère, en sweat-capuche, casquette à la ceinture, parle sans cesse en même temps que la cour et les avocats qui lui posent des questions qu'il n'écoute pas. Il revient sur toutes les précédentes déclarations faites à la police, assure qu'il a répété aux policiers ce qu'il entendait à la télé. Le président de la cour tente de le remettre à sa place : "Faites un peu attention". Et Régis de Jorna ajoute un hasardeux : "On n'est pas sur un plateau télé !" Le président met ainsi fin à l'audition du petit frère de Willy Prévost, qui lance : "C'est bon, je peux y aller ?" Il tourne les talons et crie à son frère en lui faisant un grand signe du bras : "Wallah !" L'audience reprendra demain matin à 9h30, avec l'interrogatoire de Christophe Raumel. 

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