Vous vous souvenez du générique de « Lord of War », ce film sur un trafiquant d’armes joué par Nicholas Cage ? On y suit le trajet d’une balle de kalachnikov, comme si on était « embedded » avec elle : fabrication dans une usine russe, transport jusqu’en Afrique, remplissage d’un chargeur, jusqu’au tir.

Famas
Famas © CC bernadettejfr

Faire ce trajet, mais à l’envers cette fois, avec une balle de Famas : c’est ce qui occupe depuis deux jours le tribunal de Montpellier, qui examine les responsabilités dans l’affaire dite de la fusillade de Carcassonne, le 29 juin 2008. Lors des journées portes ouvertes au 3e RPIMA, un accident de tir avait fait 16 blessés dans le public venu assister à une démonstration d’exfiltration d’otages par le GCP (Groupe Commando Parachutiste) du régiment. Le tireur, Nicolas Vizioz, qui reconnaît sa faute, sa culpabilité, avait oublié des munitions de guerre (calibre 5,56) au fond d’un chargeur qu’il avait complété par des balles à blanc.

Balles tracées

Et le tribunal trace depuis mercredi ces balles oubliées, « 10 ou 15 », pense l’ex sergent Vizioz. Une estimation à la louche, la balistique n’a su dire combien de balles exactement avaient été tirées. L’ancien sous officier, révoqué après les faits, assume sa faute, et ne se défausse pas. Carrure athlétique moulée dans un pull gris, cheveux toujours coupés à la mode para, il répète que l’erreur est la sienne, uniquement la sienne, point. Lui, décrit comme un excellent soldat, archi-méticuleux, facile avec les armes, ne se trouve aucune excuse : « J’ai appris que certaines victimes me pardonnaient. Pas moi. A leur place, jamais je n’aurais pardonné le sergent Vizioz ».

Mais que faisaient ces balles réelles dans un chargeur censé être garni de seules balles à blanc ? Nicolas Vizioz suppose qu’il les avait oubliées au fond de ce chargeur, après un exercice au pas de tir les jours précédents. Et c’est maintenant que ça devient compliqué question traçabilité. Parce que chaque unité qui va brûler des cartouches doit les percevoir à l’armurerie contre signature (Bulletin de Mouvement des Munitions), puis restituer à cette même armurerie ce qui n’a pas été utilisé plus les étuis vides.

Or, le GCP, à force de ne pas rendre les munitions non tirées, s’était constitué un arsenal perso, une armurerie privée sans papiers à signer, sans temps d’attente, sans limite en quantité. « Une pratique ancestrale », a estimé l’ex lieutenant Allard, alors supérieur de Vizioz. « Un mal nécessaire », poursuit l’ancien capitaine Bonningues, « pour se préparer comme il faut ». Car le GCP, « l’élite de l’élite » répète le président du tribunal, est projetable en quelques heures partout dans le monde. Ces commandos, triés sur le volet (20 hommes au sein du 3e RPIMA qui en compte 1200), ont besoin de tirer beaucoup plus de cartouches que d’autres unités. D’où l’utilité de ce stock illicite, mais au mépris des règles. Des règles que selon certains militaires entendus à la barre « d’autres unités transgressent aussi, pas que le GCP ». D’autant que, affirme l’ancien capitaine Bonningues, « ce mode de fonctionnement, autonome, en autarcie, avait fait ses preuves, puisque l’unité était reconnue ». Des dizaines de milliers de cartouches, des grenades et des explosifs ont été retrouvés les jours qui ont suivi l’accident de tir.

Charger l’armée ?

Vizioz suppose que les balles qui ont blessé 16 personnes à Carcassonne, venaient de là, de ce stock. Il balaie les questions du tribunal sur le sujet : « qu’elles viennent d’un stock X ou Y, illicite ou pas, ça ne change rien, ces balles n’avaient pas à être là. Que le public ait été mal placé, directement dans la ligne de tir, masqué par des fumigènes, n’est pas important. Mon fusil, mes balles, ma faute ».

Mais pour la justice, ces balles ont une vraie importance. L’ex sergent a appuyé sur la queue de détente de son Famas, a vidé son chargeur, c’est sa faute individuelle. Le procureur de la République a requis deux ans de prison dont 18 mois avec sursis. Mais le 3e RPIMA , en se montrant laxiste sur le contrôle et la gestion des munitions, n’a-t-il pas, quelque part, garni le chargeur du Famas de Vizioz ? Le procureur a demandé un an de prison avec sursis contre les deux supérieurs directs (Allard et Bonningues) de l’auteur des tirs au sein du GCP ; six mois avec sursis contre les n°1 et 2 du régiment (du Vignaux et Peyre) ; et deux mois avec sursis contre l’officier « chorégraphe » (Pothier) de la démonstration qui a tourné au drame.

Si le tribunal établit un lien juridique entre le stock et les balles réelles tirées, alors Vizioz ne sera pas le seul condamné. Parmi les 6 prévenus, 5 ont quitté l’armée.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.