Il a fallu aux frères Kouachi moins de deux minutes, ce mercredi 7 janvier 2015, pour décimer la rédaction du journal satirique. "Ce n’était pas des rafales. Ils tiraient balle après balle", se souvient Sigolène Vinson, chroniqueuse à Charlie Hebdo.

Devant l'immeuble de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015
Devant l'immeuble de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 © AFP / Joël Saget

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Pour certains, il aura fallu du temps. Du temps pour que les mots sortent et viennent décrire, dans son ampleur et ses détails parfois insoutenables, l’horreur subie ce 7 janvier 2015 au sein de la rédaction de Charlie Hebdo. Certains survivants ont choisi d’écrire un livre ou de s'exprimer dans la presse. D’autres ont réservé leur parole à leurs proches et aux services chargés de l’enquête. En regroupant ces témoignages, à l'approche du procès qui doit s'ouvrir le 2 septembre à Paris devant une cour d'assises spécialement composée, nous avons reconstitué ici le déroulé précis de l’attaque qui, en moins de deux minutes, a fait 11 morts dans les locaux du journal satirique. Un policier a également été tué dans la rue au moment de la fuite des Kouachi.

Mercredi 7 janvier, début de matinée

Voilà quelques mois que Charlie Hebdo a emménagé au 10, rue Nicolas-Appert dans le 11e arrondissement parisien : "Un immeuble largement vitré, aux allures de Lego, dans lequel on avait envie d’entrer comme dans un lave-vaisselle ou un commissariat", décrit le journaliste Philippe Lançon dans son livre Le lambeau. Ce mercredi 7 janvier, avant que la conférence de rédaction ne commence, on s’embrasse, on se souhaite la bonne année. C’est l’anniversaire de Luz. "Cécile m’a envoyée à la boulangerie acheter un gâteau", racontera Sigolène Vinson, dans le numéro spécial de Charlie Hebdo publié un an après l’attentat.

Vers 11h30

Alors que la conférence de rédaction du journal a commencé depuis environ une heure et quart, une Citroën C3 se gare à l’angle de la rue Nicolas-Appert. Cagoulés, vêtus de noir et équipés de fusils d’assaut, deux hommes poussent la porte de l’immeuble situé au 6 de l’allée Verte, où se trouvent les locaux de la société SAGAM, spécialisée dans les articles de puériculture. "Où est Charlie Hebdo ?" demandent-ils. Un coup de feu est tiré. "C’est pas ici, c’est là-haut", se souvient leur avoir répondu un employé. "Vous leur direz qu’on est venu de la part d’Al Qaïda au Yémen."

Les frères Kouachi se dirigent ensuite dans le hall de l’immeuble situé au 6-10, rue Nicolas Appert, et montent au 3e étage. Ce ne sont toujours pas les locaux de l’hebdomadaire satirique, mais ceux de Bayoo Production. Nouveau coup de feu. Ils poursuivent leur chemin.

Au numéro 10, les quatre agents qui se trouvent dans la loge du gardien voient arriver avec stupeur ces deux hommes cagoulés et armés. Ceux qu’ils prennent un temps pour des membres des services d’intervention leur demandent où se trouve Charlie Hebdo. L’un des employés explique qu’ils sont de la maintenance, qu’ils n’ont rien à voir avec le journal. L’un des frères Kouachi tire et touche mortellement Frédéric Boisseau qui se met à crier :

"Je suis touché, appelez ma femme, c’est fini !"

Pendant ce temps, à Charlie Hebdo, la conversation a dérivé du dernier livre de Michel Houellebecq Soumission, à l’état des banlieues françaises. Corinne Rey quitte la conférence de rédaction. Avant d’aller chercher sa fille à la garderie, elle sort fumer une cigarette avec Angélique Le Corre, responsable des abonnements. Comme celle-ci le dira au cours de son audition, elle se souvient avoir vu les frères Kouachi s’adresser à sa collègue par son surnom, Coco. "Emmène-nous à Charb", intiment-ils à la dessinatrice avant d’ordonner à Angélique : "Tu bouges pas, tu restes là !"

Tremblante, Corinne Rey remonte donc les escaliers de l'immeuble avec les deux terroristes. "Dans la panique, je les ai conduits au premier étage. Je leur ai dit : non, c'est pas là, je me suis trompée", explique-t-elle dans son procès-verbal d'audition. "Pas de blague sinon on te descend", s'entend-elle répondre.

11:33:50

Au deuxième étage, le cerveau "comme paralysé", Corinne Rey compose le code qui permet d'ouvrir la porte de Charlie Hebdo. Les images de vidéosurveillance affichent très précisément 11:33:50 quand, sur celles-ci, on voit Corinne Rey poussée à l’intérieur des locaux par Chérif Kouachi.

Trois secondes plus tard, les premiers coups de feu. Près de l’entrée se trouve le webmaster Simon Fieschi, âgé de 31 ans. "La porte s’ouvre très brusquement et, dans le petit coin de vision à droite, je vois un cagoulé. Et puis j’entends Allah Akbar et je prends une balle. Une deuxième m’a loupé. Il me semble que je les vois passer et je perds connaissance", expliquera-t-il dans Charlie Hebdo, un an après.

Pendant que Saïd Kouachi, l’air très détendu, assure la protection de son frère Chérif, celui-ci se dirige vers la petite pièce où se tient la réunion hebdomadaire du journal. "Il n’est pas courant d’avoir en face de soi un homme cagoulé", écrit Riss dans son livre Une minute quarante-neuf secondes. "Avant d’ouvrir la porte, il ne savait probablement pas ce qu’il trouverait derrière, lui qui n’avait jamais mis les pieds dans un journal. Alors pendant une seconde, peut-être deux, il nous regarda. Et nous aussi. Il semblait surpris de voir qu’il y avait autant de monde dans cette salle de taille modeste. Il venait de découvrir ce qu’était la rédaction d’un journal."

"Mais son étonnement, probable et fugace, fut balayé par son devoir. Il devait tuer."

"J’ai vu Franck [le garde du corps de Charb, NDLR] se lever, tourner sa tête puis son corps vers la porte de droite", détaille Philippe Lançon dans Le Lambeau. "C’est alors, observant ses gestes, le voyant de profil dégainer son arme et regarder vers cette porte ouvrant sur je ne sais quoi, que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une farce, ni de gamins, ni même d’une agression, mais de tout à fait autre chose."

Dans la salle, les corps se sont jetés au sol, cherchant un abri sous les tables. "J’ai ouvert un œil et vu apparaître, sous la table, près du corps de Bernard, deux jambes noires et un bout de fusil qui flottaient plus qu’ils n’avançaient", poursuit Philippe Lançon, touché par plusieurs balles, dont une dans la joue droite.

"Je jouais à l’Indien mort en me disant que le propriétaire des jambes noires ne me verrait pas ou me croirait mort."

À quelques mètres, Riss fait de même, retenant sa respiration. "J’étais convaincu que s’il avait aperçu mon corps frémir d’un millimètre, il m’aurait achevé."

Les coups de feu se succèdent, méthodiques. "Ce n’était pas des rafales. Personne n’a crié", nous explique Sigolène Vinson, ancienne avocate et écrivaine, qui écrivait des chroniques judiciaires pour Charlie Hebdo en 2015. Dès les premiers coups de feu, elle réussit à se réfugier dans une salle attenante, derrière un muret. Là, surgit Chérif Kouachi, qui la met en joue. Elle se souvient de "son regard très doux", et de chacun de ses mots : "N’aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t’épargne, et puisque je t’épargne, tu liras le Coran."

Une femme a pourtant été assassinée dans la salle de rédaction : la psychanalyste et chroniqueuse Elsa Cayat. "On ne tue pas les femmes !" crie Chérif Kouachi à plusieurs reprises.

11:35:27

Les images de surveillance affichent 11:35:27 quand Chérif Kouachi réapparaît dans le champ de la caméra placée près de l'entrée du journal. Celui-ci lève l'index droit en direction du ciel. Son frère Saïd ouvre la porte et, à 11:35:36, les deux terroristes quittent les lieux, laissant derrière eux un nuage de poudre.

Arrivé très en retard à la conférence de rédaction, retenu à l'extérieur par Angélique Le Corre, Luz aperçoit les deux hommes ressortir du bâtiment. "Je les ai vus marcher à reculons, avec des pas de danseurs, comme dans une sorte de chorégraphie. J’étais pétrifié, concentré sur l’absurde dimension graphique de ce que je voyais", écrit-il dans le numéro de Charlie Hebdo publié le 6 janvier 2016.

Les Kouachi se trouvent alors face aux premiers policiers, un équipage de la BAC du 11e et des fonctionnaires en VTT. Après un échange de tirs, ils regagnent leur voiture. D'autres équipes de police arrivent, au fur et à mesure. Les coups de feu se poursuivent boulevard Richard-Lenoir. C'est là qu'Ahmed Merabet est abattu. Le policier est la douzième personne assassinée par les terroristes, ce 7 janvier 2015.

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