Jour 45, au procès des attentats de janvier 2015 - Les plaidoiries des parties civiles entamées hier, se sont poursuivies ce matin, et en tout début d'après-midi. Ce sont les avocats des victimes de Charlie Hebdo qui ont commencé à plaider aujourd'hui, dans des registres différents.

Me Antoine Comte, un des 74 avocats de parties civiles à plaider à ce procès
Me Antoine Comte, un des 74 avocats de parties civiles à plaider à ce procès © Radio France / Matthieu Boucheron

Les robes noires sont encore nombreuses sur les bancs, en ce quarante-cinquième jour de procès. Certaines sont là chaque jour depuis deux mois, d'autres sont venues écouter leurs confrères et consœurs aujourd'hui. Mais quand la cour arrive, le président Régis de Jorna fait d'abord cette mise au point, d'un ton sévère : "Levez-vous Monsieur Martinez !" Et l'accusé Miguel Martinez, qui mesure deux mètres, déplie sa longue silhouette derrière la vitre du box. Il écarquille ses yeux noirs au-dessus de son masque, d'où dépasse une petite barbe noire. "Vous avez eu un comportement inadmissible envers une escorte !", gronde le président, qui brandit un "rapport d'incident" qui vient de lui parvenir. Le président parle de propos intolérables à l'égard des femmes, mais ne veut pas en dire plus. Il dit juste qu'il transmettra ce rapport à l'avocate qui défend Miguel Martinez. "Que ça ne se reproduise pas !", tance le magistrat en robe rouge. Et une première robe noire s'avance à la barre, pour plaider au nom de plusieurs victimes de Charlie Hebdo : Philippe Lançon, Tignous et Honoré. C'est Me Antoine Comte, des années de barreau, qui commence à plaider, voix grave.

"Des assassinats politiques et antisémites"

"Il n’a pas été beaucoup là, Philippe Lançon. Il n’a pas pu se rendre devant vous", commence Me Comte. L'écrivain survivant, qui a eu la mâchoire arrachée par un tir de kalachnikov des frères Kouachi, n'est en fait pas venu une seule fois à ce procès. Après avoir écrit son magnifique livre, Le Lambeau, il a pensé "tourner la page", dit son avocat. Et Me Comte se lance dans une plaidoirie politique face à la cour. "Vous avez à juger, et à considérer qu’il s’agit d’assassinats politiques" à Charlie Hebdo. Et "des assassinats antisémites" à l'Hyper Cacher. L'avocat aux cheveux gris parle d'un "procès douloureux et compliqué". Un procès historique dans lequel il aurait aimé voir le peuple juger, avec des jurés populaires qui n'existent pas en matière de terrorisme. Dans notre droit français, ce sont des magistrats professionnels qui jugent toutes les affaires de terrorisme, même aux assises, d'où cette cour d'assises spécialement composée. Et Me Comte dit tranquillement qu'il trouve "détestable" de mettre en place des juridictions d'exception, face à Régis de Jorna qui préside cette cour spéciale. Face au magistrat, l'avocat se plaint de n'avoir pas entendu à la barre l'ancien ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve, qu'il aurait voulu questionner sur les "dysfonctionnements" qui ont peut-être permis cet attentat le 7 janvier 2015 : le retrait de la voiture de police qui surveillait Charlie Hebdo et la fin de la surveillance des frères Kouachi par la DGSI. L'avocat plaide que l'une de ses clientes, Chloé Verlhac, voulait "comprendre pour ses enfants", les deux jeunes enfants qu'elle a eu avec Tignous. 

Me Comte clame que ce procès "est entré en collision" avec l'actualité : l'attaque contre la rue Nicolas-Appert, à l'ancienne adresse du journal satirique, en septembre. Puis, le 16 octobre, l'attentat qui a coûté la vie au professeur d'histoire-géographie Samuel Paty, qui voulait apprendre la liberté d'expression à ses élèves en montrant des caricatures de Charlie Hebdo. Me Comte parle fort, avec des effets de manche. Il s'emporte contre les "religions mortifères", énumère la "longue litanie de persécutions" depuis le Moyen-Age, cite la Saint-Barthélémy et explique les "dragonnades" sous Louis XIV qui avait décidé de placer des dragons dans les maisons protestantes. L'avocat martèle qu'un "peuple qui n'a pas la mémoire de son histoire n'a pas d'avenir". Puis il conclut ainsi sa plaidoirie : "N’oublions jamais ce que dit Lançon : "le laps de temps entre la mort et la vie, on le subit toujours'."

"Elle aime plonger au fond de la mer, car on n'entend pas le bruit des kalach ni les râles des amis blessés"

Me Isabelle Guttadauro arrive à la barre, dans un autre style, presque timidement. Isabelle Guttadauro est depuis longtemps l'amie de Sigolène Vinson, la romancière chroniqueuse à Charlie Hebdo qui a survécu à l'attentat du 7 janvier 2015 ; Sigolène Vinson est celle que Chérif Kouachi a épargnée en lui disant "on ne tue pas les femmes" et en lui demandant de lire le Coran. Sigolène Vinson et Isabelle Guttadauro se sont connues quand la romancière portait aussi la robe d'avocate. Sur les bancs des parties civiles, la survivante de Charlie Hebdo écoute son amie plaider. Et Me Guttadauro, masque rose sur le nez, rappelle d'abord que Sigolène Vinson a longuement hésité à se constituer partie civile, comme un "médecin qui ne veut pas être malade", et parce qu'elle se disait qu'elle "avait eu de la chance" d'être assise à une place qui l'a sauvée face aux terroristes. Une "chance" que la psychanalyste Elsa Cayat n'a pas eue. Et puis Sigolène Vinson ne voulait pas être "réduite à l'état de victime", mais elle avait un tel chagrin, "quand on a tant de chagrin, on réalise qu’on ne peut être uniquement témoin", dit Me Guttadauro. Ce chagrin, immense et mutique à la fois, est celui de celle qui s'est relevée la première au milieu de ses amis blessés par balles, et de ses amis morts, le chagrin aussi d'avoir survécu, avec cette culpabilité que ressentent presque tous les survivants. Sigolène Vinson, juste après l'attentat avait aussi décrit "le regard doux" du terroriste qui venait de commettre un massacre autour d'elle. Des mots qui lui ont été reprochés par certains. Mais c'est qu'elle "a réussi à percevoir l’humanité du terroriste, car c'est un homme qui a commis ça", plaide son avocate, qui parle de la "perception subjective", forcément, dans ce moment où "le temps se fige", dans ce moment où Sigolène Vinson a cru mourir. Peut-être a-t-elle voulu voir de la douceur malgré l'horreur, à la seconde où elle se croyait déjà morte.

La seconde d'après, quand Sigolène Vinson s'est relevée, c'était "un Guernica en couleurs, Le Radeau de la Méduse, Le Cri". Me Guttadauro cite Picasso, Géricault, Munch, et dit "on en vient à invoquer les arts pour ne pas devenir fou". Pour ne pas devenir folle, Sigolène Vinson, qui ne supportait plus Paris, ni d'aller travailler dans un "bunker" à Charlie Hebdo, a fui très loin, près d'une mer. Son avocate dit que Sigolène Vinson "aime plonger au fond de la mer car on n'entend pas le bruit des kalach ni les râles des amis blessés. Mais il faut qu'elle revienne à la surface, car au fond de l'eau, on ne peut pas voir les étoiles" implore-t-elle, elle qui sait à quel point Sigolène Vinson adore les étoiles. Et l'avocate de souligner que son amie, sans haine ni colère, "s’est inquiétée de savoir si tous les accusés avaient accès à des livres. Un jour, elle m’a dit : _je suis sûre que si on leur avait montré de jolis fonds marins, ils auraient eu une autre vision du monde_".

"Les accusés nous ont servi des carabistouilles"

À la barre, face à la cour, l'avocate rappelle à quel point Sigolène Vinson s'était "livrée devant vous en toute sincérité, mise à nu". Il y a eu un "pouvoir libérateur de la parole". Et Me Guttadauro aurait aimé que les accusés se mettent "à la hauteur de Sigolène Vinson". Au lieu de ça, "ils nous ont servi des carabistouilles". Elle note que "le mensonge est un droit, avec son corollaire, celui de ne pas être cru. Quand on est un spécialiste de l’escroquerie, on est le roi des menteurs", tâcle-t-elle. Me Guttadauro plaide que les accusés ont été des "maillons de l'entreprise terroriste", car les assaillants des attentats ne se sont pas réveillés "un matin armés jusqu'aux dents, avec la fée Carabosse". Me Guttadauro dit que pour ces attentats de janvier 2015, c'est "AQPA, Daech et le grand banditisme qui se prennent par la main pour une danse macabre et ce sont des amis qui savent et ne disent rien".

Mais elle clame, comme l'écrivait Stefan Zweig, que "jamais quelqu'un n'a réussi à imposer d'une façon dictatoriale à toute la terre une seule religion, une seule philosophie, une seule conception du monde, toujours il se trouvera des esprits indépendants, pour se révolter contre les atteintes à la liberté humaine". Me Guttadauro parle des "héros de l'humanité, qui ne sont pas ceux qui édifient leur empire éphémère sur des millions d’existences écrasées et de tombes, mais précisément ceux qui désormais ont succombé devant la violence". Et Isabelle Guttadauro conclut ainsi sa longue, sensible et brillante plaidoirie par ces mots : "Je suis fière de vous dire aujourd'hui que Sigolène Vinson, mon amie,  fait partie de ces héros de l’humanité". Silence. Toute la salle d'audience est émue. Les accusés ont écouté attentivement.

"Il était oncle Bernard, lutin farceur de Charlie Hebdo" et chroniqueur à France Inter 

Me Caty Richard, qui plaide pour les enfants de Bernard Maris, a du mal à prendre la parole derrière, émue elle-même. Mais elle se lance : "Il était Maris, professeur Maris, il était oncle Bernard, il était papa, il était l’économiste, le professeur qui estimait que son devoir était de transmettre son savoir, celui dont les cours se terminaient en standing ovation". L'avocate plaide pour le journaliste à France Inter, Charlie Hebdo, Marianne, i-Télé. Elle plaide pour "l'ami" et "sa joie de vivre contagieuse", "l'ami à la vie, à la mort", et lui préférait dire "jusqu'à la vie". Elle parle de Bernard Maris "l’amoureux", qui disait "il faut avoir emprunté bien des chemins pour s’apercevoir qu’on n'a jamais quitté le sien". Elle parle de ses enfants adorés, sa fille, son fils, et son fils adoptif. Des enfants qui ont livré des témoignages très émouvants à la barre. Et Me Caty Richard s'écrie qu'il y a eu "deux actes" dans ce procès. Premier acte, les témoignages "profonds", dit-elle, des survivants et des proches. Deuxième acte, "le bal des hypocrites et la lâcheté de ces terroristes qui n'assument pas". Elle s'en prend aux accusés qu'elle compare à des "comédiens qui surjouent un rôle de voyou, alors qu'ils sont la base arrière qui tue".

Après elle, ont plaidé plusieurs avocats de la famille de Franck Brinsolaro, le policier qui protégeait Charb et qui n'a pas pu neutraliser les terroristes munis de leurs armes de guerre, quand ils ont surgi face à lui dans Charlie Hebdo. Franck Brinsolaro avait un frère jumeau, Philippe, policier lui aussi. C'est ce jumeau qui est venu l'identifier après l'attentat, et qui a "reconnu son propre visage criblé de balles", dit l'une des avocates de la famille. Elle décrit Franck Brinsolaro comme "le gardien qui meurt pour que les autres vivent". Elle rappelle qu'il "avait accepté l'ultime sacrifice". Et que le 11 janvier 2015, quand la foule unie embrassait des policiers, Franck Brinsolaro aurait dû fêter ses 49 ans, avec son jumeau Philippe. L'avocate parle de leurs parents, Denise, la mère qui "pleure" depuis cinq ans, Pierre, le père "qui oublie" pour oublier son chagrin. Franck Brinsolaro avait un fils, Kevin, devenu policier,comme son père. Son père, "mort au combat que mène la République française" tel un "rempart de la liberté", conclut l'avocate. Il reste encore des dizaines de plaidoiries de parties civiles. Elles se poursuivront lundi et mardi, avant le réquisitoire à deux voix à partir de mercredi, pour la dixième et avant-dernière semaine de ce procès historique.