C'était un gigantesque circuit de blanchiment de l’argent de la drogue des cartels marocains du cannabis. L’affaire "Kouri", pour laquelle six millions d’euros ont été saisis au total, est jugée à partir de lundi à Marseille. Un réseau qui s’étendait de Dubaï jusqu’à une petite épicerie de Paris.

L'une des nombreuses saisies de cash dans l'affaire Kouri.
L'une des nombreuses saisies de cash dans l'affaire Kouri. © DGGN

C’est l’une des plus grandes affaires de blanchiment de l’argent de la drogue jamais démantelé en Europe, avec 18 prévenus jugés à partir de lundi à Marseille (Bouches-du-Rhône) et six millions de cash saisis au total entre la France, la Belgique et les Pays-Bas. 

Sur les quelques 400 millions blanchis entre 2012 et 2016, selon les estimations, les enquêteurs ont révélé des ramifications à Dubaï, des donneurs d’ordre au Maroc et jusqu’à Paris. Parmi les prévenus, Aomar, un épicier du quartier des Batignolles, son patron et plusieurs clients. La boutique en question servait de lessiveuse, à travers un système de compensation, un bureau de change clandestin, pour plusieurs centaines de milliers d’euros chaque semaine. 

Une chambre dans l’arrière-boutique

Cette épicerie, située dans le XVIIe arrondissement de la capitale, rue Jouffroy d’Abbans, était donc l’une des trois branches d’un gigantesque réseau. Aomar, l’employé marocain du gérant, avait une chambre dans l’arrière-boutique et dormait littéralement sur son magot, une double caisse estimée à plusieurs centaines de milliers d’euros chaque semaine, contenant également de l’or. Un employé “modèle” qui devait tout à son patron : il lui promettait des papiers pour pouvoir rester en France. 

Ainsi, Aomar gérait l’épicerie - et les quelques centaines d’euros officiels de recette chaque jours en vente de fruits, de légumes et de boite de conserves - mais s’occupait aussi et surtout de l’arrière-boutique. Un bureau de change occulte, ouvert 7 jours sur 7 et avec un coffre fort alimenté par l’argent des trafics de drogue. 

Des “clients franco-marocains” aisés

Le coffre-fort était donc alimenté par le réseau des collecteurs de l’argent de la drogue. Des chirurgiens, des bijoutiers, des architectes franco-marocains versaient une somme en liquide au Maroc à un "saraf" qui la reversait aux trafiquants de drogue puis que l'on pouvait récupérer ainsi en cash à Paris. 

Des collecteurs remettait à Aomar des sacs et des valises bourrées de billets en petites coupures chaque semaine. L’épicier notait tout dans des petits carnets, ne se trompait jamais. Aomar et son patron disposaient d’une clientèle franco-marocaine aisée. Certains des clients de l’épicerie-blanchisseuse des Batignolles sont aussi, à partir de lundi, dans le prétoire parmi les 18 prévenus du procès marseillais. Aucun, pourtant, n’a voulu reconnaître durant la garde à vue qu’il savait bien que ce genre de bureau de change occulte ne pouvait fonctionner que sur un blanchiment massif de l’argent de la drogue.

Deux familles "très bien organisée"

Au total, ce système bancaire parallèle employait plusieurs dizaines de personnes, dont une bonne partie se trouvera dans le prétoire marseillais à partir de lundi. Cette structure très clanique, deux familles d’origine marocaine à Paris et en Belgique, était "très bien organisée", confie une source proche du dossier et très sécurisée, "presque comme une banque justement". Et de raconter comment le moindre convoi de fonds pour récupérer l’argent des dealers, des semi-grossistes à Marseille, Nîmes et Lyon faisait l’objet de repérages, avec des codes pour chaque lieu et chaque convoyeur. Les équipes utilisaient parfois des brouilleurs de GPS, des téléphones cryptés et pour les grosses sommes, elles procédaient à un repérage, avec une voiture ouvreuse pour un "dépoussiérage".

Cette mécanique bien huilée a été racontée par l’un des principaux blanchisseurs lors de sa garde à vue :

"Je recevais un message des [X] qui me disait qu'il y avait une certaine somme d'argent à récupérer à Paris pour un client par exemple. Les [X] m'envoyaient donc les adresses PGP [système de cryptage, NDLR) des personnes à contacter pour récupérer l'argent sur place et un token [un moyen d'identification, NDLR]. Je prenais contact avec eux pour fixer un rendez-vous pour la collecte d'argent. Je demandais alors à [Y] ou mon beau-frère de se rendre à Paris pour procéder à la collecte. Je leur fournissais les adresses où se rendre. 

Pour me retrouver dans ma comptabilité, j'utilisais les codes "44", "T" etc. J'envoyais également mon frère Bilai pour jouer un rôle d'ouvreur pour sécuriser le trajet. Une fois à Bruxelles, [Y] lui déposait l'argent au square Jean Hayet dans le box. Si c'était mon beau-frère, il revenait le remettre à la maison à 1090 Jette, avenue de Jette n°460/2 ou alors il stationnait son véhicule dans le garage de son domicile. Si un client demandait à transférer une somme d'argent, celle-ci était morcelée en plusieurs transports, reconstituée chez nous et ensuite morcelée à nouveau lorsqu'elle devait être remise aux Pays-Bas.

L'argent une fois à Bruxelles, je prenais contact avec Naseem en lui annonçant la somme que j'avais à transférer. Il m'envoyait alors le taux, les adresses des gens chez qui il fallait livrer l'argent et des token. Je prenais alors contact avec les adresses PGP qu'il m'avait fournies et j'organisais les remises d'argent aux Pays-Bas. C'était mon beau-frère Ismaël ou mon frère Bilai qui étaient chargés de se rendre aux Pays-Bas pour ces remises d'argent. Une fois cet argent remis, je l'enregistrais dans ma comptabilité. Je téléphonais à Hind pour lui faire part des sommes d'argent qui étaient sorties. Sallam ou Hind la comptable me donnait alors un token pour que l'argent parte à Dubaï".

Le “token” comme porte d’entrée

Pour démarrer le programme de blanchiment express, il fallait donc un "token", un reçu à la fonction de sésame. Et en plus de l’épicerie, le réseau comportait également une branche donnant vers les Émirats arabes unis avec un système de compensation dirigé en Europe par des "saraf" et à l’autre bout de la chaîne par un "trader" et plusieurs associés chargés d’investir dans l’économie légale.

La dernière voie de blanchiment était plus directe. L’argent collecté et minutieusement emballé dans du film plastique partait des Pays-Bas, de Bruxelles ou d’Île-de-France, direction Malaga puis le Maroc pour des investissements, principalement dans l’immobilier.  

Le "hadj" et le "trader" absents au procès

Toutefois, il manquera deux suspects de taille au procès. D’abord le "hadj", cet homme au Maroc entendu sur de très nombreuses écoutes. Il serait l’intermédiaire d’une ou plusieurs familles de narco-trafiquants marocains. Les policiers marocains ont bien exécuté la commission rogatoire internationale lancée par la justice française mais les comptes du principal suspect de cette histoire étaient vides ou presque et rien officiellement ne le relierait aux petites mains blanchisseuses de l’autre côté de la Méditerranée. 

Il manque aussi le principal "trader" repéré à Dubaï. Une équipe de gendarmes est bien partie dans les Émirats il y a deux ans, mais cela n’a, selon une source proche du dossier, strictement rien donné. 

Une première saisie comme point de départ

C’est la saisie de 943 000 euros, à Besançon, le 21 novembre 2016 qui a été l’épilogue de cette enquête inédite pour la gendarmerie nationale. Elle avait commencé 15 mois plus tôt par un contrôle inopiné des douanes dans le Vaucluse. Lors de cette première saisie, près de 300 000 euros avaient été récupérés, dans une cachette à l’arrière d’une berline que l’on ne pouvait ouvrir qu’en actionnant un bouton de dégivrage et un levier simultanément. 

Dès lors, les gendarmes s’étaient intéressés aux collecteurs, aux convoyeurs de fonds, aux compensateurs ; en clair à la banque occulte, entre l’Union européenne, le Maroc et Dubaï (entre autres). Les magistrats instructeurs et les enquêteurs en étaient même venus à vérifier si ce réseau de blanchiment de la drogue avait à voir avec les réseaux terroristes de Daech, en pleine période des attentats en France et en Belgique, mais n’avaient pas trouvé de lien. 

Cette "lessiveuse" de l’affaire Kouri aurait blanchi entre 50 et 70 millions d’euros le temps de l’enquête et près de 400 millions sur quatre années

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