Procès des attentats de janvier 2015, jour 5 – Ce mardi a été marqué par les premiers témoignages, souvent éprouvants, de rescapés de l'attentat à Charlie Hebdo.

Les témoignages se poursuivent, au 5e jour du procès des attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher et de Montrouge, notamment celui de la dessinatrice Coco.
Les témoignages se poursuivent, au 5e jour du procès des attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Cacher et de Montrouge, notamment celui de la dessinatrice Coco. © Radio France / Matthieu Boucheron

Cette journée d'audience est de celle dont on sait, par avance, qu'elle va être lourde et qui pourtant l'est plus encore. Les premiers à s'avancer à la barre ne se sont jamais exprimés publiquement sur les faits. On ne les connait pas. On n'a, en réalité, même pas conscience qu'ils ont été, eux aussi, des victimes des frères Saïd et Chérif Kouachi. Ils sont les employés des autres entreprises qu'hébergeait l'immeuble de Charlie Hebdo. Salariés d'une société de production de films chinois, entreprise de produits pour bébés, un groupe suisse, ils étaient en train de travailler normalement ce mercredi 7 janvier, quand "j'ai vu deux hommes en noir avec des cagoules et des armes par la porte vitrée", raconte la première témoin qui s'avance. Ancienne secrétaire, elle raconte l'arrivée des frères Kouachi dans les locaux de son entreprise. 

"On a voulu appeler Charlie Hebdo, mais on n'avait pas de numéro"

"Je regardais leurs yeux parce que j'essayais de comprendre", raconte une témoin à la barre. "Et je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient là. Puis le plus grand m'a dit 'pour Charlie Hebdo'. J'ai compris qu'ils voulaient les tuer." Mais les terroristes réalisent qu'ils ne sont pas dans les locaux de la rédaction de Charlie Hebdo. Cela les agace. Ils tirent dans le plafond. "Ça sentait la poudre", témoigne l'ancienne directrice artistique de l'entreprise. "Ils sont sortis en criant Allah Aqbar." Sa collègue poursuit : "On a voulu appeler Charlie Hebdo, mais on n'avait pas de numéro". "Je me suis demandée s'il fallait que je monte", reprend l'ancienne cadre, "mais je ne savais pas où étaient les bureaux de Charlie Hebdo. Puis on a entendu des tirs. On a appelé la police. On avait encore espoir de les sauver. Et puis on les a entendu tous se faire tuer."

"J'étais une battante et aujourd'hui j'ai peur de mon ombre"

Après, il a fallu reprendre le fil de leur vie, racontent aussi ceux qui se disent "les victimes oubliées" de ces attentats. Tous racontent le stress post-traumatique, l’hypervigilance. "J'ai peur du bruit, j'aime pas les gens qui crient. J'ai peur qu'on me tue", raconte l'une. "J'étais une battante et aujourd'hui j'ai peur de mon ombre. C'est difficile à accepter", confesse l'autre. "C'est ma vie désormais, j'ai peur qu'on me tue. Je me sens honteuse d'être mal par rapport aux vraies victimes. Mais bon... c'est comme ça." Tous racontent encore l'incapacité à retravailler normalement. "Les arrêts de travail". "L'incapacité à se concentrer." Et leur licenciement par leurs employeurs. "Je n'arrivais plus à être dans des avions, des chambres d'hôtel loin de ma famille. C'était au-dessus de mes forces."

L'homme qui s'avance ensuite a 37 ans. Un T-shirt clair à manches longues, un jean, crâne rasé et masque obligatoire. Il s'appelle Jérémy Ganz, il travaillait pour Sodexo avec Frédéric Boisseau - qu'il appelle "Fredo" - le premier tué par les frères Kouachi ce 7 janvier 2015. D'une voix claire, au rythme parfois un peu saccadé, il emmène la cour d'assises au rez-de-chaussée de l'immeuble de Charlie Hebdo. "Ce jour-là, c'était le dernier immeuble qu'il nous restait à faire. Une opération de repérage."

Ils s'installent dans un petit local pour travailler. "_Et tout d'un coup, la porte s'est ouverte. Il y a un mec qui est entré en criant "Charlie". Il n'a pas demandé : "Où est Charlie ?". Il a crié. Et il a tiré. Un coup. J'ai vu le canon qui fumait, je me souviens de l'odeur de poudre. J'avais l'oreille qui sonnait_". Mais Jérémy Ganz ne se rend pas compte que son collègue avait été touché. Parce que Chérif Kouachi se tient toujours devant lui et qu'il ne parvient pas à le quitter des yeux. "Il a pointé son arme sur moi et là, il a demandé : 'Où est Charlie ?' J'ai levé mes bras pour me protéger", poursuit le témoin en joignant le geste à la parole, "et j'ai crié : 'On est de la maintenance, c'est notre premier jour.' Et ils sont repartis"

"Dis à mes enfants que je les aime"

C'est alors que Jérémy Ganz prend conscience de ce qu'il entoure. "L'odeur de sang a remplacé celle de poudre", poursuit-il à la barre, "j'ai entendu Fredo crier : 'je suis touché, appelle Catherine'. Il était costaud, plus de 100 kilos, mais la balle l'avait propulsé hors de sa chaise." Il décrit encore la mare de sang qui s'étend. "J'ai essayé de lui faire des points de compression, mais c'était pas évident. Ça saignait énormément." Mais surtout, le jeune homme a peur que les terroristes reviennent. "J'ai dit à Fredo : 'Ils vont nous finir, il faut qu'on se planque.'

Alors il cherche à emmener son ami se cacher dans les toilettes. "J'ai eu du mal à le porter car il ne pouvait plus faire un geste. Et puis moi j'ai faibli, je suis diabétique, j'étais en manque de sucre", raconte encore Jérémy Ganz dans une salle aussi bondée que silencieuse. Il y parvient néanmoins. "Mais il y avait tellement de sang. Il m'a dit : 'j'ai froid, j'ai chaud, je crois que je vais crever'." C'est alors que retentissent les coups de feu, ceux que les frères Kouachi sont en train de tirer dans la rédaction de Charlie Hebdo, quelques étages plus haut. "Ta-ta-tatata", décrit le témoin à la barre. "Puis il y a eu un silence. Total, angoissant. Fredo m'a regardé et m'a dit : 'Dis à mes enfants que je les aime'. Après, j'ai compris que c'était là qu'il était mort. Mais moi j'y croyais encore. J'ai pris Fredo dans mes bras, je l'ai serré fort. Et mon doigt est entré dans le trou de sortie de la balle. J'ai réalisé que j'avais beau appuyer devant, ça sortait derrière." Ce sont finalement les pompiers qui le feront comprendre : son collègue et ami est mort ce 7 janvier 2015. 

Le 5ème jour d'audience a été marqué par les témoignages de survivants de l'attentat à Charlie Hebdo.
Le 5ème jour d'audience a été marqué par les témoignages de survivants de l'attentat à Charlie Hebdo. © Radio France / Matthieu Boucheron

Depuis une semaine, on les voit assis sur les bancs de la salle d’assises. Souvent serrés les uns contre les autres. Partageant leurs douleurs pour les rendre un peu plus supportables. Cet après-midi, c’était au tour des premiers “Charlie” de s’avancer à la barre. Corinne Rey, tout d’abord. Coco, de son nom de dessinatrice. Son visage est blême. Elle raconte ses débuts : “Je suis arrivée chez Charlie Hebdo pour un stage de dessins en 2007. Ça a été comme une révélation, même si c’est bizarre comme mot pour une athée comme moi.” La suite, c’est un premier dessin publié en 2008, puis le statut de pigiste. “J’ai été là lors de l’incendie de la rédaction en 2011. Je me suis rendue compte du danger qu’on pouvait courir en faisant simplement des dessins.” 

"Nous avons parlé aussi de ces jeunes qui partaient faire le djihad en Syrie"

Mais “c’était une équipe courageuse”. Alors le journal a repris, ailleurs, dans d’autres locaux. Jusqu’à ce 7 janvier 2015 que Corinne Rey aborde d’une voix blanche : “J'ai déposé ma petite fille à la crèche à 9 heures. Elle avait moins de deux ans à l’époque. Je me suis arrêtée dans un Franprix acheter un paquet de galettes parce qu’il y avait beaucoup de gourmands autour de la table.” Cette table à laquelle, de la main, elle installe chacun des membres de la rédaction présents ce jour là. “Là, il y avait Riss, Wolinski, Elsa Cayat, Laurent Léger….” Et puis, comme chaque mercredi, la conférence de rédaction a commencé.Nous avons parlé essentiellement du livre de Michel Houellebecq, sorti ce jour-là. Et puis de ces jeunes qui partaient faire le djihad en Syrie. Il y a eu un débat entre Tignous et Bernard Maris à ce sujet.” La réunion touche à sa fin, s’étire encore un peu. Corinne Rey s’apprête à partir récupérer sa fille à la crèche. “J’ai mis ma main sur l’épaule de Tignous à côté de moi pour lui signifier que je partais. J’ai rejoint Angélique [Le Corre, responsable des abonnements ndlr] pour lui proposer de fumer une cigarette et on est descendues.

C’est alors que tout bascule. Les deux femmes sont encore dans la cage d’escalier lorsque les frères Kouachi font irruption et interpellent directement la dessinatrice : “Coco Coco”. “L’un m’a violemment attrapée par le bras, l’autre s’est mis derrière moi avec son arme”, décrit-elle à la barre. “Et je peux vous dire que Charb dessinait tellement bien les armes que je savais que c’était une kalachnikov”. La suite est une lente et douloureuse remontée vers la rédaction de Charlie Hebdo. Corinne Rey, complètement désorientée, se trompe d’abord d’étage. “J’étais dans la détresse la plus totale. Ils m’ont dit : on veut Charb.” Arrivée sur le bon palier, "j’ai eu une pensée fulgurante pour ma petite fille. Je me suis approchée de la porte et j’ai tapé le code.”

Je voyais les corps tomber

Les deux terroristes entrent alors dans la rédaction du journal qu’ils haïssent tant. La suite, Sigolène Vinson et Laurent Léger l’ont vécue, eux aussi. Ils racontent ces deux premiers tirs, ceux qui visent Simon Fieschi, le webmaster du journal, dont le bureau est installé dans l’entrée. Sigolène Vinson, qui a grandi à Djibouti, dont le père a été rescapé d’un attentat en 1987 et qui a “grandi avec cette idée que les attentats n’arrivaient pas qu’aux autres”, a compris immédiatement. “J’ai croisé le regard de Charb et je crois que lui aussi avait compris” lâche-t-elle à la barre dans un sanglot. “J’entends 'Allah Aqbar' et je vois cet homme, massif, qui prend toute l’embrasure de la porte. On aurait dit quelqu’un du GIGN”, raconte à son tour le journaliste Laurent Léger. Puis vient la succession de tirs, précis. Visant chacune des personnes autour de la table. 

Laurent Léger s’est caché sous une table : “Je voyais les corps tomber”. Sigolène Vinson, elle, a le temps de fuir et se réfugier derrière un muret. “Le silence s’est fait. Un silence de plomb. Puis j’ai entendu des bruits de pas et j’ai compris que le tueur me suivait. Et en me suivant …..” À la barre, Sigolène Vinson pleure, puis reprend son récit. “En me suivant, il est tombé sur Mustapha Ourrad. J’ai entendu trois coups de feu et Mustapha est tombé comme un fusillé.” Puis, “le tueur s’est penché vers moi. À ce moment-là, j’avais accepté de mourir. Je pensais que mes proches seraient tristes et que, finalement, une balle dans la tête ce serait rapide”. En réalité, Chérif Kouachi choisit de l’épargner, précise qu’il ne tue pas les femmes, mais lui ordonne de lire le Coran. 

Les terroristes quittent ensuite les lieux. Dans la salle de rédaction, Laurent Léger se lève. “C’est épouvantable, un amas de tables renversées, de corps. Je croise ceux qui sont encore vivants. On est tous hébétés, sidérés.” Corinne Rey découvre, elle aussi, “l’étendue du massacre. J’ai vu les jambes de Cabu. J’ai reconnu ses jambes parce qu’il y avait des miettes qui sortaient de son manteau car il mangeait un bout de pain pendant la réunion.” Sigolène, elle, s’approche de Fabrice Nicolino. “Il m’a demandé de lui tenir la main parce qu’il se sentait partir. J’avais une ceinture sur moi, mais je ne voyais pas comment faire un garrot parce qu’il avait les os qui sortaient. Je ne savais pas où mettre ma ceinture”. 

Comme Simon Fieschi, Philippe Lançon et Riss, Fabrice Nicolino s’en sortira malgré de lourdes blessures. Leurs témoignages sont attendus demain à l’audience.