Jour 31 au procès des attentats de janvier 2015 - La cour a continué à interroger aujourd'hui l'accusé Nezar Mickaël Pastor Alwatik, qui a laissé éclater sa colère d'être là, dans ce box. À la barre, des témoins ont défilé, montrant plusieurs visages de cet accusé dont on a du mal à savoir qui il est vraiment.

Nezar Mickaël Pastor Alwatik, tête souvent baissée dans son box, en entendant les témoins parler de lui qui a honte d’être là
Nezar Mickaël Pastor Alwatik, tête souvent baissée dans son box, en entendant les témoins parler de lui qui a honte d’être là © Radio France / Matthieu Boucheron

La mère de Nezar Mickaël Pastor Alwatik aurait dû venir à la barre, ce mardi matin, après la grande sœur de confession juive, puis l'ex-épouse salafiste lundi. Cette mère est la personne qu'il aime le plus au monde, a-t-il précisé depuis son box. Cette mère l'a élevé seule. Le père était parti à Tahiti sans le reconnaître, et n'est revenu qu'à l'adolescence de Nezar Mickaël Pastor Alwatik. Peu après ce retour en métropole, le père est mort, d'un cancer. Et Nezar Mickaël Pastor Alwatik a commencé à fumer de la drogue, à faire des trafics, à se bagarrer, et a atterri en prison pour une première incarcération. À la sortie, en 2013, il a décidé d'arrêter ses "bêtises", pour ne plus faire de peine à sa mère. Sa mère avec qui il a un "lien fusionnel, je suis collé à elle, c'est comme ça". Sa mère, malade depuis plusieurs années, n'a pas eu la force physique de venir témoigner devant la cour d'assises spécialement composée, en ce 31e jour d'audience. 

"Mon fils il est international, il est pour toutes les religions"

Alors le premier assesseur lit d'anciennes dépositions de la mère, entendue pour la première fois en février 2015. À l'époque, elle avait dit de son fils qu'il était "international, pour toutes les religions, parfois il fait la prière, parfois il ne la fait pas". Elle avait aussi déclaré que le jour où ils avaient vu ensemble les frères Kouachi à la télé, son fils chéri se serait exclamé : "C’est qui ces gens-là qui ont fait ça ?" Les policiers chargés de cette enquête hors-norme avaient aussi interrogé la mère sur le mariage religieux de Nezar Mickaël Pastor Alwatik, en août 2014, avec une femme salafiste. C'est Amedy Coulibaly et sa fiancée Hayat Boumeddiene qui avaient joué les entremetteurs. La mariée était voilée de la tête aux pieds, comme les islamistes rigoristes, et la mère du marié avait refusé de venir à la noce car elle ne voulait pas que son fils épouse une "Ninja". À l'époque, la mère avait expliqué qu'elle avait trouvé cette fille "trop religieuse". Avait ajouté : "Moi je fume, je porte pas le voile". Et elle avait prévenu son fils que ce mariage était une "bêtise". Mais "lui, rigolait" et avait répliqué que cette "fille était gentille et qu'elle prenait soin de lui". Plus tard, Nezar Mickaël Pastor Alwatik avait confié à sa mère que la religiosité de sa femme "lui prenait la tête".

Puis quelques témoins se succèdent à la barre. Pierre, loueur de voitures, a connu Pastor Alwatik en prison, à Villepinte et parle de lui comme d'un "musulman détente, qui écoutait de la musique". À la barre, il l'appelle "Monsieur Nezar", Nezar est le prénom de naissance de Pastor Alwatik, mais sa grande sœur qu'on a entendue lundi préférait Mickaël, prénom que Pastor Alwatik dit avoir choisi, tout petit, à 6 ans. Ses copains d'enfance l'appelaient "Micky". Mais en détention, à Villepinte, et jusqu'en 2015, il semble que c'était donc Nezar qui l'emportait, selon plusieurs témoins qui défilent à la barre et qu'on interroge sur la religiosité et les multiples visages de Nezar Mickaël Pastor Alwatik, l'accusé au double prénom et double nom. 

"Vous savez que caricaturer le prophète, c’est un droit en France ! Celui qui ne comprend pas ça, n'a pas sa place en République !"

Le témoin suivant se prénomme Sofiane, travaille dans l'automobile, et lui aussi ne connaissait que Nezar, comme prénom. Nezar Pastor Alwatik était son co-détenu, à Villepinte. À ses yeux, Pastor Alwatik était "normal", et il ajoute "Coulibaly pareil, j’ai jamais eu de problème, je connaissais pas sa phase de cette histoire que tout le monde connaît, pour moi, c’était une personne normale". Arrive Taoufik, incarcéré lui aussi à la même période pour des histoires de braquage. L'assesseur lui demande si Pastor Alwatik parlait djihad ? "Excusez-moi, c’est pas l’endroit idéal, mais ça me fait sourire", s'exclame Taoufik. Et il assure qu'il n'était "pas question de ça avec M. Alwatik. Pour moi c’était un clown, dans le bon sens, il me faisait rire, il était pas radical". Le témoin avait dit qu'à cette époque pourtant, en prison, beaucoup parlaient de Al Baghdadi comme d'un messie, "pas le Messi du Barça !", plaisante-t-il, faisant rire dans le box et dans la salle. L'avocat général n'est pas d'humeur à blaguer, et rappelle au témoin qu'en 2015, il avait dit que Charlie Hebdo "l'avait bien cherché" et à la barre, Taoufik redit que "malheureusement ils se sont brûlés". 

L'avocat général demande à Taoufik le témoin, comme s'il était accusé, ce qu'il pense des caricatures du prophète Mahomet ? "Une insulte à toute une communauté, ça m’a blessé moi aussi", répond Taoufik. Qui se fait tancer par le magistrat, tonitruant : "Vous savez que caricaturer le prophète, c’est un droit en France ! Celui qui ne comprend pas ça, n'a pas sa place en République !" Dans un box, le principal accusé, Ali Riza Polat s'écrie : "Sa place, elle est dans le box !" Mais son micro reste coupé, ce n'est pas lui qui a la parole aujourd'hui. C'est Nezar Mickaël Pastor Alwatik que les juges veulent entendre, confronté aux témoins. 

La colère de Nezar Mickaël Pastor Alwatik

Il se lève, dans son box, cheveux noirs coupés très courts, regard intelligent, mains fines, pull de laine marron clair. Dit que les opinions de son co-détenu "n'engagent que lui". Puis explose. "C’est énervant à chaque fois, de justifier les comportements des uns et des autres. Là, ce qu’il vient de dire à la fin, je suis pas d’accord avec lui. T'arrives à la barre, tu dis 'ils l’ont cherché' ! Bah, je suis pas d'accord !" Et Nezar Mickaël Pastor Alwatik ne s'arrête plus de parler. Il parle avec ses mains et une voix pleine de colère. "Je suis en détention, j’essaye de me justifier et moi quand je parle, ma parole c’est de la merde ! Ouais, j’ai menti, mais pas pour cacher quelque chose. J’ai menti parce que j’avais peur". Il fait référence à ses multiples mensonges, depuis sa garde à vue, tous régis par la peur d'être associé à cette affaire de terrorisme qui le dépassait, a-t-il expliqué toute la journée de lundi, sans qu'on ne sache s'il mentait encore ou disait un peu la vérité. Et aujourd'hui, le voilà soudain pris dans ce flot de paroles qui semble sincère et non calculé, quelque chose qui a surgi au fond de lui, un peu comme un volcan. Il s'excuse. "Je suis un peu en colère c’est vrai, mais c’est normal je parle avec mes tripes, là. C’est ce que je ressens depuis le premier jour où j’ai été interpellé".

Nezar Mickaël Pastor Alwatik est intarissable, la cour l'écoute, la salle l'écoute, avec une immense attention. "J’en ai marre. Ça fait six  ans que je suis en prison. Ma mère, elle est seule. Moi aussi je suis une victime, victime de ce bâtard, de ce qu’il a fait. C’est trop, c'est trop. Vous savez j’ai plus de force dans tout ça !" Il se dit trahi par Coulibaly, devenu son ami à la prison de Villepinte entre 2010 et 2013, ils sont restés proches jusqu'à janvier 2015. Il se désole d'avoir demandé à Amedy Coulibaly une "femme et il m’a ramené un problème, le problème ça fait 10 piges". Lundi, son ex-femme salafiste l'a accablé. "Que des salades", résume-t-il. Nezar Mickaël Pastor Alwatik avoue qu'il a touché des armes de l'arsenal de son ami Amedy Coulibaly, un revolver et un pistolet retrouvés dans la planque de Gentilly et non utilisés à l'Hyper Cacher, mais il jure : "Jamais de la vie j’ai tiré sur des gens ou planifié ça. Vous croyez que je vais traîner avec un mec antisémite ?" Hier, on a vu sa grande sœur, convertie au judaïsme, qui a dit sa proximité avec son petit frère.

"On est un peu la famille Benetton, il a pas pu nous tromper de la sorte"

Parmi les témoins à la barre, la nièce de Nezar Mickaël Pastor Alwatik, a raconté son oncle « Mimi », rigolo, fou-fou, bienveillant pour elle 
Parmi les témoins à la barre, la nièce de Nezar Mickaël Pastor Alwatik, a raconté son oncle « Mimi », rigolo, fou-fou, bienveillant pour elle  © Radio France / Matthieu Boucheron

C'est au tour de sa nièce, de s'avancer à la barre. Elle est une jolie jeune fille de 27 ans, bosse dans l'événementiel, est juive, comme sa mère et son père. Elle commence d'une voix émue : "Avec mon oncle on a toujours été très proches.  Encore plus à sa sortie de prison en 2013. Je passais énormément de temps avec lui. C’est quelqu’un qui a toujours été là pour moi. C’est quelqu’un qui est très attentionné, très bienveillant. Comme un grand frère". Elle ajoute qu'il était rigolo. Que c'était son tonton "Mimi", "un peu fou-fou". Elle raconte qu'ils ont souvent parlé de religion tous les deux, elle du judaïsme, lui de l'islam. Assure que ces discussions étaient pleines de tolérance, "on est un peu la famille Benetton". On interroge la nièce sur le mariage de son oncle avec une salafiste. "Moi je savais pertinemment qu’on peut pas devenir religieux à ce point du jour au lendemain. Quand elle lui a enlevé la télé, on en a ri. On peut pas changer une personne comme ça". Elle affirme que son oncle n'était pas rigoriste, qu'il s'est surtout marié pour "construire une famille", alors qu'il approchait de la trentaine.

Une avocate de victimes de l'Hyper Cacher a une question sur la "duplicité" de Nezar Mickaël Pastor Alwatik. La nièce peut difficilement répondre à une telle question. Un autre avocate lui demande si elle parlait des actes antisémites avec son oncle ? Elle répond : "on méprise ce genre de personnes, lui aussi". Me Marie Dosé, avocate de Pastor Alwatik depuis de longues années questionne à son tour : "Est-ce qu'il a pu vous tromper ?" La nièce estime que "c’est impossible, il a pas pu nous tromper de la sorte". Elle pense qu'il n'a pas pu mentir H24, ou alors, "il se serait éloigné de nous". Elle rappelle, des larmes dans la voix, comment elle a appris l'arrestation de son oncle adoré, quelques jours après l'attentat à l'Hyper Cacher. "On était déjà en deuil par rapport à votre communauté. Et on me retirait mon oncle, ça a été très douloureux pour moi". Ni la cour, ni les avocats n'ont plus de questions pour elle. La nièce de Nezar Mickaël Pastor Alwatik quitte la barre. Son oncle, qui la dévore des yeux, sort les mains par le trou béant, au bas de la vitre de son box. Et elle vient toucher une de ses mains d'accusé, la serre quelques secondes, embrasse la paume de cette main fine, et repart. Dans son box, Pastor Alwatik ferme un poing,  baisse la tête, paraît désemparé.

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