C'est pour avoir vu trop grand et avoir été trop pressée qu'une commerçante limousine et son compagnon se sont fait prendre alors qu'ils écoulaient dans des agences bancaires des billets de banque abîmés, provenant des réserves de la banque centrale libyenne.

Quand une partie du trésor de Mouammar Kadhafi se retrouve dans une banque du Limousin
Quand une partie du trésor de Mouammar Kadhafi se retrouve dans une banque du Limousin © Getty / EyeEm / Nicolas Balcazar

C'est une commerçante bien connue sur les marchés en Charente, dans le Poitou et le Limousin. Elle fournit plusieurs stands de traiteur qui marchent bien et brassent donc du cash. À partir de l'été 2019, chaque semaine, elle apporte beaucoup de billets à sa banque qui ne s'émeut pas de la voir arriver avec des coupures de 100 ou 200 euros très abîmés. Le droit lui permet de les changer contre des neufs, gratuitement. À chaque fois, ce sont deux mille à trois mille euros qu'elle dépose, en expliquant que sur les marchés, surtout dans l'alimentaire, les billets passent de mains en mains et s’abîment plus vite. En réalité les clients des marchés de la Nouvelle Aquitaine n'ont jamais vu ces coupures...

Cette femme de 42 ans a été interpellée il y a une semaine, avec son compagnon, à l'issue d'une enquête menée par des policiers de la Direction centrale de la police judiciaire à Nanterre et du SRPJ de Limoges. Les enquêteurs mettent alors la main sur près de 20 000 euros de coupures "moisies", selon une source proche du dossier qui confirme cette information révélée nos confrères du Parisien-Aujourd'hui en France, mais l'office central pour la répression du faux monnayage travaillait, avec plusieurs services européens, sur ces histoire de blanchiment du trésor de l'ex-chef d'Etat libyen Mouammar Kadhafi depuis plus de dix mois.

Un magot réuni en 2010 par l'ex "guide" libyen et braqué par les troupes rebelles du général Haftar en 2017

Lors de la conquête de la ville de Benghazi en 2017, l'armée nationale libyenne du commandant Khalifa Haftar "tombe" sur les réserves stupéfiantes de la succursale de la banque centrale libyenne. Un coffre-fort avec plus de 160 millions d'euros en coupures de 100 et 200 euros n'ayant jamais servi. On sait depuis, à la lecture de deux rapports de l'ONU et de l'union européenne, que Mouammar Kadhafi et ses services avaient faits fabriquer ces coffres en 2010 en Allemagne. 

En 2017, les rebelles libyens s'aperçoivent que la salle des coffres est à moitié inondée, les tuyaux de canalisation d'eau ont été détruits, le système anti-effraction s'est aussi déclenché. Résultat, la moitié des billets est inutilisable en l'état (l'autre partie aurait permis au camp du général Haftar soutenu au départ par la France, d'acheter notamment des armes et des munitions). 

Des petits malins vont tenter d'appliquer à ces coupures, à priori inutilisables, un traitement chimique, selon nos informations. Mais le résultat est pire qu'au départ : les billets ressemblent à "des vieux parchemins bouffés sur les côtés" confie un proche du dossier. L'unique solution, c'est de les changer officiellement dans des banques en Europe, puisque la règle veut que si un billet endommagé est encore à plus de 50 % reconnaissable, n'importe quelle banque peut vous l'échanger gratuitement contre un billet tout neuf. Et, selon l'ONU, c'est un groupe mafieux turc qui va récupérer une partie du magot pour l'écouler via des petites mains dans le milieu du bâtiment à travers toute l'Europe, en particulier en Allemagne. La Banque centrale européenne finit par donner l'alerte et, courant 2019, cette série de billets "moisis" est interdite de change. 

Des "vacances juteuses en Turquie" et 15 000 euros de l'ex trésor de Kadhafi intercepté en Belgique

Entre temps, à l'été 2019, une commerçante de Limoges effectue un voyage en Turquie. Elle récupère plusieurs dizaines de milliers d'"euros libyens" dans l'arrière-boutique d'un souk d'Istanbul, selon nos informations. À intervalle régulier, elle va donc les donner à échanger dans son agence bancaire, au milieu d'autres billets tout aussi vrais, mais plus légaux... 

Mais, apparemment, ça n'allait pas assez vite. En janvier dernier, la commerçante demande à son compagnon d'aller en Belgique pour tenter d'échanger pour 15 000 euros de billets libyens noircis et moisis... Un compagnon qui commet l'erreur de voyager avec un ami dans une voiture en très mauvais état. Lors d'un contrôle de routine, les policiers belges tombent sur le petit magot. Le lien finit par être établi avec le casse de Benghazi et l'ex trésor de Kadhafi. 

La semaine dernière, lors de la perquisition, les enquêteurs saisissent, en plus des coupures "libyennes", 30 000 euros en cash et 350 cartouches de cigarettes de contrebande. Le couple a été placé sous contrôle judiciaire après avoir fini par reconnaître les faits.

Plusieurs services  européens de police judiciaire tentent actuellement, avec leurs homologues turcs, de remonter l'incroyable filière qui a permis de blanchir l'un des ex magot en euros de Mouammar Khadafi.   

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