Le procès de la jeune Française de 27 ans n'a duré que 50 minutes, ce dimanche, devant la cour pénale centrale de Bagdad. Elle a été jugée, debout dans une cage de bois, son bébé de seize mois blotti contre elle. Les trois avocats parisiens venus la défendre n'ont pu convaincre les juges irakiens de son innocence.

Martin Pradel, William Bourdon et Vincent Brengarth le 3 juin avant d’entrer dans la cour pénale centrale de Bagdad
Martin Pradel, William Bourdon et Vincent Brengarth le 3 juin avant d’entrer dans la cour pénale centrale de Bagdad © Radio France / Salam Salman

"Mélina !", appelle le président de la cour criminelle de Bagdad, l'un des trois juges moustachus en cravate et robe noire gansée de blanc. Des gardes partent chercher la  Française de 27 ans au bout d'un corridor, où sont alignées plusieurs cellules aux épais de barreaux de fer. Il est 10h30 quand la jeune femme à la frêle silhouette apparaît, dans la salle d'audience couverte d'une moquette beige, et d'un grand tapis oriental. Mélina Boughedir porte une longue robe noire avec des broderies dorées. Un voile mauve à grosses fleurs pastel couvre ses épaules. Sa petite fille de seize mois est accrochée à son cou, les yeux hagards.

La mère et son bébé se retrouvent enfermées dans une grande cage de bois posée au centre de la pièce écrasée de chaleur. "Vous êtes entrée en Irak avec votre mari ?", l'interroge le juge en chef. "Oui", répond Mélina Boughedir d'une petite voix. Autour d'elle, des policiers antiterroristes écoutent. L'un d'eux apporte un biscuit au bébé, qui babille.

Mélina Boughedir explique que son mari a voulu quitter la France avec les trois aînés en 2015, et que c'est parce qu'elle ne voulait pas abandonner sa famille qu'elle l'a suivi, d'abord en Turquie, puis quatre jours en Syrie, et enfin en Irak, à Mossoul. C'est là que la jeune mère de famille a été capturée en juillet dernier par les forces spéciales, seule avec ses quatre enfants affamés. Son mari, Maximilien Thibault, était alors présumé mort. Mélina Boughedir assure qu'un jour, "il est parti chercher de l'eau pour les enfants", elle ne l'a jamais revu.

Un sourire présumé coupable

Les juges extraient un album photo de plusieurs classeurs d'écoliers. "Pourquoi souriez-vous sur cette photo ?", l'interroge le magistrat. "Vous n'aviez pas l'air si malheureuse à Mossoul ! Est-ce que vous avez reçu un salaire de Daech ? Est-ce que vous croyez en l'idéologie de Daech ?" "Non, je n'y crois pas", assure Mélina Boughedir, sans convaincre le tribunal. Elle explique son sourire présumé coupable sur des photos de famille : "c'est parce que j'étais tout simplement heureuse, avec mes quatre enfants. Je venais d'accoucher du bébé", dit-elle.

Au bout d'une grosse demi-heure, ses trois avocats français, qui ont eu le droit de la rencontrer pour la première fois juste avant l'audience, sont invités à poser des questions à la cour, juste après la plaidoirie de l'avocat irakien, qui subit des menaces de mort depuis qu'il défend une présumée djihadiste française. "Nous voulons très respectueusement vous remercier de pouvoir participer à ce procès", commence William Bourdon, à l'adresse du tribunal. "Mélina Boughedir, est-ce que vous condamnez l'ensemble des crimes commis par Daech ?", questionne l'avocat parisien. "Oui", affirme-t-elle. "Avez-vous donné toutes les informations dont vous disposiez après votre arrestation ?" "Oui", jure-t-elle encore. "J'ai tout dit." 

"Je ne veux pas qu'on me prenne ma fille"

Mais le tribunal pense qu'elle a menti. Et après des délibérations qui ne durent qu'une poignée de minutes, il la condamne à une peine de prison de 20 ans. Mélina Boughedir ne comprend pas cette sévérité, et manque de vaciller au centre de sa cage de bois.

Elle est extraite avec son bébé, vers une grande cellule où nous avons pu lui parler quelques minutes. Derrière ses fines lunettes rectangulaires, des larmes coulent. "Je ne veux pas qu'on me prenne ma fille. Je l'allaite encore. Ma famille me manque", dit-elle, dans un sanglot. Ses trois aînés de 4, 6 et 7 ans ont été rapatriés à Paris en décembre dernier. C'est dans l'espoir qu'elle les revoie, que ses trois avocats français lui ont conseillé de faire appel, au plus vite.

Un verdict "sous pression politique française"

L'un d'eux, Martin Pradel, va même plus loin : il estime que la justice irakienne n'a pas été sereinement rendue dans ce procès. Et que ce verdict a été prononcé sous pression politique française : "Quand le président s'est retiré, j'ai tout de suite compris que les dés étaient jetés. Il était censé délibérer avec ses deux assesseurs, et il ne l'a pas fait. Il est parti quelques instants, il est revenu, il a prononcé son verdict."

J'ai le sentiment que Mélina Boughedir a été condamnée à la suite d'une interférence des autorités françaises, et des plus hautes autorités de l'État français.

Les avocats français de la jeune femme avaient adressé samedi un courrier à Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, où ils regrettaient ses propos désignant Mélina Boughedir comme une "terroriste de Daech qui a combattu contre l'Irak, jugée sur le lieu de ses exactions". Une "forme de pression sur la justice irakienne", selon eux.

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