Elle s'appelait Inass, elle était née le 3 juillet 1983 : depuis jeudi, celle que l'on appelait "la petite martyre de l'A10" a un nom et un prénom, 31 ans après que son corps sans vie ait été retrouvé le long de l'autoroute, près de Blois. Ses parents ont été mis en examen pour meurtre et écroués.

La tombe d'Inass "petite inconnue de l'A10" à Suèvres (Loir-et-Cher)
La tombe d'Inass "petite inconnue de l'A10" à Suèvres (Loir-et-Cher) © AFP / GUILLAUME SOUVANT

C'est l'histoire d'une enfant disparue, en plein coeur d'une famille nombreuse. Inass, née en 1983 à Casablanca, était la troisième d'une fratrie de sept enfants. La troisième fille, avant quatre garçons. Ses parents, Ahmed et Halima Touloub, avaient confié la petite à sa grand-mère maternelle, au Maroc. Ce n'est qu'à l'âge de 18 mois qu'elle rejoint ses parents en région parisienne. La mère était institutrice au Maroc avant de venir s'installer en France avec son mari.

La petite fille avait bien une existence administrative : Inass avait un passeport, était inscrite auprès de la Caisse des allocations familiales, sur le livret de famille... et même dans une école maternelle. Mais elle n'a finalement jamais été scolarisée, ce qui explique que les recherches lancées en 1987 dans près de 65.000 écoles n'aient jamais rien donné.

Séparés depuis 2010, la mère et le père d'Inass ont été interpellés mardi dans l'Aisne et à Puteaux, ils ont tous deux été mis en examen jeudi en fin d'après-midi pour meurtre, recel de cadavre et violences volontaires habituelles sur mineur de moins de 15 ans.

Sidération pour les frères et soeurs d'Inass

En garde à vue, le père a affirmé avoir vécu "un enfer avec son épouse", violente, selon lui, à son égard, ainsi qu'avec leurs trois filles. Le 10 août 1987, lorsqu'il est rentré chez lui, il affirme avoir découvert le corps sans vie de sa fillette de quatre ans. Il reconnait avoir "été assez lâche", selon le récit du procureur de Blois Frédéric Chevallier, pour mettre le corps de la petite dans la voiture familiale. Direction : le Maroc, avec à bord sa femme, les deux sœurs et un des frères d'Inass, âgé de 3 ans.

Le corps, vêtu d'un pyjama et d'une robe de chambre, et enveloppé dans une couverture, a été déposé sur les bords de l'autoroute A10, près de Blois, où des agents d'entretien l'ont découvert l'après-midi du 11 août. Inass était couverte de blessures, brûlures, hématomes, fractures anciennes... Face aux enquêteurs et au juge d'instruction, le père s'est dit "soulagé" que tout cela s'arrête enfin.

Car c'est un lourd secret que cette famille a porté pendant plus de 30 ans. Au début de sa garde à vue, la mère d'Inass a commencé par raconter que sa fille n'était pas morte, qu'elle vivait au Maroc, avant d'admettre, face aux résultats des tests ADN, la réalité. Cette femme, âgée aujourd'hui de 64 ans, a finalement reconnu avoir été parfois violente envers Inass, mais elle nie toute implication dans sa mort; d'après ses dires, elle était victime de violences de la part de son conjoint. 

Et les autres enfants, dans tout ça? Les deux soeurs et les quatre frères d'Inass sont aujourd'hui âgés de 27 à 40 ans, l'un de ses frères est un artiste reconnu, exposé à la Biennale de Venise. Cinq ont été entendus par les enquêteurs : selon nos informations, ils oscillent entre la sidération et la défense de leur père ou de leur mère. Les plus jeunes ne se souviennent de rien; la soeur aînée d'Inass, qui avait 9 ans au moment de sa mort, n'a pas pu parler de la petite, comme bloquée face à ce terrible secret qu'elle a sans doute enfoui au fil des années.

Enquêteurs et magistrats n'ont jamais lâché l'affaire

Les enquêteurs sont remontés jusqu'aux parents d'Inass grâce au fichier national automatisé des empreintes génétiques, le FNAEG. En 2016, l'un des frères de la petite fille est interpellé, dans le cadre d'une banale affaire de bagarre. Son ADN est alors prélevé. Le fichier, qui "mouline" 24 heures sur 24, révèle une correspondance avec un prélèvement effectué sur la couverture qui enveloppait le corps d'Inass. Le garçon avait 3 ans au moment de la mort de sa soeur, il n'avait que 9 mois de moins qu'elle. Les gendarmes ont ensuite retrouvé les parents, aujourd'hui âgés de 66 ans (pour le père) et de 64 ans (pour la mère).

L'enquête des gendarmes de la section de recherche d'Orléans, sous l'égide des juges d'instruction et du parquet de Blois,n'a, de fait,  jamais cessé. Le procureur s'est dit "fier du travail accompli". En 2007, une nouvelle information judiciaire avait été ouverte, pour repousser le délai de prescription du crime.

Le temps n'a jamais joué contre nous. Les enquêteurs ont toujours pensé que cette affaire serait élucidée

Pour Thomas Andreu, commandant de la section de recherches de gendarmerie d'Orléans :

En 1987, le travail de base des premiers enquêteurs arrivés sur les lieux de la découverte du corps a été bien fait. C'est ce qui a permis d'aboutir 31 ans après.

Une enquête exemplaire, qui prouve, selon l'avocate Corinne Hermann, spécialisée dans les "cold cases", qu'il ne faut jamais perdre espoir dans les affaires non élucidées. "Les enquêteurs se sont attachés à la victime, ils ont continué à travailler, les juges ont bien voulu continuer; malheureusement, d'autres dossiers sont abandonnés. Avec l'histoire d'Inass, on voit que cela a un sens, de ne jamais fermer un dossier." 

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