Le procès du meurtre d'Alexia Daval a repris ce jeudi matin. Le tribunal a entendu les experts psychologues et psychiatres. Ils décrivent l'accusé Jonathann Daval comme un homme "immature, obsessionnel et à la personnalité clivée".

Trois ans après le meurtre d'Alexia Daval, son mari Jonathann comparaît du 16 au 20 novembre devant la cour d'assises à Vesoul. Les avocats de la défense, Mes Schwerdorffer et Spatafora.
Trois ans après le meurtre d'Alexia Daval, son mari Jonathann comparaît du 16 au 20 novembre devant la cour d'assises à Vesoul. Les avocats de la défense, Mes Schwerdorffer et Spatafora. © Radio France / Jean-François Fernandez

Nous sommes au 4e jour du procès de Jonathann Daval devant la cour d’assises de la Haute-Saône à Vesoul.
L’accusé ne s’est exprimé que trois quarts d’heure mercredi, avant d’être victime d’un malaise en début de soirée. Après avoir passé la nuit en observation, il est revenu ce jeudi matin dans le box des accusés. 

Pourquoi Jonathann Daval s’est il écroulé mercredi soir, peu après 19H30, alors que le président commençait à pointer ses contradictions ? Personne ne croit que son malaise, finalement sans gravité, était simulé : on l’a vu devenir blanc, incapable de répondre aux questions, flageoler sur ses jambes avant d’être évacué par les agents de l’administration pénitentiaire qui l’escortent dans le box.

La journée avait été longue, particulièrement chargée émotionnellement, avec les dépositions de toute la famille d’Alexia : son père, sa mère, qu’il considérait comme ses parents, la sœur d’Alexia, Stéphanie, puis son beau-frère Grégory, qu’il avait un temps accusé d’être l’auteur du meurtre.

Mais l’expert psychologue, Tony Arpin, qui a rencontré Jonathann Daval en prison, et qui est entendu en visio-conférence, a une autre explication. Il est, dit-il, "très intéressant qu’il ait perdu connaissance. Son corps a parlé : il ne pouvait plus échapper à ses deux personnalités qui étaient en train de se réunir, de se confronter en lui. La seule solution pour y échapper c’était que son corps lâche". 

Qui sont ces deux Jonathann irréconciliables, sachant qu’il n’est, de l’avis des experts, pas atteint de maladie mentale, de type schizophrénie ou dépression ? Tony Arpin explique ce mécanisme de clivage. 

Deux personnalités coexistent chez Jonathann Daval, sans jamais se rencontrer. Une personne qu'il donne à montrer, comme il faut, qui travaille, aime sa femme, achète une maison, veut un enfant…

"Et se juxtapose un autre personnage, plus agressif, plus dominateur, les deux ne se rencontrent jamais. C'est ce qu'on appelle un 'faux self'. Comme si Jonathann Daval en lui-même n'existait pas. Il ne va exister qu'en fonction du miroir des autres".  

Il appelait la mère d'Alexia "Maman"

Ce côté caméléon, qui dit en permanence ce qu’on attend de lui, la famille d’Alexia en a témoigné. À ses beaux-parents, Isabelle et Jean-Pierre Fouillot, il disait qu’ils étaient sa seule et vraie famille, que sa mère était horrible, autoritaire, méchante. Il appelait la mère de sa femme "Maman".

Mais en cachette de son employeur, l’année qui a précédé le meurtre, il allait deux fois par jour voir sa mère, à qui il disait qu’Alexia ne l’aimait pas. 

Stéphanie et Grégory Gay ont décrit cet homme en apparence lisse, gentil, aux petits soins avec tout le monde, mais qui délaissait totalement son épouse. Il n’est pas venu à la signature de l’achat de la maison, ne l’accompagnait pas chez le gynécologue pour les traitements contre l’infertilité : 

"Ma sœur était toute seule", a déploré Stéphanie à la barre.

"Je m’éloignais, oui, je la fuyais" a reconnu mercredi à la barre Jonathann Daval, d’une voix hachée, tout en assurant qu’il désirait avoir un enfant. 

Un homme "immature"

Son immaturité est un trait souligné par tous. Dans le box, derrière son masque, l’ex-informaticien de 36 ans a toujours la même allure juvénile. 

"Il s’est arrêté de grandir très tôt" note le psychologue (Jonathann Daval mesure 1m68). 

"Tu ne voulais pas d’enfant, car l’enfant c’est toi" lui a lancé mercredi Isabelle Fouillot, la mère d’Alexia. Avant de conclure : 

"Je n’imaginais pas ce petit garçon commettre de telles horreurs".

Une enfance heureuse ou troublée ? 

L’expert psychologue revient sur l’enfance de Jonathann Daval. Il est le sixième et dernier enfant de sa fratrie. Deux ans après sa naissance, ses parents, gardienne d’enfants et ouvrier, se séparent. Chacun refait sa vie de son côté, Jonathann a deux demi-sœurs et un demi-frère cadets. Son enfance est une litanie de maladies diverses et variées : affections ORL à répétition, surdité détectée tardivement et entraînant des retards de langage, allergies sévères, asthme chronique, eczéma…

À 12 ans, à la mort de son père, il développe des troubles obsessionnels compulsifs de propreté. 

"Il m’a dit qu’il pouvait passer une heure sous la douche à se frotter, parce qu’il se sentait sale" dit l’expert, qui évoque un possible traumatisme sexuel dans la petite enfance. À 16 ans, en raison d’une grave scoliose, il doit porter un corset, qui en fait "la risée de ses camarades".

Jonathann Daval décrit pourtant son enfance comme agréable, dans un "cocon familial" avec sa mère, son beau-père, ses frères et sœurs. Avec un autre expert, le psychiatre Jean Canterino, il s’est pourtant montré incapable de citer l’année de naissance de ses parents.

Jonathann Daval avait-il trouvé chez les Fouillot une nouvelle famille, plus aimable, plus agréable ? Était-il incapable de quitter Alexia, ou sa famille ? 

"Qu’est-il venu chercher dans notre famille ?" s’est demandé Isabelle Fouillot, qui se souvient avoir accueilli à bras ouverts le fiancé de sa fille. Il avait 21 ans, elle en avait 16. C’est elle qui l’a embrassé le premier. "Il n'a aucune confiance en lui, ne se sent pas aimable. Il a deux relations sexuelles à sa majorité, sans lendemain" a-t-il raconté au psychologue. C'est elle qui fait le premier pas et l'embrasse. " Quand elle l’embrasse, il est sur les fesses : quoi, une si jolie fille s’intéresse à moi ?" relate Tony Arpin.

Un homme manipulateur ? 

Jonathann Daval est-il manipulateur, dangereux, avec un désir de toute puissance ? L’expert psychiatre Jean Canterino se détache de cette thèse, avancée par son confrère Joffrey Carpentier. Jean Canterino a vu l’accusé le plus récemment, en août 2019. Il insiste sur les troubles obsessionnels compulsifs dont souffre l’accusé. 

"C’est quelque chose de très profond. C’est une pathologie mentale dit-il. L’obsessionnel ne peut pas distiller son agressivité. Il refoule tout. Il accumule tout. Jusqu’à ce que ça déborde. Et c’est souvent très étonnant, parce que ce sont des personnes calmes, agréables qu’on voit exploser. Il y a quand même un contraste entre la biographie de M. Daval – quelqu’un qui travaille, qui est inséré, marié, sans antécédents judiciaires – et l’acte qu’il a commis".

Le docteur Canterino réfute le terme de "manipulateur" : s’il ment, c’est comme un enfant, en disant n’importe quoi, "il n’arrive pas à négocier le conflit. C'est-à-dire, par exemple, dans un couple, si ça ne va pas, je m’en vais".

Le meurtre d'Alexia, un barrage qui a cédé ? 

Que dire du passage à l’acte ? 

"C’est comme un barrage qui a cédé. Ca fait une inondation qui fait énormément de dégâts" explique le psychiatre. La clé de ce drame serait pour le docteur Canterino dans la "conjugopathie" du couple Alexia-Jonathann, la "maladie du couple" : 

"C’est un couple qui n’était capable ni de se séparer, ni de vivre ensemble. Et ça, c’est très dangereux. Parce que l’agressivité augmente, on se sent coincé."

Dans le box, Jonathann Daval écoute, attentivement. Difficile de déceler ce qu’il pense de tout cela. Enfin, à 16 heures, c'est à son tour de parler. Il porte une veste kaki, sa tête est un peu penchée ; d’une voix légèrement traînante, teintée d'accent franc-comtois, Jonathann Daval déroule la soirée du crime.

"En rentrant de chez les parents d’Alexia, j’ai pris un digestif." 

"Pourquoi ?" demande le président. "Pour retarder le coucher. Elle vient au salon, elle me dit 'je veux une relation... Il faut qu'on couche ensemble'. Je refuse, c’est humiliant pour moi de ne pas pouvoir faire l’acte. Les rapports sexuels se sont beaucoup dégradés après le mariage." Il parle comme ça, Jonathann Daval, avec des mots formatés, stéréotypés.

"Ensuite, elle me reproche de ne pas assumer la situation. Comme d’habitude, je fuis. Elle essaie de me prendre les clés de la voiture. Dans l’escalier, je l’ai plaquée contre le mur. Les insultes, la morsure m’ont mis hors de moi. C’est un effet cocotte-minute, j’ai débordé" dit-il placidement. Il porte 5 à 10 coups au visage d’Alexia, puis serre les mains autour de son cou, pour qu’elle se taise. Il ne sait pas combien de temps il a serré. Mais "je lui ai donné la mort. Quand on étrangle quelqu’un comme ça, c’est pour donner la mort". 

Pourquoi n’avoir pas appelé les secours ? "J’ai pas réagi comme ça". L’accusé parle, mais quelque chose en lui semble verrouillé à triple tour. "Ce que vous avez eu le plus de mal à dire, c’est que vous aviez brûlé son corps", rappelle le président. L’accusé pleure dans le micro. "J'ai encore du mal à l’admettre, même aujourd’hui"… avant de reprendre son ton monocorde.

"Essayez de vous lâcher, enfin !", tente Me Portejoie, l’avocat des parents d’Alexia. Pour l’instant, l’injonction est restée sans effet. 

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