Le procès de la rixe de Sisco doit s'ouvrir ce jeudi, après le rejet d'une demande de dépaysement faites par certains avocats.

Lieu où des voitures ont été incendiées après la rixe de Sisco
Lieu où des voitures ont été incendiées après la rixe de Sisco © AFP / PASCAL POCHARD-CASABIANCA

Cinq personnes doivent être jugées devant le TGI de Bastia. Trois frères sont poursuivis pour violences en réunion avec armes, et deux villageois de Sisco doivent également répondre de faits de violences aggravées. Mais que s'est-il exactement passé ce 13 août au niveau de cette petite crique de Sisco, village du cap Corse au nord de Bastia ?

Deux versions des faits

Alors que le procès doit se tenir ce jeudi, l'enquête des gendarmes, à laquelle nous avons eu accès, dresse avec précision l’enchaînement des événements qui ont mené à des scènes de violences. Même s'il subsiste des zones d'ombre. Car chose est sûre : les protagonistes ont des versions des faits diamétralement opposées et irréconciliables.

Sisco, commune du nord de Bastia où la rixe a éclaté le 13 août dernier
Sisco, commune du nord de Bastia où la rixe a éclaté le 13 août dernier © Radio France / Google Maps

D'un côté, il y a une fratrie d'origine marocaine, et de l'autre, des jeunes et des adultes du village de Sisco.

Pour les frères Benhaddou, cette journée de samedi est l'occasion de passer une journée en famille à la mer. Ils sont quatre frères, dont l'un est sans-papiers et activement recherché depuis les faits, leur sœur de 17 ans, trois femmes et trois enfants.

Jamal et Mustapha vivent tous les deux en Corse depuis de nombreuses années tout comme leur père arrivée sur l'île en 1973. Leur frère Abdelilah arrive de Madrid avec sa femme et leur fils de vingt mois. Et la petite sœur, Zineb, arrive du Maroc pour passer des vacances en famille. Ils sont onze en tout à prendre place sur la très étroite plage de galets. Mais ils ne sont pas seuls.

Entendu par les gendarmes, un couple de touristes originaires de l'est de la France, raconte l'arrivée sur les lieux, dans un climat tendu.

Ni burqua, ni burkini

L'homme explique que "le panneau de chantier abîmé, qui était couché depuis une semaine, avait été redressé symboliquement à l'entrée de la crique" et que "le groupe (la famille, ndlr) s'était soudain étalé sur toute la largeur de la plage. Certains regards sombres lancés dans notre direction nous ont également fait penser que nous n'étions pas les bienvenus". Le fonctionnaire territorial pense que ce comportement vise à les dissuader de s'installer. Dans l'eau, les femmes de la famille se baignent habillées, mais toutes ne portent pas le voile. Ni burqa, ni burkini.

Le touriste ajoute que "dans ce contexte actuel et pour parer à toute éventualité", il a "recherché et mis en mémoire (…) le numéro de la gendarmerie" dans son téléphone.

Sa femme, se souvient également que le premier quart d'heure qui suit leur arrivée a été "un peu tendu", même si aucune parole n'est échangée avec la famille. "Mon ami et moi nous sommes baignés comme à notre habitude. Mon ami a fini par se tranquilliser". Plus tard, alors qu'elle est dans l'eau, l'un des hommes du groupe jette des galets dans l'eau : "Il n'avait pas l'intention de me toucher mais peut-être voulait-il que ça m'agace et que je m'en aille" dira-t-elle aux gendarmes.

Toutefois, elle note deux "incidents" durant l'après-midi. D'abord, l'arrivée de jeunes enfants arrivant en canoë. Ils montent sur un rocher en bordure de la crique pour sauter dans l'eau. "Il me semble que les enfants ont crié 'Allah Ouakbar'. Mais ensuite ils ont crié 'à l'abordage'. Un adulte est venu voir où ils étaient. Les enfants ont repris leur canoë et sont repartis. Ils n'y a aucun problème avec ces quatre enfants".

Le second incident a lieu quand un touriste belge et son fils s'arrêtent sur le parking qui surplombe la crique pour prendre des photos du paysage. Depuis la plage, la touriste se souvient avoir entendu des "invectives" et des propos "très virulents" de la part de l'un des hommes du groupe à destination du photographe. Entendu, ce dernier explique qu'il s'était arrêté "faire des photos de mer" sans faire attention aux personnes présentes. Il se souvient avoir été pris à partie : "Un des hommes du groupe (…) m'a alors interpellé en me disant 'pas de photos ici, dégage, ou sinon je monte'". En quittant les lieux, le touriste belge rencontre un groupe d'adolescents âgés de 16 à 19 ans. "J'ai demandé si eux aussi avaient eu des problèmes. Ils m'ont dit que non".

Échange de noms d'oiseaux

Parmi ce groupe d'une quinzaine de jeunes, l'un d'eux va également prendre des photos avec son portable depuis le haut de la crique. C'est à ce moment que la situation dégénère.

Sur la plage, les adultes disent avoir été traités de tous les noms. Les jeunes, eux, évoquent des menaces à leur égard. Ce qui est sûr c'est que Jerry reconnaît avoir répondu "ferme ta gueule" aux baigneurs.

Mais concernant la photo, il assure que la famille ne figurait pas dessus. Mais le cliché sera supprimé dans la foulée, et l'une des amies de Jerry reconnaît devant les gendarmes que "vu l'angle (…) les Maghrébins se trouvaient sur la photo".

Après l'échange d'insultes, trois des frères montent à la rencontre des jeunes et demandent lequel leur a demandé "de la fermer".

Jerry se lève et se désigne. Tandis que Mustapha, l'un des frères, explique être allé à la rencontre des jeunes pour simplement discuter, Jerry raconte avoir reçu "des coups de pieds dans le torse, des coups de poing au visage et (…) des pierres au visage". Surtout, les jeunes décrivent comment l'un des adultes, muni d'un couteau, a tenté de porté un coup à Jerry. La lame se cassant et venant percuter de son plat la tête du jeune. Choqués, les jeunes regagnent alors le village pour raconter ce qu'il vient d'arriver.

Rapidement, quelques adultes, dont le père de Jerry, arrivent sur le parking de la crique alors que la famille est remontée au niveau des voitures pour partir.

Là encore, les témoignages divergent. La famille explique que les villageois, très nombreux, les ont immédiatement attaqués.

Une batte de baseball, un fusil harpon et un pied de parasol

Pourtant, des vidéos récupérées par les gendarmes décrivent un laps de temps pendant lequel les villageois ne sont pas encore très nombreux. Sur une vidéo, on voit des membres de la famille portant une batte de baseball, un fusil harpon et d'un pied de parasol. Le père de Jerry dira avoir reçu un coup de poing par derrière puis des pierres.

C'est à ce moment là que les pneus de trois voitures des villageois sont crevés. C'est également à ce moment qu'une altercation éclate entre le père de Jerry et Mustapha. Ce dernier aurait, selon plusieurs villageois, tiré au harpon sur le père de Jerry.

Plus tard, un médecin note dans son rapport que sous l'aisselle gauche du patient se trouve "une plaie non cicatrisée triangulaire mesurant 7 mm de diamètre et 4 mm de profondeur compatible avec une empreinte d'une flèche de harpon". Mais impossible de savoir si la marque est consécutive à un tir, ou à un coup porté flèche à la main.

De ce moment, les gendarmes écrivent dans leur synthèse : "deux frères Benhaddou semblent seuls et non sous la pression d'une foule hostile. Que ni l'un ni l'autre ne semblent blessés ou venant de subir des violences".

Par la suite, au moins une centaine de villageois se retrouvent sur le parking de la crique. Les gendarmes notent que "le rapport de force s'inverse". Malgré la présence de nombreux gendarmes, la famille d'origine marocaine subit des violences.

Des casques sur les têtes des enfants

Un militaire explique que des casques sont mis sur les têtes des enfants. Et en face, il décrit des Corses qui "vociféraient et voulaient en découdre sans agir. Ils voulaient faire comprendre aux arabes qu'ils ne sont pas chez eux, selon leurs propres termes". S'en suivent des "volées de pierres" à destination de la famille et des coups. Une gendarme raconte avoir fait face à un homme s'approchant avec une pierre à la main. Après lui avoir fait lâcher, l'homme entraîne la militaire, la blessant à la main, pour aller mettre un violent coup de pied au niveau de la tête de Jamal Benhaddou, déjà au sol.

Ce dernier perd connaissance et ne sera évacué qu'après deux tentatives des pompiers qui font face à une foule "hostile". Alors qu'il est inconscient sur le brancard et dirigé vers l'ambulance, l'homme reçoit un coup de poing au visage. La scène est filmée par les médias locaux.

C'est à partir du témoignage de la gendarme et de la vidéo que les auteurs des coups de pied et de poing ont été reconnus et arrêtés. Après l'évacuation de la famille, la tension mettra du temps à retomber et les trois voitures de la famille sont retournées et incendiées sur le parking. Au final, cinq personnes, trois frères et deux villageois, seront placés en garde à vue et poursuivis pour violences aggravées.

Lors d'une conférence de presse, le procureur de Bastia Nicolas Bessone désignera les frères comme étant responsables des violences dans une "logique de caïdat pour s'approprier la plage", et de l'autre côté, "une sur-réaction villageoise inadaptée".

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