Jour 15, au procès des attentats de janvier 2015 - La cour spécialement composée a poursuivi l'audition des proches des victimes et des rescapés de l'attentat commis le 9 janvier à l'Hyper Cacher à Paris. Ils racontent leurs traumatismes.

Zarie Sibony,  caissière de l’Hyper Cacher, avait 22 ans au moment de l'attentat.
Zarie Sibony, caissière de l’Hyper Cacher, avait 22 ans au moment de l'attentat. © Radio France / Matthieu Boucheron

Aujourd'hui, une fois encore, la cour d’assises s’est faite le réceptacle d’immenses douleurs. Celle de l’absence d’un fils, d’un mari, d'un frère, d'un neveu. Celle de la présence, trop encombrante de souvenirs traumatisants de ces quatre heures d'horreur. vécues à l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. Les témoignages à la barre s’entremêlent. Et à la sortie de la salle d’audience, on assiste à de longues étreintes entre les parties civiles. 

"Je pensais que j'allais retrouver mon fils"

Dans la famille de Michel Saada, sa veuve, Laurence, n'est pas venue témoigner. Dans une lettre, elle explique avoir assisté au premier jour de l'audience. Les autres ont été au-dessus de ses forces. Chez les proches de Yohan Cohen aussi, son père Eric Cohen, et son oncle ont fait le déplacement. Mais la mère du jeune homme assassiné à 20 ans ne viendra pas. “Elle ne veut rien voir, rien entendre”, explique son mari. ”Il faut l'accompagner comme une enfant”, renchérit son frère. Cette femme, dont on perçoit à distance la détresse, était là, elle aussi, ce vendredi 9 janvier 2015, sur le trottoir. Pour cette “interminable attente”, raconte Eric Cohen alors que la prise d’otage est en cours. “À ce moment-là, on ne sait même plus où on habite.” Il y a pourtant encore l’espoir. “Vers 16 heures, quelqu’un a dit qu’il n’y avait pas de mort ni de blessé”, explique à la barre le père du jeune manutentionnaire du magasin. “Moi, je pensais que j’allais retrouver mon fils.” 

Puis il y aura l’assaut, ces écrans de télévision scrutés dans l'espoir d'apercevoir celui que l'on attend pour les uns. Pour les autres, cette tente sous laquelle sont regroupées les familles. “Une commissaire nous a dit : “tous les noms que je vais appeler, vous me suivez". Le premier nom qu'elle a appelé c'est 'Cohen'." A l’annonce de la mort de son fils, explique cet homme d’”1 mètre 80, 110 kilos”, a eu “une réaction violente. Une réaction de père”. “Mais le pire", poursuit-il, "ça a été le réveil le lendemain matin. On a l'impression d'être d’autres gens." 

Et puis, il y a eu la lutte pour “préserver ma femme et notre fille” : “J’ai réussi à leur cacher le fait que Yohan avait souffert." Car ce que ce quinquagénaire dit avec beaucoup de pudeur, mais que l’on a entendu de manière bien plus glaçante hier c’est que le jeune homme, atteint de plusieurs balles, a agonisé longtemps avant de décéder au milieu des otages. "Je connaissais des choses mais j'ai appris d'autres détails. Comprenez que c'est douloureux d'entendre ça", lâche Eric Cohen. Ce n’est d’ailleurs pas lui ira reconnaître le corps. Mais son beau-frère : "Depuis, je n'ai plus que cette image qui reste. Après, j'ai vu un psy pendant deux ans parce que j'étais très agressif."

Eric Cohen, à la barre.
Eric Cohen, à la barre. © Radio France / Matthieu Boucheron

Valérie Braham, elle, n’est pas agressive. Elle est effondrée. Comme une femme qui a perdu son “pilier”, son mari Philippe Braham. Cette mère de trois enfants de “20 mois, deux ans et demie et huit ans” à l’époque s’apprête à les récupérer à l’école et la crèche lorsqu’elle reçoit un appel de sa sœur lui signalant la prise d’otages. “Avec mon mari, on avait un deal", raconte-t-elle à la barre. “Je suis une femme assez anxieuse de base donc il savait qu'il fallait qu'il me réponde au téléphone, même juste pour dire 'oui' et raccrocher. Ce jour-là, il ne m'a pas répondu. J'ai tout de suite compris." Et plus encore que la douleur, Valérie porte aujourd’hui la culpabilité. “Parce que le jeudi, il est allé faire les courses. J’avais fait une liste mais il n’a pas tout ramené. Alors je l’engueule un peu : 'J’en avais besoin pour le shabbat'. Et pour ne pas me contrarier, il m’a dit 'J’y retourne demain'". A la barre, cette femme frêle s’effondre en larmes. “Peut-être que si je n’avais rien dit…

"Sa joie de vivre me manque tellement"

Ce que disent encore ces familles c’est la vie qu’il faut reprendre. Après. Lorsque chacun repart dans son propre quotidien. “De toute façon, on n'arrivera plus à vivre normalement, c'est terminé”, se désole le père de Yohan Cohen. “Vous allez chez ma mère, c’est un sanctuaire”, décrit son oncle. "A chaque instant, il nous manque", raconte à son tour Bruno Lévy, beau-frère de Michel Saada. "Il nous manque pour son humour, ses conseils, son honnêteté. Il me manque à moi comme un grand frère.

"Son sourire ne le quittait pas", évoque quant à elle Odia Hattab, soeur de Yoav Hattab venue s'intaller en France en même temps que lui en 2012. "Et sa joie de vie me manque terriblement." “J’ai peur de ne pas réussir à élever mes enfants", s’inquiète enfin Valérie Braham. "Ma petite dernière ne s'en souvient même plus. Je fais tout pour que ce soit le moins difficile pour eux. Mais j'ai peur de l'avenir. Je ne sais pas ce que je vais leur dire plus tard. Je n'ai pas tout dit encore. Je leur ai dit qu'un méchant monsieur a tué leur papa." 

"Eux, ils ne comprennent pas pourquoi tuer leur papa qui était le plus gentil du monde."

Personne ne comprend, en réalité. “Pourquoi cette méchanceté gratuite ?" interroge Eric Cohen. "Pourquoi la haine ? Je n'arrive pas à comprendre", souffle en écho Battou Hattab, père de Yoav Hattab dont le geste héroïque - il a tenté de s'emparer d'une kalachnikov du terroriste - le remplit de fierté. À son tour, Zarie Sibony, à l’époque âgée de 22 ans et caissière de l’Hyper Cacher, arrive avec ses interrogations qui resteront sans doute malheureusement sans réponse. “Comment il pouvait être aussi calme ?”, dit-elle a propos du terroriste. Cet homme qu’elle a vu surgir à côté d’elle alors qu’elle était “recroquevillée sous sa caisse” : “avec ses bottes militaires, son gilet avec toutes ses munitions. Il m’a dit : 'Ah, tu n’es pas encore morte toi?' Et il a tiré. J'ai vu l'impact dans ma caisse, à quelques millimètres de moi.

"Vous êtes les deux choses que je déteste le plus : juifs et français"

À la barre, la jeune femme venue d’Israël pour témoigner livre un récit aussi précis que glaçant. Amedy Coulibaly a fait d’elle son interlocutrice principale. Elle lui propose : ”Vous voulez l’argent ? Je vous donne tout, il n’y a pas de problème. Mais il a rigolé : 'Tu crois que je suis venu pour de l’argent? Vous êtes les deux choses que je déteste le plus au monde : vous êtes juifs et français'.” C’est à Zarie aussi que le terroriste ordonne de d’aller chercher les otages réfugiés au sous-sol du magasin. “Il a braqué son arme sur ma collègue Andrea et m’a dit : 'Tu as dix secondes pour faire remonter les gens'. Mais les gens ne voulaient pas remonter. Et je savais très bien que si je ne remontais pas, il allait tuer Andrea. Et si je remontais toute seule, c'était moi qu'il allait tuer. J'avais tellement peur que je sentais mes dents s'entrechoquer."

Au sous-sol, se trouve alors son collègue Lassana Bathily. A la barre, le jeune homme de trente ans aujourd’hui raconte comment il est en train de ranger une commande lorsqu’il entend les premières détonations. “J’ai pensé que c’était un pneu qui avait éclaté sur le périphérique. Puis, j’ai vu une foule de personnes qui se précipitait dans l’escalier.” Il ouvre la chambre froide, le congélateur, coupe le moteur. Et fuit par le monte-charge. Mais à la sortie, les forces de l’ordre le menottent “brutalement, ils m’ont fait mal aux poignets”, l’interrogent : “Vous êtes combien à l’intérieur ?” Couché à plat ventre, Lassana Bathily répond : “une vingtaine.” “Une vingtaine de terroristes ?” Il faudra “environ une heure et demi dans une voiture” avant que les forces de l’ordre ne réalisent leur erreur et fassent de Lassana Bathily leur allié dans la préparation de l'assaut. 

"Ce ne sont pas les terroristes qui vont nous diviser"

A l'intérieur, "on s'est tous mis derrière la dernière caisse, à plat ventre", raconte Zarie Sibony. "J'ai essayé de mettre le petit garçon en-dessous de nous pour le protéger un peu. Le terroriste a dit aux policiers : 'Si vous essayer de rentrer, je les tue tous'. Alors j'ai mis ma tête dans mes mains et j'attendais la détonation. Et puis j'ai entendu la voix d'un des otages qui disait : 'C'est bon, c'est fini, ils l'ont tué'."

A la barre, les deux anciens employés survivants de l'Hyper Cacher disent aussi les difficultés de l'après. Ce nouvel appartement pour Lassana Bathily : 

"La première chose que j'ai faite c'est d'aller vérifier les fenêtres, pour voir si on pouvait sauter au cas où..."

Ce besoin de témoigner, encore et encore, pour Zarie Sibony. Pour "ne pas qu'on oublie", et parce que "ces quatre personnes qui sont mortes ce jour là, j'ai eu un lien avec chacune : Yohan [Cohen], il était près de moi, monsieur [Philippe] Braham il attendait à ma caisse, monsieur [Michel] Saada je me dis que si j'avais baissé le rideau plus tôt ... et Yoav [Hattab] c'est moi qui l'ai fait monter." 

Alors l'un et l'autre tente d’œuvrer à leur manière pour un monde meilleur. Zarie Sibony a suivi une formation d'infirmière. "J'en suis fière, même si je ne pense pas pouvoir pratiquer parce que la vue du sang, ça reste compliqué. Mais j'ai décidé qu'il était hors de question que je sois encore dans une situation avec des blessés autour de moi sans savoir quoi faire." Quant à Lassana Bathily, il se rend régulièrement dans les écoles pour "témoigner de mon parcours" et rappeler que "ce ne sont pas ces terroristes qui vont nous diviser". "Je pense qu'on a besoin de se donner la main, de se connaître. Moi, je suis musulman pratiquant mais ça n'appartient qu'à moi. Pour moi l'humanité est plus importante que la religion."

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