Bruno Lafont et Eric Olsen, qui ont tous les deux quitté le groupe à cause de cette affaire, sont convoqués ce matin. Les décisions ont été validées « au plus haut niveau » selon les cadres mis en examen la semaine dernière.

Siège de LafargeHolcim à Paris
Siège de LafargeHolcim à Paris © Maxppp / Yoan Valat

C’est au tour de trois anciens cadres dirigeants d’être convoqués aujourd’hui au SNDJ à Ivry (douane judiciaire), dans l'enquête sur les arrangements de Lafarge avec des groupes terroristes en Syrie : les deux anciens PDG de Lafarge, Bruno Laffont (2007-2015), et de LafargeHolcim Eric Olsen (2015-juillet 2017), et Christian Herrault, ancien directeur général adjoint en charge de plusieurs pays dont la Syrie. Au terme de leur garde à vue, ils risquent à leur tour une mise en examen pour financement du terrorisme et mise en danger des salariés syriens, d'autant que les cadres qui les ont précédé la semaine dernière refusent de porter le chapeau

L'ancien directeur de l'usine syrienne (2008-2014) a reconnu dès l'enquête préliminaire avoir versé de l'argent à un intermédiaire pour qu'il achète à des groupes armés des droits de passage pour les salariés. Bruno Pescheux a été mis en examen vendredi soir, et n’a échappé à la détention provisoire qu’au prix d'une caution de 150 000 euros.  Il a expliqué aux juges que sa mission était d'essayer « de faire tourner l'usine de manière rentable tout en assurant la sécurité des personnes et des biens ».  Un objectif, selon lui, « validé au plus haut niveau ».  Pour Bruno Pescheux, le maintien en activité de la cimenterie s’est fait « au prix de pratiques peu habituelles », mais, assène-t-il aux juges,  « à partir du moment où la décision a été prise de continuer à faire fonctionner cette usine dans un contexte de guerre civile, il fallait en accepter les conséquences ou changer les objectifs".  

Plus de 500 000 dollars versés au groupe Etat islamique  

En 2013, le groupe Etat islamique gagne du terrain et se rapproche de Jalabiya. En janvier 2014, les djihadistes s’emparent de la ville de Manbij, à une cinquantaine de km, où logent une bonne partie des salariés et qui devient le théâtre d’exactions. Mais depuis novembre 2013, Lafarge, via son associé et intermédiaire local Firas Tlass (fils de l’ancien ministre de la défense de Bachar Al Assad passé du côté des rebelles), a commencé à verser de l’argent à DAECH, comme il le faisait déjà depuis 2012 pour d’autres groupes armés (surtout kurdes). Selon un rapport d’audit commandé par Lafarge, et déjà révélé par le Canard Enchaîné, le cimentier aurait versé en tout 5,5 millions de dollars à différents groupes, dont plus de 500 000 dollars au groupe Etat islamique. 

Pour déterminer ce que savait exactement la hiérarchie de Lafarge de la situation en Syrie, les interrogatoires de la semaine dernière ont beaucoup porté sur les comités de Sûreté, auxquels Eric Olsen assistait, en tant que DRH (2007-2013) puis directeur général adjoint (2013-2015). Le directeur de la Sûreté, Jean-Claude Veillard, affirme avoir alerté à de nombreuses reprises sur l’évolution de la menace, mais « je ne suis pas PDG » souligne-t-il, ce n'est pas à lui de prendre les décisions. Il raconte qu’il apportait les compte-rendus en main propre à la secrétaire du PDG, Bruno Lafont ne voulant pas les recevoir par mail. Le procès-verbal d’une réunion d’octobre 2013 évoque ainsi les postes de contrôle tenus par différentes factions autour de l’usine, mais se félicite que « grâce à des négociations menées avec les différents intervenants, les flux logistiques et les mouvements de personnes ont pu reprendre ».  Des arrangements loin de garantir la sécurité des salariés, car, comme le soulignent à plusieurs reprises les juges dans leurs interrogatoires, entre 12 et 14 d’entre eux auraient été enlevés entre 2012 et 2014, dont certains ne sont jamais réapparus.  

En juin 2014, les combats s’intensifient. Le 10 juillet, Christian Herrault envoie un mail à Bruno Lafont pour l’informer que la production est à l’arrêt, le temps de trouver un accord « clair » avec la faction kurde (PYD) et le groupe Etat islamique. C’est toujours Firas Tlass, exilé à Dubai, qui se charge des négociations. Il est avertit par un mail de Bruno Pescheux que le nom de Lafarge ne doit figurer dans aucun document écrit.  Des échanges de mail entre cadres de Lafarge montrent que ces discussions se poursuivent au cours de l’été, alors même qu’ils consultent la direction juridique sur les nouvelles sanctions des Nations Unies qui ciblent les groupes terroristes en Syrie… Le 27 août, les notes d’un participant au comité exécutif stipulent même que les ventes de l’usine syrienne devraient se redresser « grâce à un accord avec les Kurdes et DAECH » !  

Les djihadistes visiblement ne l’entendent pas de cette oreille. En septembre, ils sont aux portes de l’usine. Alors que Lafarge semble se résoudre lentement à fermer son bel investissement syrien, le dernier directeur en titre de l’usine, Frédéric Jolibois, est informé qu’une vingtaine de salariés, « volontaires » a-t-il insisté devant les juges, restent sur place pour surveiller le refroidissement d'une turbine électrique. Il reconnait que les mini-bus prévus pour l'évacuation n'ont pas pu arriver, et que ces derniers salariés ont dû s'enfuir par leurs propres moyens. 

Bien qu'ils adoptent des positionnements différents, les trois mis en examen de la première vague insistent tous sur les réunions et échanges réguliers qu'ils avaient avec la direction au siège. Bruno Pescheux aurait déjà fait savoir à Lafarge qu’il n’entendait pas porter le chapeau: l’été dernier, il est convoqué en vue d’un licenciement pour faute grave, pour lui faire endosser "toute la responsabilité de ce qui s'est passé en Syrie", à moins d'accepter un accord « qui revenait à acheter mon silence » a-t-il expliqué aux juges. Il a refusé ces deux options, et Lafarge a finalement choisi de le garder dans le groupe jusqu’à sa retraite prochaine…

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