Les arnaques à la transaction, "rip deal" en anglais, se multiplient, comme sur la Côte d’Azur cet été, avec des préjudices qui se chiffrent en millions d’euros. Des escrocs très organisés, bien préparés, proposent des arrangements juteux mais pas toujours légaux, ce qui peut dissuader les victimes de porter plainte.

Des liasses de billets en contrepartie de biens de valeur : une aubaine pour qui veut soustraire son patrimoine au fisc. Sauf si les euros sont faux, ce qui est le cas dans les "rip deals".
Des liasses de billets en contrepartie de biens de valeur : une aubaine pour qui veut soustraire son patrimoine au fisc. Sauf si les euros sont faux, ce qui est le cas dans les "rip deals". © AFP

Au coeur de l'été, à l'hôtel Negresco de Nice, un riche Sud-coréen, propriétaire d'une société de bitcoins basée à Singapour, a rendez-vous pour conclure un accord négocié depuis des mois avec deux pseudo-investisseurs. L'un d'eux s'est présenté comme héritier d'une famille royale africaine, gérant d'un fond d'investissement. Il verse deux millions d'euros en liquide... en échange d'un virement équivalent en bitcoins, pour entrer au capital de la société. De retour dans sa chambre, l'homme d'affaire tombe de haut en rouvrant le sac: les billets qu'il a palpé de ses mains ont été remplacés par des faux, tout juste bons pour jouer au Monopoly.

Un tour de passe-passe bien préparé

Un numéro bien rodé raconte le commissaire Jérôme Vial, chef de la section économique, financière et cybercriminalité à la PJ de Nice: "La victime voit des vrais billets dans un sac, on lui fait passer de vrais billets dans la main, sauf qu’avec un tour de prestidigitation, une fois que la transaction est terminée, l’escroc part avec l’objet d’art, un transfert de bitcoin ou des euros, et la victime, quand elle arrive dans sa chambre d’hôtel, se rend compte que dessous, on a des billets falsifiés ou des liasses de journaux."

La police judiciaire de Nice traite depuis cet été trois nouvelles affaires de ce type. Des escroqueries qui demandent une bonne préparation et des moyens importants, pour endormir la méfiance des victimes. "L’escroc va se créer une légende, poursuit Jérôme Vial, comme tous les escrocs, mais là les légendes sont très élaborées (...) Ils sont polyglottes, on n’est pas sur des escrocs à la petite semaine, on est sur des réseaux structurés qui ont les moyens. Le but, c’est d’endormir la victime, c’est de balancer de la poudre aux yeux."

Les rendez-vous se font toujours dans de grands hôtels, quand on a des transactions à plusieurs millions d’euros, cela de déroule dans des palaces. Ils invitent les victimes à manger... c’est vraiment un travail d’acteur.

Pour être crédible, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Ces escrocs roulent en voitures de luxe, et le suspect interpellé le 13 août dans un hôtel de Cannes pour le dossier de l'homme d'affaires sud-coréen arborait une montre à 100 000 euros. Quelques vérifications sur leur CV permettraient parfois de percer la "légende", comme ces diplômes de grandes écoles qu'ils peuvent revendiquer. Mais "ces gens présentent extrêmement bien, et prennent le temps de mettre leur arnaque en place", souligne le commissaire Jérôme Vial. Une fois la victime ciblée sur un site de vente en ligne, sur les réseaux sociaux voire le darknet, l'internet caché, les escrocs vont passer des semaines ou des mois à la séduire.

Au cours de cette phase d'approche, les escrocs, très mobiles, et souvent originaires de l'est de l'Europe pour les dernières affaires connues, peuvent rencontrer la victime dans différents pays d'Europe. Parfois, seul le dénouement, la fausse transaction, se joue sur la Côte d'Azur, ce qui complique le travail de la police.

Un phénomène sous-estimé

Et les enquêteurs ne peuvent pas toujours compter sur les victimes. Si elles viennent d'horizons divers, souvent propriétaires de biens immobiliers, de bijoux ou d'oeuvres d'art à vendre, elles ont souvent en commun d'avoir accepté un arrangement douteux.

Si [les victimes] sont aussi motivées par l'évasion fiscale ou le blanchiment, il est bien évident qu’elles ne viennent pas déposer plainte.

"Il est clair qu'on a un chiffre noir des faits qu’on ne connait pas parce que les victimes ne se manifestent pas", regrette Jérôme Vial.

C'est peut-être aussi pour cette raison qu'un versement en bitcoins ou sur un compte à l'étranger ne les a pas arrêtées: "il y a des victimes qui estiment que cela fait partie du risque à prendre..."

Si ces "rip deal" étaient déjà connus depuis quelques années en France, les crypto-monnaies comme le bitcoin viennent de faire irruption dans deux des dossiers actuellement traités par la PJ de Nice. Pas de tableaux, de diamants ou d'argent liquide à écouler...  Le virement effectué, l'argent part très vite et peut effectuer plusieurs "rebonds" sur des comptes à l'étranger. Ces monnaies sont parfaitement légales, mais leur utilisation, parfois associée à la confidentialité du "darkweb", l'internet caché, facilite l'action des réseaux criminels. "Pour les escrocs, c'est l'avenir", conclut Jérôme Vial.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.