Arrêté en mars 2021 à Dubaï et expulsé au début de l’été, Moufide Bouchibi est rejugé depuis ce mercredi matin à Bordeaux pour trafic de drogue. Il est poursuivi pour une dizaine de "go-fast" et l’importation de centaines de kilos de cannabis.

 Moufide Bouchibi, surnommé le "roi du shit", est jugé à Bordeaux (Gironde) à partir de ce mercredi 1er septembre.
Moufide Bouchibi, surnommé le "roi du shit", est jugé à Bordeaux (Gironde) à partir de ce mercredi 1er septembre. © Police de Dubaï

Après 10 ans de cavale, le procès de Moufide Bouchibi s'est ouvert ce mercredi à Bordeaux. L'homme de 41 ans est présenté comme l'un des plus gros trafiquants de drogue français. Si l'audience démarrait à 10 heures, à 15 heures elle n’avait pas toujours pas pris son envol. L’un des avocats de Moufide Bouchibi, Thomas Bidnic, interpelle en effet directement le tribunal en affirmant que son client venait d’être extrait de force alors qu’il est souffrant. "J’ai mal à la tête depuis quatre jours" confirme Moufide Bouchibi d’une petite voix "et ce matin c’était violent". "Vous avez vu qui pour ça ?" s’exclame son défenseur. "Une infirmière." "Mais ce n’est pas possible, on n’est pas en Chine tout de même !" lance Thomas Bidnic, en haussant le ton face au procureur, qui reste de marbre. “Que ce soit vrai ou pas”, l’avocat estime que c’est un minimum légal et que son client aurait dû voir un médecin.

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Tension entre les avocats et le président

"Y a-t-il eu une réquisition écrite pour amener mon client de gré ou de force ?" Pas de réponse. Apparemment gêné, le président du tribunal finit par ordonner qu’un médecin vienne au palais de justice. Une première suspension d’audience a lieu : il y en aura quatre successivement alors que le médecin n’a pas jugé l’état du prévenu incompatible avec la tenue de son procès et qu’il suffit de prendre du paracétamol. Avant chaque suspension, le ton monte d’un cran. Les trois avocats de la défense entourent le président, exigent d’obtenir du procureur la trace écrite de sa réquisition.

Ce mercredi après-midi, le problème n’a pas été tranché. Le procureur s’est finalement justifié... sur l’expulsion depuis Dubaï (que conteste par ailleurs Moufide Bouchibi devant la Cour de cassation). Le ministère public évoque la jurisprudence dans ce genre de dossier, basé sur un mandat d’arrêt international (datant de 2012) qui ne nécessiterait pas de procédure d'extradition. Il lui semble donc tout à fait compatible avec la tenue de ce procès, qui devait durer 48 heures mais a déjà pris un sérieux retard si la cour d’appel décidait de le maintenir. Une autre préoccupation s’intercale dans les débats : un cluster avec des détenus malades du coronavirus vient d’être détecté à la prison de Gradignan où est détenu provisoirement Moufide Bouchibi. Tous les transferts de prisonniers sont suspendus, avec un confinement strict. Le communiqué de l’agence régionale de santé est tombé juste après le départ de Moufide Bouchibi pour le tribunal.

Moufide Bouchibi, le spécialiste en France des go-fast

Les synthèses des grandes enquêtes de gendarmerie et de police judiciaire consacrées à Moufide Bouchibi, fondées sur les écoutes qui lui sont attribuées, racontent l’ascension et le savoir-faire de cet homme de 41 ans, qui a grandi dans le quartier Barbès à Paris dans le 18ème arrondissement et résidait à Dubaï au moment de son arrestation. Moufide Bouchibi est connu pour être le spécialiste en France des go-fast  (cette technique des trafiquants consistant à acheminer la marchandise le plus vite possible pour éviter les contrôles) dans les années 2010.

Il était à l’époque soupçonné d’être en lien avec les principales équipes aux volants des convois de grosses cylindrées, et même parfois en présence de leurs propriétaires lors de "car-jacking". Les convois traversaient l’Espagne avant de livrer leur cargaison dans les régions françaises. Le trafiquant conteste formellement, via ses avocats, cette étiquette de baron de la drogue. Selon les enquêteurs, il est pourtant connu pour son sens de l’organisation exceptionnel dans ce milieu de la drogue. Il était "très fort", dit l’un de ces enquêteurs, qui l’a traqué durant des années.

Selon ses accusateurs, Moufide Bouchibi avait réussi à constituer un réseau logistique impressionnant  et fiable. Tout était codé dans les échanges téléphoniques et les textos interceptés. Le vocabulaire utilisé ne laisse néanmoins aucun doute : les "mètres" comme mesure du poids de la drogue en commande, le "tarot " pour les tarifs, les "tampon ketama" ou la "paki" pour les différentes qualités de résine de cannabis.

Des go-fast en pagaille, parfois par pertes et profits  

Les équipes de convoyeurs avec lesquelles il a été établi qu’il était en lien se caractérisaient par leur détermination et leur expertise. En témoigne par exemple le déroulé d’une des interceptions menées par le GIGN en 2011 à Millau, diffusé pour la première fois par l'émission Sept à huit le week-end dernier.

Face à un premier barrage, des convoyeurs repartent à contresens sur l’autoroute à 200 km/h sur la bande d’arrêt d’urgence. L’une des voitures finit par être heurtée par un camion des gendarmes à un deuxième barrage, mais les pilotes s’enfuient malgré tout à pied avant d’être rattrapés.

En 2013 et 2014, ce sont les équipes de l’Office central de lutte contre les trafics de stupéfiants qui avaient pris le relais des gendarmes pour la traque. "En une semaine, on a intercepté trois go-fast. Comme on savait que Bouchibi était au Maroc après avoir quitté la France à la fin des années 2000, on voulait le casser financièrement", explique un ancien enquêteur des stups. "Les chefs d’enquête étaient certains que Bouchibi ne s’en remettrait pas, qu’il ne pourrait pas payer ses fournisseurs, les producteurs… qu’il ferait faillite."  Il poursuit : "On pensait aussi à lui taper (arrêter) ses lieutenants en France." Les enquêteurs pensaient qu’il lui serait très difficile de recruter ensuite des gars capables d’assurer les convois et la distribution de la drogue.

Mais il s’avère qu'aucun de ces deux stratagèmes n’a atteint le but recherché. "Six mois plus tard, ça continuait. On s’est rendu compte que contrairement aux autres trafiquants qui payent d’avance à chaque cargaison, Bouchibi achetait de telles quantités qu’il pouvait visiblement payer à 30 jours ou plus, comme les grandes surfaces  ! Et il pouvait comme ça lisser ses pertes." 

Bouchibi et Hambli, les deux "associés" devenus ennemis  

Pour mettre un terme aux activités de Moufide Bouchibi et de ses réseaux, l’OCTRIS, l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (devenu depuis l’OFAST, l'office anti-stupéfiant) pensait tenir une carte maîtresse : Sofiane Hambli. Cet ancien mentor et associé de Moufide Bouchibi était tombé à la fin des années 2000 avant d’être condamné à 13 ans de prison en 2011. C’est d’ailleurs à cette période que son ancien associé, Moufide Bouchibi, semble avoir “trahi” comme l’a raconté l’Obs.

Il a d’une certaine manière pris son envol, visiblement en récupérant une bonne partie des fournisseurs et de la logistique. Or François Thierry, patron de l’OCTRIS, avait obtenu à Nancy une forte remise de peine pour Sofiane Hambli, en échange de renseignements utiles pour démarrer des enquêtes. L'ex-associé, ancien boss du trafic en Alsace était devenu l’un de ceux que l’on surnomme un "tonton", et surtout "une balance" pour ses vieux amis. Au total, une soixantaine d’affaires ont été bouclées grâce à cette stratégie, affirme l’un des anciens supérieurs du commissaire François Thierry.

La traque qui enclenchera une guerre "douanes contre police"  

Une bonne partie des renseignements obtenus auprès d’Hambli auraient bien permis de frapper une partie des "réseaux Bouchibi". Mais le système éclate, le 17 octobre 2015, quand les douanes saisissent sept tonnes de cannabis dans des camionnettes boulevard Exelmans à Paris. François Hollande vient féliciter les douaniers pour cette prise exceptionnelle en plein cœur de la capitale. 48 heures plus tard, le procureur de l’époque, François Molins, apprend que la cargaison était garée à quelques encablures de chez… Sofiane Hambli. Il vit dans un 300 mètres carrés avec piscine intérieure, le loyer est payé en cash. Il s’agit du  fameux indicateur de la direction centrale de la police judiciaire.

L’informateur était-il en fait à l’origine de la livraison interceptée par les douaniers ? Était-il du coup protégé par des policiers de l’antidrogue ? Et ceux-ci devenaient-ils complices d’un trafic de niveau international ?

Cette affaire dans l’affaire Bouchibi est toujours à l’instruction à Bordeaux. L’ancien chef de l’OCTRIS est mis en examen dans l’attente d’un éventuel procès. Lors de ses auditions devant les juges et l’IGPN (l’Inspection générale de la police nationale), il a toujours maintenu que la cargaison initiale d’une quinzaine de tonnes, convoyée dans un semi-remorque avait été affrétée par Moufide Bouchibi. Hambli en revanche n’était pas officiellement dans la boucle de la logistique, mais en lien avec des intermédiaires, et il y aurait eu changement de dernière minute sur la livraison, que Sofiane Hambli aurait été amené à gérer lui-même. Jusqu’à ce qu’un "appel" signale aux douanes ces deux camionnettes suspectes boulevard Exelmans.

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François Thierry a affirmé sur procès-verbal qu’il avait déclaré son informateur vedette sur le fichier commun aux forces de l’ordre, douanes comprises. Et que plusieurs magistrats dont l’une des vice-présidentes actuelles du parquet de Paris étaient parfaitement au courant de son objectif de faire tomber le trafiquant le plus recherché de France, Moufide Bouchidi, y compris via une ambitieuse infiltration de policiers de son office central dans la logistique du trafiquant de drogue. Mais les douanes n’auraient jamais joué le jeu. Bien au contraire.

Les anciens responsables policiers de l’OCTRIS se demandent toujours à quel point le service des enquêtes douanières (DNRED) de l’époque avait décidé, plusieurs mois avant "Exelmans" de "chasser" Sofiane Hambli sans prévenir leurs homologues de la DCPJ. Est-ce cela qui leur a permis d’être si bien informé en 2016 à Paris ? Ce sont toujours les zones d’ombre d’une affaire d’État, qui a laissé des traces chez tous les acteurs de cet épisode d’une impressionnante guerre des polices antidrogue.