Nicolas Moreau est jugé aujourd’hui par le tribunal correctionnel de Paris, pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un acte terroriste.

Les bureaux de la section antiterroriste, sous les combles du Palais de Justice
Les bureaux de la section antiterroriste, sous les combles du Palais de Justice © Radio France / Sara Ghibaudo

Il a séjourné un an et demi en Irak et en Syrie, sur les pas de son frère cadet Flavien.

« J’espère que l’on se verra au paradis. A bientôt, mon frère. » Par ces mots, dictés à sa mère depuis l’Irak, Nicolas Moreau fait ses adieux à son jeune frère, Flavien. On est en octobre 2014, le Français s’apprête à partir en opération avec l’organisation Etat islamique (EI) : « Si Dieu veut, je pars faire une ramasi (une attaque où j’ai peu de chances de revenir)». Il s’agit de foncer sur l’ennemi bardé d’explosifs, au cas où la mission tournerait mal.

Nicolas Moreau n’est pas mort, il a aujourd’hui 32 ans : incarcéré depuis un an et demi à Fleury-Mérogis, il est jugé ce mercredi 14 décembre par le tribunal correctionnel de Paris, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. La lettre à son frère figure dans son dossier judiciaire, que France inter a pu consulter.

Celui à qui il disait adieu, Flavien, a fêté hier ses 30 ans. Un anniversaire passé derrière les barreaux : Flavien Moreau est le premier français combattant de retour de Syrie à avoir été condamné. Incarcéré depuis janvier 2013, il purge une peine de 7 ans de prison ferme.

Adoptés à l’âge de 4 ans et 15 mois

Le parcours des deux frères intrigue. Les Moreau se sont succédés en Irak et en Syrie, où ils n’ont jamais séjourné en même temps. Le plus jeune, Flavien, est parti le premier, fin décembre 2012 : il n’est resté qu’une dizaine de jours sur place. Nicolas, lui, part pour la Syrie en janvier 2014, un an après l’arrestation de son cadet. Pour tenter de comprendre leur relation, il faut remonter à l’enfance.

Ils ont 4 ans et 15 mois quand ils débarquent de Corée du Sud, à l’aéroport de Roissy, en mars 1988. Un couple de Nantais les attend, leurs parents adoptifs, qui ne les ont vus qu’en photo. Aujourd’hui, le père des deux garçons ne souhaite pas donner d’interview. Mais au téléphone, il accepte de discuter, longuement.

Nicolas et Flavien sont nés en Corée dans un foyer violent. Le père frappait la mère, qui a fini par partir ; quand les enfants sont placés dans un orphelinat, le plus jeune n’a que 7 mois. Qu’ont-ils vécu exactement ? La violence, sans doute, puis la faim. A leur arrivée en France, leur père adoptif se souvient de leur appétit inextinguible : impossible de descendre Flavien de sa chaise haute tant qu’il restait la moindre miette. Nicolas n’a jamais voulu raconter à son père adoptif le détail des violences subies. Mais ce qu’ils ont vécu, les deux frères l’ont traversé ensemble : à leur arrivée en France, le garçonnet de 4 ans savait changer la couche de son petit frère. Tous deux ont voulu faire des métiers en lien avec la nourriture, comme pour être sûrs de ne plus jamais manquer de rien, raconte leur père : marin pêcheur pour Nicolas, boulanger pour Flavien.

De la délinquance au djihadisme

Le casier judiciaire des deux frères est émaillé de condamnations, de séjours en prison, principalement pour vols, trafics, et violences pour le plus jeune. Flavien, le premier, bascule de la délinquance à l’islam radical. Leur voisin de Nantes est l’imam de la mosquée du quartier populaire de Malakoff, une rencontre en prison, aussi, aurait été déterminante. Flavien, au nom français, aux traits asiatiques, se cherche une nouvelle identité dans une pratique extrêmement rigide de l’islam, puis dans le djihadisme. Fin 2012, son bref séjour en Syrie tourne au fiasco : nerveux, incontrôlable, il a vraisemblablement été renvoyé de sa katiba. A son procès, il expliquait n’avoir fait que quelques missions de surveillance, et être rentré… parce que la cigarette lui manquait trop.

Nicolas, c’est autre chose. Leur père en est persuadé, c’est son jeune frère qui l’a converti à sa vision radicale de l’islam, lors de visites au parloir. Le jeune homme qui lisait Nietzsche et moquait la vision excessive de la religion pratiquée par son cadet part à son tour pour la Syrie, en janvier 2014, en train, via Strasbourg, l’Europe de l’est, Istanbul… Trois mois plus tôt, il était en mer du Nord, sur un chalutier : lieutenant de pêche, il gagnait, selon son père, très bien sa vie. Nicolas Moreau dit avoir d’abord rallié un groupe islamiste allié à la rébellion, le Jeish El Fatah, avant de rejoindre l’Etat islamique en juillet 2014. Entre Irak et Syrie, formation militaire, opérations, missions de « surveillance » à Raqqa, Nicolas Moreau a passé un an et demi sur place. Sur ses PV d’audition, que France inter a pu consulter, il dit n’avoir jamais tué personne. « J'ai été en poste en Irak, j'ai commencé à ouvrir les yeux, j'ai vu des injustices, des menteurs, des voleurs ; des gens être torturés… Cela n'avait plus rien à voir avec le combat contre Bashar. » Le tribunal tentera d’évaluer la sincérité de ces déclarations.

Une chose est sûre, Nicolas Moreau ne veut pas (ou plus) se battre, et obtient de l’Etat islamique l’autorisation d’ouvrir un restaurant à Raqqa. Entre juillet et octobre 2014, la communauté francophone se retrouve régulièrement chez « Abou Seif »… dont un certain Abdelhamid Abaoud, le coordonnateur belge des attentats du 13 novembre à Paris

‘Les auteurs du 13 novembre, je les connais tous’

C’est le dernier acte de l’histoire mouvementée de Nicolas Moreau, qui après une nouvelle « mission » en Irak (l’opération dont il parle dans sa lettre à son frère), fuit pour la Turquie où il est arrêté en juin 2015, puis renvoyé vers la France. Quelques jours après les attentats de Paris, le 17 novembre 2015, Nicolas Moreau appelle son père, depuis sa cellule de Fleury. « Il m'a dit 'j'les connais tous' » explique le père à la police, qu’il a immédiatement prévenu après ce coup de téléphone. « Il parlait des attentats commis à Paris le 13 novembre. Je lui ai demandé s’il connaissait aussi Abdelhamid Abaaoud, il m’a répondu que oui. »

Le 19 novembre, Nicolas Moreau remet une lettre à un surveillant. L’assaut de Saint-Denis a eu lieu la veille, Abdelhamid Abaaoud a été tué, mais son identification formelle ne sera révélée que dans l’après-midi. Sur une feuille à petits carreaux, il écrit. « Lettre de Mr Moreau à la justice (injustice) française ». Il commence par une incise : « Si ça peut intéresser ces abrutis de la DCRI, concernant les enquêtes sur les attentats de Paris. » Nicolas Moreau raconte avoir rencontré Samy Amimour (mort au Bataclan) en mars 2015, à Raqqa, accompagné d’un « Nîmois qui cherchait lui aussi à frapper en France ». Concernant Abdelhamid Abaaoud, « je peux vous dire plein de choses intéressantes sur lui, mais pas tout de suite. Il est possible qu’il soit de retour en Europe.» A ce moment, l’information de la présence en France du coordonnateur belge des attentats est déjà parvenue à la police. Les révélations de Nicolas Moreau n’ont donc pas permis d’arrestation, mais l’homme semble, indubitablement, très bien connaître la galaxie djihadiste franco-belge qui fréquentait son restaurant de cuisine marocaine.

Un statut de repenti ?

Dès son arrestation, en juin 2015, il avait accepté d’identifier certains hommes sur photo ; et de détailler le rôle de l’EMNI, les services secrets de l’EI, chargés de la surveillance interne, mais aussi de monter les opérations à l’extérieur. Interrogé par la DGSI le 19 novembre, après son coup de fil à son père, il désigne « 4 hommes très motivés pour frapper la France ou la Belgique ». Mais les révélations manquent de précision, même s’il affirme parler pour « éviter d’autres actions en France ». Devant la juge d’instruction, Nicolas Moreau refuse de parler : celui qui rêvait sans doute d’un statut de repenti s’agace de n’avoir aucune « garantie » sur son avenir.

Rien ne dit qu’il sera plus bavard devant la 16ème chambre du tribunal correctionnel. La juge d’instruction note que si Nicolas Moreau affirme rejeter l’idéologie de l’Etat islamique, il a, à plusieurs reprises, proféré des menaces contre les représentants de l’institution judiciaire ou pénitentiaire. Son frère Flavien, qui multiplie les incidents en détention, a récemment été transféré au centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe, réservé aux détenus violents et dangereux. Leur père, s’il n’a pas coupé les ponts avec eux, refuse toutefois d’aller les voir en prison.

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