Le procès de deux cyber-harceleurs de la journaliste Nadia Daam, insultée et menacée de mort sur Internet, a été finalement reporté de quelques semaines. Avec ce procès, la journaliste espère la fin du sentiment d’impunité des internautes malveillants.

"Ce qui leur a pris trente secondes à écrire m’a pris moi trois semaines pour m’en remettre !"
"Ce qui leur a pris trente secondes à écrire m’a pris moi trois semaines pour m’en remettre !" © AFP / Bruno Coutier

Elle a dû désactiver son compte Twitter, s’adapter pour que sa fille ne reste pas seule à la sortie du collège et a vu son nom inscrit sur des sites pédophiles ou zoophiles… Nadia Daam en a bavé. Pour une chronique de 2’19, pas plus, diffusée en direct sur Europe 1 un 1er novembre. Nadia Daam explique :

Les deux personnes qui vont être jugées ont confessé à la police ne pas avoir écouté la fameuse chronique. C’est absolument désespérant ! 

Dans cette chronique, elle dénonçait les agissements des internautes du forum Blabla 18/25 du site jeuxvideo.com accusés d’avoir saturés de 20 000 messages d’insultes le numéro de téléphone "Anti-relou" mis en place par deux féministes, afin de décourager les harceleurs de rue. 

Des internautes, dit la chronique, dont "la maturité cérébrale n’a visiblement pas excédé le stade embryonnaire". Il n’aura fallu que quelques heures pour que les différents comptes de réseaux sociaux de Nadia Daam soient inondés de messages. 

Un tombereau d’insultes et de menaces de mort étonnantes au vu d'une chronique, certes véhémente, mais pas non plus assassine envers les abonnés du forum. Extrait : "À ce stade de bêtise crasse et de malveillance, il faudrait songer sérieusement à léguer leurs cerveaux à la science pour qu’on sache un jour comment il est possible de rester en vie en étant aussi con".  

Menaces de viol et de meurtre

Mais Nadia Daam, 39 ans, ne savait pas qu’elle s’attaquait à une caste se pensant intouchable. Et aux yeux des abonnés de ce forum destiné initialement aux jeux vidéo, la chroniqueuse a commis deux erreurs. La première : être une femme. "_90% des milliers d’insultes que j’ai reçues étaient à caractère sexue_l, raconte-elle. Si j’avais un pénis je n’aurais pas vécu la même chose c’est certain." Sept mois après les faits, elle résume :
 

Ce qui leur a pris trente secondes à écrire m’a pris, à moi, trois semaines pour m’en remettre 

Parmi les messages, celui la menaçant de la violer avec un tesson de bouteille ou un très long mail envoyé à plusieurs reprises : "Il m’était expliqué que quelqu’un allait venir me violer sous le regard de ma fille, puis violer mon cadavre et faire de même à ma fille". Message d’autant plus effrayant que certains des harceleurs connaissaient l'adresse de Nadia Daam et celle du collège où étudie sa fille.

Un forum aux sujets multiples et pas toujours licites

Deuxième erreur commise par la chroniqueuse –"Elle m’a même été reprochée par des confrères" :  mettre dans le même sac tous les abonnés du forum. "Peut-être que j’aurais dû dire dans la chronique "certaines personnes", mais le simple fait de fréquenter ce forum avec des messages antisémites, révisionnistes, racistes c’est une forme de complicité." 

Sans avoir besoin de faire une enquête fouillée dudit forum, on peut tomber très vite en effet sur des "topics" cocasses mais pratiques : "Comment faire pour trouver du travail au noir ?"; "Comment coucher avec sa copine récalcitrante",... mais aussi des sujets racistes, homophobes ou pro-nazis. Du moins à l'époque, car depuis l’affaire Daam, le propriétaire du site, Webedia, qui dans un premier temps défendait "l’expression de la jeunesse" avant de s’associer aux procédures engagées contre les auteurs des attaques,  a augmenté le nombre de ses modérateurs. Résultat : les messages illicites semblent moins courants (attention si vous vous y aventurez, rien n'a été fait en revanche pour corriger l'orthographe des utilisateurs, NDLR).

Aux premières heures du "raid" (attaque sur les réseaux sociaux par plusieurs personnes, NDLR) Nadia Daam s’entendait dire qu'il ne s'agissait "que" de messages sur Internet, le pensant elle-même avant de changer très vite de position: "Il faut arrêter avec ce discours ambiant qui est de dire : "c’est pas la vraie vie". 

Comme s’il y avait une espèce de frontière entre ce qu’on peut lire sur internet et notre vraie vie. Je l’ai moi-même tenu ce discours auparavant, mais à partir du moment où le collège de ma fille a été mis sous surveillance parce qu’elle avait vraiment reçu des menaces de viol sérieuses, on ne peut pas dire que ce sont deux espaces différents

Sept internautes identifiés

Ce mardi devaient donc être jugés à Paris deux des sept internautes identifiés pour leurs messages insultants ou menaçants. L'audience a finalement été renvoyée au 3 juillet prochain : 

Le premier qui sévissait sous le pseudonyme @Tintindealer, 20 ans, est poursuivi pour avoir envoyé sur Twitter un photomontage –très mal fait par ailleurs- montrant un djihadiste de Daech s’apprêtant à exécuter un prisonnier dont le visage a été remplacé par celui de Nadia Daam. Le second, 34 ans, caché sous le pseudo quatrecenttrois, est lui entendu pour menaces de viol. Le premier risque jusqu'à trois ans de prison pour menaces de mort, le second six mois. Les deux vivent en Île-de-France. Un troisième de la région, mineur, s’est vu notifier, quant à lui, un rappel à la loi, après avoir laissé ses parents plusieurs heures en garde-à-vue, refusant au début d'avouer qu'il était l'auteur de menaces. Les quatre autres auteurs identifiés, domiciliés entre Valenciennes (59), Douai(59), Strasbourg (67) ou Grasse (06) seront jugés par les juridictions de leurs régions. 

"Ils n’imaginaient pas un quart de seconde que ça pouvait se finir comme cela"

Nadia Daam espère que le procès de @tintindealer et @quatrecenttrois leur fera prendre conscience de l’ampleur de leurs actes : 

Le simple fait qu’ils se lèvent un matin en ce disant 'Tiens je vais au tribunal pour un message insultant envoyé il y a sept mois', c’est une bonne chose !

Car jusque-là, les poursuites pour ce genre de méfaits étant rares ou peu médiatisées, leurs auteurs pouvaient se sentir protégés devant leur écran. Nadia Daam l'a constaté quand elle a décidé de porter plainte : "Dans un premier temps, ils ont trouvé ça hilarant, ils n’imaginaient pas un quart de seconde que ça pouvait se finir comme cela. J’aurais bien aimé être là le jour où ces personnes ont été convoquées ou que l’on est venu les chercher chez elles. C’est pour ça que, quelle que soit la condamnation, ça finit plutôt bien !" conclut la journaliste. Nadia Daam, consciente d’avoir pu bénéficier d’un soutien médiatique dont d’autres victimes doivent se passer : "je connais des dizaines de filles, pas journalistes, qui ont subi la même chose"

D’ailleurs, l’affaire à l’origine de la chronique de Nadia Daam n’a, jusqu'à aujourd'hui, pas bénéficié du même traitement judiciaire : instruite par le parquet de Créteil, l’enquête ouverte après la plainte déposée par les créateurs du numéro de téléphone "Anti-relous" n’a toujours pas été bouclée.

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