ed banger photo de famille
ed banger photo de famille © Yul

Pedro Winter, manager de Daft Punk décide de lancer son propre label en sortant un premier disque le 21 mars 2003. C’était il y a 10 ans. Ed Banger est aujourd’hui une marque reconnue dans le monde entier. Avec le groupe Justice en fer de lance, c’est une véritable famille que gère désormais Busy P. Un label dont les fondations demeurent la perspicacité musicale et l’identité graphique développée par l'artiste So Me.Histoire d'une rencontre, pour refaire l’histoire d’Ed Banger.Pedro : Je me souviens très bien de notre rencontre. C’était en 2001 à une soirée de Dj Pone. J’ai croisé So Me avec un bouquin sous le bras. J’étais intrigué par la couverture. Je lui ai demandé ce que c’était, il m’a dit que c’était lui qui avait fait ça. On a fait connaissance, on a passé la soirée ensemble et puis on s’est revu. A l’époque je manageais Daft Punk. J’avais une boîte de management et j’ai demandé à So Me de faire le site de la boite 100% fait à la main.

So Me : Le site, c’était une sorte de ville dessinée à la main. On voyait Cosmo Vitelli se faire fouetter par un homme en cuir, et il y avait une pool party sur le toit de l’immeuble.

Pedro : Dans le dessin il y avait Cassius, Daft Punk, Thomas Winter et Bogue, ainsi que tous les artistes que je manageais à l’époque, replacés dans une ville imaginaire. On me voyait dans un bureau avec des disques d’or alors que c’était absolument faux ! On avait également dessiné une ville souterraine. A cette époque j’avais envie de repartir sur une nouvelle aventure en commençant du début. Daft Punk avait déjà sorti des maxis sur Soma quand je les ai connus. Bien sur on ne savait pas encore que cela allait exploser comme ça. Mais Daft Punk, j’ai toujours été à leur service. Je n’ai jamais été le troisième Daft Punk. J’ai vécu leur aventure avec eux. J’avais aussi envie de créer la mienne. Thomas avait son label Roulé, Guy Man avait Crydamour. Je voyais tout ça et je me suis dit pourquoi pas moi ? Ed Banger est né comme ça, avec cette volonté, et la rencontre avec MrFlash qui cherchait un manager. Je lui ai dit : « Non je veux pas être ton manager, par contre ta musique je la trouve géniale, viens, sortons un disque ! » C’est comme ça qu’on a sorti Radar Rider le 21 mars 2003.

Matthieu Culleron (journaliste): On le sait peut être moins mais David Guetta a été ton patron au milieu des années 90.

Pedro : Bien sûr, en 1995 il était directeur artistique du Palace et il m’a proposé de m’occuper de la salle du premier étage, « Le Fumoir », dans laquelle je faisais mixer autant Daft Punk, que Cassius, Dj Deep, Dj Gregory, Dimitri from Paris. J’ai encore un flyer d’une de ces soirées où tous ces gens étaient là. Je pense qu’on pourrait remplir plus d’une salle aujourd’hui avec cette programmation. A l’époque c’était une salle de 200 personnes.

C’est pour ça que je suis plutôt un fidèle de David Guetta. Il était là bien longtemps avant nous, il a défendu cette musique. Artistiquement, il a aujourd’hui choisi une autre route mais cela n’empêche rien. Le personnage est plutôt sympathique et moi je suis assez fidèle en amitié.

M.C. : So Me, tu écoutais quoi à cette époque ?

Du rap, du rock, du punk, un peu de tout. Mais en effet je n’écoutais pas de techno. J’ai découvert la techno et le rap comme un fan de rock. J’ai découvert le rap avec Cypress Hill comme plein de petits gamins blancs. Ensuite j’ai découvert la techno avec les free parties en 1997-98. La techno au début c’était plus un moyen de faire la fête pour moi. Quand j’ai commencé à écouter de la musique électronique chez moi, c’était avec Homework de Daft Punk .

M.C. : Et puis il y’a la rencontre avec Justice, grosse étape pour le label, et la mythique anecdote de la raclette !

So Me : Moi j’habitais avec Gaspard et, un soir, il me dit qu’il va organiser une raclette. A l’époque j’étais au bureau, Ed Banger avait déjà bien commencé. Je dis à Pedro que je vais à une soirée raclette et il me dit : « Non ?! Invite-moi absolument s’il te plait ! ». Sa compagne de l’époque ne supportait pas l’odeur du fromage et lui était fan de fromage, il avait les yeux qui sortaient de leurs orbites en me suppliant de l’inviter. Donc il vient, on bouffe cette raclette et, à la fin du repas, on va dans la chambre de 2m2 de Gaspard, recouverte de flyers et de posters, qui ressemble d’ailleurs à sa chambre d’adulte aujourd’hui encore. Là, il nous fait écouter un remix de Simian qu’ils avaient fait pour un concours de remix. Concours qu'ils avaient perdu. Tout de suite Pedro a eu un coup de cœur et a décidé de sortir le morceau. Ils sont passés au bureau et Pedro leur a dit : « Dans deux semaines votre disque sort ! ». Et le reste c’est de l’histoire !

Pedro : Aujourd’hui, Justice a déjà fait une belle carrière. On fête les 10 ans d’Ed Banger mais on fête aussi les 10 ans de Justice. Eux, à l’époque graphistes, ont pris conscience qu’ils pouvaient vivre de leur musique. Quand on a mangé cette raclette, ils pensaient qu’ils allaient être graphiste pour les dix prochaines années de leur vie. On a sorti le disque et les choses se sont emballées. Dj Hell nous a demandé de sortir le morceau sur Gigolo Records, ce qui a été un deuxième coup de pouce dans la carrière de Justice. Je me rappelle avoir joué la première fois ce morceau au Pulp et la réaction du public était la même que celle que j'avais eu. Le refrain super catchy, la basse super funky, c’était peut-être pas la meilleure production du monde, ça sonnait un peu carton, mais ça le faisait ! Je pense que c’est un morceau générationnel qu’on réécoutera dans quelques années. Comme « Blue Monday » de New Order aujourd’hui.

So Me : Carrément ?! Pedro a pété les plombs !

L'une des premières interviews de Justice (Xavier de Rosnay) par Matthieu Culleron

MC : Ensuite y a une volonté de consolider le label avec la sortie d’albums ?

Pedro : Oui. Le premier disque qu’on sort c’est le disque de Dj Medhi « Lucky Boy ». C’est le premier disque long format sur le label. J’aime ce disque à la folie. Un disque trait d’union entre deux cultures. Entre les deux passions que Medhi avait : le rap et la house. C’est un disque qui me ressemble bien. Ça sort en 2006.

De 2006 à 2008, c’est un moment clef pour Ed Banger. Sans le prendre comme un Award j’ai senti qu’on réveillait des choses. Aux Etats-Unis, ils ne juraient que par nous. On voyageait partout. Je n’avais pas l’impression qu’on révolutionnait la musique mais j’étais conscient qu’on était écouté, regardé. C’est pour ça que j’ai sorti ce morceau « To Protect and Entertain » en hommage à l’amour de nos amis américains. C’est drôle parce que l’histoire de la musique électronique commence pourtant en partie chez eux. Tout d’un coup, bizzarement, avec notre musique, ils avaient l’impression de découvrir un nouveau style. Tant mieux pour nous. Tout est peut être allé trop vite. Aujourd’hui, c’est un peu une caricature de la musique électronique qui est malheureusement en train de faire un carton aux Etats-Unis.

So Me : En 2006 et 2007, il y a une flopée de sorties de disques du label « Ross, Ross, Ross » de Sebastian, « Waters of Nazareth » de Justice, le premier maxi de Uffie, super frais avec les productions de Feadz et Oizo et « I am Somebody ». Et en même temps notre pote Kavinsky sortait « Testarossa ». On était une espèce de grande caravane française qui sortait tous des maxis cohérents à ce moment là.

Pedro : On rigolait souvent avec Medhi en disant : « Regarde où la techno nous emmène ! ». Ed Banger nous a amené à jouer à Tokyo, à New York, à rencontrer des personnalités. C’est ça qui me rend fort et qui m’excite. J’espère garder cet enthousiasme et cette envie de faire des choses. Cela ne m’intéresse pas qu’Ed Banger devienne un label normal. Continuer à sortir des disques pour le plaisir, je crois que c’est ça le secret. Développer des artistes que les gens connaissent moins : Krazy Baldhead, Feadz, Mr Flash, DSL. On a encore plein de projets à faire avec eux. Tout le monde n’est pas numéro 1 du top album comme Justice mais c’est ça justement qui fait la vie d’un label. C’est le même esprit que j’avais avec le skateboard. J’ai fait dix ans de skate et j’étais entouré de gens meilleurs que moi. Mais ils m’ont toujours tiré vers le haut. D’une certaine façon c’est cette méthode que j’utilise avec mon label.

Immersion inédite avec la famille Ed Banger au festival Calvi on the Rocks en juillet 2009.

M.C. : En septembre 2011, Medhi meurt dans un accident …

Pedro : La disparition de Medhi m’a fait poser beaucoup de questions. Cela a été dur de se relever, d’imaginer la suite sans lui. Medhi, c’était le cœur du label. Il avait cette capacité à réunir tout le monde, on avait ça en commun. Lorsqu’il est parti, les questions les plus difficiles se sont posées.

M.C. : L’existence du label ?

Pedro : Bien sûr ! Complètement. Je ne savais plus si ça valait le coup de continuer. Et puis la signature de Boston Bun m'a apporté un nouveau souffle. Musicalement je pense que Medhi aurait été fan absolu de cette musique. Cela m’a redonné la pêche, je suis parti en studio avec eux. Mais le principal, c’est que je me dis que Medhi nous regarde là où il est et qu’il a sans doute envie que le label continue. C’est aussi son label, son projet. Donc voilà, 2012 a été très dur à gérer, et 2013 ça repart.

M.C. : L’identité graphique est-elle basée sur vos goûts communs ?

So Me : Oui. Le skate, les t-shirts de rock. Non, blague à part, je lui ai fait des propositions et on a pas eu besoin d’en discuter. On était quatre yeux regardant dans la même direction et mes deux mains concrétisaient le truc.

Pedro : Moi j’ai juste insisté pour que ce soit fait à la main. Dans les années 90 la French Touch était en pleine explosion. Tout le monde se cachait sous des concepts graphiques. C’était à celui qui allait sortir le meilleur graphiste. Le graphisme le plus évolué.

So Me : C’était la période de Crash Magazine .Tous les graphistes étaient fans de visuels très minimalistes. Nous, on est arrivé avec l’inverse, avec du dessin pas très clean et super maximaliste.

Compilation Ed Banger
Compilation Ed Banger © Radio France

M.C. : L’association label / graphiste est un classique dans l’histoire du rock avec notamment la paire Factory records / Peter Saville. Est-ce que tu voulais perpétuer ça ?

Pedro : C’est la première fois que je vais l’avouer. J’ai souvent cité Peter Saville et Tony Wilson, James Lavelle et Futura, ces binômes. Mais c’est uniquement avec le recul que je me suis aperçu que j’étais entrain de refaire tout ce qu’ont fait ces gens là... Bertrand (So Me) avait réellement les mains que je n’avais pas. Ce qui me flatterait le plus dans quinze ans, c’est qu’on mette sur un même plan Factory, Mo’Wax et Ed Banger.

M.C. : A part la raclette, Pedro a d’autres passions culinaires ?

So Me : Pedro c’est un américain. Il faut le savoir. Il adore les fast foods, les barbecues. C’est marrant que tu parles de cela, parce qu’il a une relation vraiment très particulière à la nourriture. Il n’aime rien, comme un enfant. Tu lui proposes une assiette de courgettes, il va avoir une grimace de dégoût. Mais dès qu’il aura gouté, alors là, tout d’un coup, il va se mettre à prêcher la courgette. Il va dire à tout le monde : « Mais t’as pas gouté les COURGETTES ?!!! »… Evidemment tout le monde va lui dire « Ah mais si, bien sûr, on connaît les courgettes ». Un jour il nous a fait ça avec le poivre. Il a découvert le poivre à 34 ans. Pareil pour la moutarde.

Pedro : So Me a découvert l’hygiène récemment (rires). Il a découvert que l’eau chaude, l’eau froide et le savon nettoyaient sa peau grasse.

Le site d'Ed Banger

La prochaine exposition de So Me se tiendra du 1er au 5 Avril 2013 à la galerie 12Mail au 12 rue du Mail, 75002 Paris

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