Les procureurs du parquet national financier ont requis des peines sévères contre François Fillon : cinq ans de prison dont deux ferme, ainsi qu’une amende de 375.000 euros et 10 ans d’inéligibilité. Contre son épouse Penelope, l’accusation demande trois ans avec sursis et la même amende. Compte-rendu d’audience.

Des peines sévères requises contre Penelope et François Fillon
Des peines sévères requises contre Penelope et François Fillon © AFP / Thomas SAMSON

Les premiers mots d’Aurélien Létocard donnent le ton : ce sera sans pitié. Le procureur attaque avec une phrase prononcée par François Fillon en septembre 2012 : "Il y a une injustice sociale entre ceux qui travaillent dur pour peu, et ceux qui travaillent peu pour toucher de l’argent public". "Du cynisme à l’aveuglement, il n’y a qu’un pas" enchaîne le procureur. À cette époque, précisément, Penelope Fillon est à la fois rémunérée comme assistante parlementaire de son mari, alors député de Paris, et conseillère éditoriale à la Revue des deux mondes, propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, ami du couple. Des emplois que l’accusation estime fictifs. 

Mâchoires serrées, François Fillon regarde obstinément devant lui, sans un coup d’œil pour l’accusation qui pilonne, pendant plus de quatre heures, ses arguments de défense. Il entend le parquet parler de son "appât du gain", de son "mépris" pour le bien public ; du "déni" dans lequel il serait enfermé, et qui justifierait sa condamnation à  "une peine ferme et dissuasive", au nom de "la légitime exemplarité que l’on attend d’un candidat à la magistrature suprême".

Pas de complot, mais les progrès de nos sociétés

Pour en arriver là, le premier procureur a d’abord, longuement, récusé les critiques envers une procédure d’exception, qui aurait été diligentée pour faire chuter le candidat. Aurélien Létocard est présent dans l’affaire depuis le début de l’enquête préliminaire du PNF, ouverte en janvier 2017. "Oui", affirme-t-il, "jamais une telle enquête n’avait été ouverte contre un candidat à l’élection présidentielle". Mais c’est, dit-il, un progrès : "Nos sociétés sont devenues intolérantes aux dérives de ce genre". De cette évolution est né le parquet national financier, qui s’illustre par sa réactivité et son envie de "bousculer les habitudes judiciaires". Mais nul complot, assure le procureur : 

"C’est une erreur de croire que la justice choisit délibérément ses cibles, quand François Fillon ne doit ses déboires qu’à ses propres turpitudes. Il a été le propre artisan de son malheur".

L’accusation balaie l’argument phare de la séparation des pouvoirs, soulevé par la défense, et qui empêcherait la justice de se pencher sur le contenu du travail de collaborateur parlementaire. Il ne s’agit pas de "juger le travail du parlementaire, mais de contrôler et d’évaluer l’usage des fonds publics", rappelle le procureur, citant Montesquieu : "Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il  faut que le pouvoir arrête le pouvoir"

La démonstration est dense, savante. Elle devient de plus en plus incisive, agrémentée de phrases-choc ("avec Marc Joulaud, Penelope Fillon gagnait plus pour travailler moins"), un procédé un peu facile qui met les rieurs de son côté. Retraçant l’histoire des premiers contrats signés par Penelope Fillon dès 1981 auprès de son mari, député, le procureur estime que "les habitudes de captation d’argent public ont été prises dès le début de sa vie politique, en s’affranchissant des règles, préférant son intérêt privé au bien public, pour conforter un certain train de vie ; dans une forme de comédie humaine que Balzac ou Chabrol n’auraient pas renié"

La preuve que Penelope Fillon n’a pas, ou très peu travaillé ? C’est la prévenue elle-même qui l’a apportée, estime-t-il, "par son incapacité à décrire à la barre le contenu précis de ses activités. Ces tâches sont tellement impalpables, désincarnées, qu’au bout de trois semaines d’audience, on n’arrive toujours pas à en dessiner les contours. Aurélien Létocard s'interroge : "

"Quel salarié serait incapable de décrire son travail de manière circonstanciée ?" 

Et de moquer la défense qui "attribue un caractère professionnel à la plus anodine des activités de Penelope Fillon, comme rapporter du courrier, ou discuter avec des gens en faisant ses courses". Écartées, les 34 attestations fournies par la défense, qui ne reposent dit-il que sur des "impressions" de témoins et n’ont pas selon lui de valeur probante. 

N’en jetez plus, serait-on tenté de dire. D’un ton plus posé, mais avec des mots tout aussi cinglants, Bruno Nataf, le deuxième procureur, revient sur les emplois des enfants du couple, Charles et Marie Fillon, au Sénat, entre 2005 et 2007. Pour ces infractions, le PNF n’avait pas demandé le renvoi, estimant qu’il y avait un doute, au vu des éléments concrets fournis prouvant leur travail. Sur ce point, le procureur "s’en remet au tribunal"

Penelope Fillon "victime consentante"

Pas de doute, en revanche, pour l’emploi de Penelope Fillon à la Revue des deux mondes, qualifié de "totalement fictif" dès sa signature, au moment où le couple s’apprête à quitter Matignon, en mai 2012. Et le procureur de justifier l’hostilité des salariés de la Revue envers l’épouse de l’ex Premier ministre : "C’est celle de ceux qui ne supportent pas les parachutés, les pistonnés". Il demande, enfin, la condamnation de François Fillon pour l’oubli "réitéré" dans sa déclaration de patrimoine d’un prêt de 50.000 euros accordé par Marc Ladreit de Lacharrière. 

Accusé d’"aggraver la déchirure ancienne du pacte républicain" François Fillon concentre l’essentiel des attaques du parquet, quand Penelope Fillon est décrite en "victime consentante des agissements de son mari". Comme "avertissement significatif", l’accusation requiert trois ans de prison avec sursis contre l’épouse de François Fillon. Marc Joulaud, le troisième homme, "au degré d’implication moindre" s’en sort le mieux, avec des réquisitions de deux ans avec sursis, et 20.000 euros d’amende. 

Ne résistant pas au plaisir d’une dernière banderille, Aurélien Létocard exhume une autre citation de François Fillon, contre l’augmentation du SMIC : "C’est trop facile d’être généreux avec l’argent des autres, au détriment de l’emploi des autres". François Fillon n'a pas desserré les dents. Il aura mercredi, après les plaidoiries de la défense, la parole en dernier.

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