Après trois semaines de suspension, l’audience a repris… pour quelques heures seulement. Car après un long débat sur les conditions de comparutions de l’accusé principal, la cour a décidé d’attendre encore, dans l’espoir qu’il se rétablisse d’ici lundi 30 novembre.

“Si c’est un naufrage, on sera tous responsables". Me Richard Malka, l'avocat de Charlie Hebdo, a plaidé pour qu'on ne recourt pas à la visioconférence pour Ali Riza Polat, toujours malade.
“Si c’est un naufrage, on sera tous responsables". Me Richard Malka, l'avocat de Charlie Hebdo, a plaidé pour qu'on ne recourt pas à la visioconférence pour Ali Riza Polat, toujours malade. © Radio France / Sophie Parmentier

On a d’abord attendu longtemps la cour dans une ambiance de rentrée des classes. Chacun prenant des nouvelles des autres, parties civiles, défense, journalistes. Chacun commentant l’actualité des derniers jours, certains osant même le pronostic. 

On a ensuite vu arriver les accusés, chacun s’installant à sa place attitrée. Onze hommes moins l’un d’entre eux. “La cour constate ce jour l’absence de l’accusé Ali Riza Polat qui n’a pas été extrait ce matin”, indique d’emblée le président Régis de Jorna une fois l’audience reprise. “Il n’est pas encore en état de comparaître”. S’il n’est plus positif à la Covid 19, Ali Riza Polat souffre encore de vomissements importants. Mais il y a cependant un espoir. Selon un complément d’expertise ordonné samedi dernier,  le principal accusé de ce procès pourrait voir ces vomissements s’arrêter “d’ici 4 à 5 jours”. L’homme de 35 ans serait alors en mesure d’assister à l’audience 48 heures après. 

“Nous ne sommes plus en République”

La perspective a un effet de soulagement pour beaucoup. Et rend moins nécessaire pour certains le recours à l’ordonnance adoptée mercredi dernier en visioconférence et qui permettrait de poursuivre l’audience en l’absence du principal accusé, alors connecté en visioconférence depuis la prison où il est incarcéré. 

Le débat méritait toutefois de se tenir, dans l’enceinte de la salle d’audience. Et il s’est tenu avec une dizaine d’avocats qui, presque tous en chœur, ont dit leur opposition à l’application de cette ordonnance, contraire selon eux aux droits fondamentaux de la défense. La première à se lever est, logiquement, Me Isabelle Coutant-Peyre, avocate d’Ali Riza Polat qui n’hésite pas à parler d’emblée de “coup d’État”.Quand on décide, et de la manière la plus vulgaire qui soit, que tous les pouvoirs sont dans une seule main, ce qui est le cas en ce moment, pour moi nous ne sommes plus en République.” Celle qui clame l’innocence de son client depuis le début de ce procès poursuit : “les vrais responsables ne sont pas ceux qui sont dans les boxes. Mon client ne serait jamais tombé malade s’il n’était pas accusé à la place d’autres. Vous avez des gens parqués comme des animaux qui ne sont pas les coupables.” Et d’accuser encore le Garde des Sceaux, signataire de l’ordonnance tant contestée : “un ministre qui a été avocat d’assises et qui ne sait même plus qu’un accusé doit être présent jusqu’à la fin et qu’il doit pouvoir communiquer librement avec son avocat.”

“On a besoin d’un procès serein et digne”

Sur une autre tonalité certes, mais dans le même objectif, les avocats de parties civiles lui emboîtent unanimement le pas. “Je suis venue vous demander une suspension pendant une semaine encore”, plaide Me Catherine Szwarc à la barre. Selon la représentante d’une “quinzaine de parties civiles”, la sécurité juridique du verdict ne serait pas garantie si l’audience devait se poursuivre. Car, dès demain, le conseil d’État examinera un référé-liberté réclamant la suspension de cette ordonnance du 18 novembre 2020.  À son tour, Me Jean Reinhart en appelle à la “sagesse”. “On n’a pas besoin d’un procès bousculé, mais d’un procès serein, digne et avec sagesse.” D’autant que ce procès “est regardé dans le monde entier”, souligne l’avocat de Charlie Hebdo, Me Richard Malka. “Si c’est un naufrage, on sera tous responsables. Tous ensemble ! Ce sont nos noms qui vont être sur cette décision. Alors nous ne vous demandons qu’une semaine. C’est la seule chose que nous vous demandons : de laisser à monsieur Polat la chance de se rétablir.

“Nous n’avons aucune garantie”

Se rétablir, oui. Mais à quelle échéance ? C’est toute la question pour le parquet national antiterroriste. “Oui, la situation est compliquée, oui nos droits s’en trouvent impactés”, reconnaît l’avocat général Jean-Michel Bourlès, mais aujourd’hui, elle est où notre liberté d’aller et venir ? Notre droit à se réunir avec qui on le souhaite? Il a fallu s’adapter à la crise. Et la situation de monsieur Polat aussi. Si l’expert nous disait 'vous pourrez reprendre dans une semaine', je vous dirais 'banco, allons-y !'. Mais nous n’avons aucune garantie”. Alors, face au risque - certes bien réel -  d’un Polat toujours malade lundi prochain, le représentant du ministère public, préfère jouer la sécurité et réclamer la poursuite de l’audience. D’autant, explique-t-il, que “je ne vois pas en quoi ce texte serait une atteinte aux droits de la défense. Monsieur Polat a pu s’entretenir avec son avocat. Et même déjà malade, il a pu se défendre sans difficulté. Là, nous sommes dans une phase où il n’a plus la parole.

"Je ne me pardonnerais jamais d'avoir été complice de cela"

Qu’importe ! répond-t-on depuis les bancs de la défense. “Je n’aime pas le regard inerte que vous posez sur les accusés” tonne Me Christian Saint-Palais, avocat d’Amar Ramdani. “Vous pensez que nous faisons quoi avec eux? Nous échangeons !” “Et, monsieur le président”, intervient à son tour Me Safya Akorri, avocate de Mohamed-Amine Fares, ce que vous avez demandé à mes confrères Marie-Laure Barré, Nathalie Senyk et Richard Malka” dont les plaidoiries étaient prévues aujourd’hui, “c’est de plaider devant une caméra dont le son est coupé pour ne pas entendre monsieur Polat vomir”. Alors elle prévient : “en cas d’utilisation de cette visioconférence pour des questions d’incapacité physique d’un homme à comparaître devant ses juges, je vous le dis : la défense s’en ira. Je ne me pardonnerais jamais d’avoir été complice de cela si cela devait être utilisé”. 

Mais on n’en est pas encore là. Après une suspension pour délibérer, la cour annonce qu’”il y a lieu d’ordonner la prolongation de la suspension du procès jusqu’au lundi 30 novembre”. La salle soupire d'apaisement. Tout en espérant le rétablissement du principal accusé d’ici là.