Jour 49, au procès des attentats de janvier 2015 - C'est l'heure du réquisitoire à deux voix, qui va durer deux jours. Julie Holveck et Jean-Michel Bourlès ont commencé leurs réquisitions contre les quatorze accusés, jugés pour leur soutien ou leur complicité présumés aux trois terroristes morts.

Le réquisitoire, prononcé à deux voix, a commencé lundi et va durer deux jours.
Le réquisitoire, prononcé à deux voix, a commencé lundi et va durer deux jours. © Radio France / Matthieu Boucheron

Ils sont deux avocats généraux à porter la parole de l'accusation à ce procès historique des attentats de janvier 2015. Une femme, Julie Holveck, et un homme, Jean-Michel Bourlès. Réquisitoire à deux voix, qui durera deux jours, et c'est la magistrate, qui prend la parole en premier, face aux accusés, répartis dans deux box, et l'un assis sur un strapontin. Il y a quatorze accusés mais seulement onze présents. 

La salle d'audience est comble. Sur les bancs des parties civiles, des survivants et des familles de victimes. On perçoit tension, solennité et émotion dans la voix de Julie Holveck. Et la magistrate confie d'ailleurs son émotion dès ses premiers mots : "Il y a des procès plus que d'autres qui font trembler la voix, qui font que le coeur se serre, des témoignages qui nous font écraser des larmes derrière un masque". 

"J’ai encore cette odeur de sang mêlé à cette odeur de poudre", dit l'avocate générale cinq ans après les attentats

La magistrate raconte qu'elle était de permanence, ce 7 janvier 2015. Elle travaillait alors à la section antiterroriste du parquet de Paris, sous la houlette du célèbre procureur François Molins, le parquet national antiterroriste n'existait pas encore. Près de six ans après l'attentat contre Charlie Hebdo, ce matin d'hiver, l'avocate générale dit qu'elle a "encore à l'esprit cet amoncellement des corps dans cette salle de rédaction si étroite,ce massage cardiaque désespéré prodigué à Ahmed Merabet à même le sol, les quatre victimes à l'Hyper Cacher". La magistrate a encore "cette odeur de sang mêlé à cette odeur de poudre". Elle se rappelle "cette course contre la montre" de ces trois jours funèbres, les 7, 8 et 9 janvier 2015.  

Elle a suivi les 5 années instruction. Est là depuis trois mois à ce procès dont elle n'aime pas qu'on dise qu'il est historique. Elle souligne que ce n'est pas la procédure qui est historique, mais ce sont ces attentats qui "sont plus que jamais un rendez-vous avec l’Histoire". L'avocate générale clame qu'en janvier 2015, "il a été porté atteinte à la liberté de dessiner, de caricaturer. Ce projet a voulu porter atteinte à la liberté de se moquer". Puis la magistrate parle de "la montée en puissance" de l'État islamique et d'AQPA, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique. Elle rappelle qu'en janvier 2015, "chaque organisation terroriste a voulu tirer à soi la couverture", ces attentats ayant été coordonnés, et revendiqués par deux organisations terroristes. Un cas unique dans l'histoire du terrorisme islamiste en France. 

"Si l’émotion est présente, elle doit se taire lorsque nous revêtons cette robe de magistrat"

"Il y a des procès où face à l’horreur des crimes, il faut garder la tête de marbre", poursuit la magistrate du parquet national antiterroriste, créé depuis les attentats et désormais dirigé par Jean-François Ricard. "Si l’émotion est présente, elle doit se taire lorsque nous revêtons cette robe de magistrat", souligne Julie Hoveck. Et elle indique qu'il n'est pas question "de faire payer aux vivants les fautes des morts mais de punir les vivants pour leurs fautes qui ont permis aux morts de tuer sur leur passage". Les morts sont les trois terroristes qui ont fait dix-sept morts en trois jours en janvier 2015 ; les vivants sont les onze accusés présents auxquels elle s'adresse. "Nous jugeons des hommes. De l’horreur de ces faits, on doit s’en extraire", dit-elle. Et elle rappelle l'association de malfaiteurs terroriste pour laquelle les accusés comparaissent : "l’agent participant n’a pas besoin d’avoir commis lui-même ces crimes. Même une participation éphémère à l’entente est répréhensible". Et elle explique qu'il n'est pas besoin de démontrer l’adhésion à l’idéologie djihadiste du participant. "Quand il fournit l’arme à un adepte du djihad, il sait que l’auteur peut participer à un vol à main armé tout autant qu’une action terroriste". Et la voix de l'accusation veut donc que la cour d'assises spéciale juge "une chaîne de responsabilités". 

L'avocat général Jean-Michel Bourlès prend à son tour la parole, pour raconter les attentats. Les tirs de Chérif Kouachicontre Charlie Hebdo, "de façon méthodique". Et il égrène le nom des victimes tuées dans le journal satirique, Charb, Cabu, Honoré, Georges Wolinski, Tignous, Bernard Maris, Elsa Cayat, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Franck Brinsolaro. Puis le magistrat évoque la fuite des frères Kouachi, qui tuent sur un trottoir le policier Ahmed Merabet. Et le magistrat, visiblement stressé, fait alors un terrible lapsus, en prononçant deux fois de suite le nom de Mohamed Merah - le terroriste qui avait fait sept victimes à Toulouse et Montauban en mars 2012, au lieu de celui d'Ahmed Merabet. Murmures de malaise dans la salle. Une sœur du policier assassiné sort. 

"Nous jugeons sans Amedy Coulibaly, sans les frères Kouachi, mais sans les accusés, notre trio mortifère n’était rien"

Et l'avocate générale reprend la parole. Parle d'Amedy Coulibaly, ami avec plusieurs co-accusés. "S'il a agi seul, a eu besoin de protagonistes", et il n'est "pas besoin de de démontrer qu’ils adhèrent à une cause", juste "qu'ils ont participé en connaissance de cause". La magistrate évoque tous les profils, "de la petite main à l’homme de main, du cercle de connaissance à l’homme de confiance, de la petite frappe au voyou patenté, du soldat, au lieutenant au commandant, du fou de dieu à l'opportuniste cynique". Elle clame : "Nous jugeons sans Amedy Coulibaly, sans les frères Kouachi, mais sans les accusés, notre trio mortifère n’était rien". 

A la reprise de l'audience, à 14 heures, l'avocat général Jean-Michel Bourlès tient d'abord à présenter ses excuses publiques à la famille Merabet, après son si malheureux lapsus du matin. Evidemment, il n'y a pas de lien entre"l'ignoble terroriste qu'était Mohamed Merah, et le héros de la nation qu'est Ahmed Merabet" dit le magistrat, vraiment désolé que sa langue ait si inexplicablement fourché. Et il s'attaque aux accusés présents. Dénonce leur "mur opaque tissé de mensonges, d’amnésie, de contre-vérités". Les accusés écoutent. Certains têtes baissées. D'autres les bras croisés sur la barre des box. Et l'avocat général rappelle qu'à la barre des témoins, il y a eu un long "défilé de Tartuffes", venus présenter les accusés sous leurs meilleurs profils. Le magistrat ironise sur "l'écran de fumée" fabriqué par les accusés. "Un fog londonien", "un brouillard", dans lequel le champion a été le principal accusé, Ali Riza Polat dit le magistrat. Mais le réquisitoire contre l'accusé Polat, l'accusé-pivot n'aura lieu que demain. Cet après-midi, ce sont les treize autres accusés qui passent au grill. 

Trois absents et plusieurs tandems

D'abord les trois absents. Et en premier lieu la grande absente, Hayat Boumeddiene, la veuve du terroriste Amedy Coulibaly, l'accusée en cavale, en Syrie, depuis janvier 2015. L'avocat général évoque son "rôle important dans la préparation des crimes de son mari". Il rappelle qu'elle a été la première figure du djihad féminin hexagonal, dès 2010. Et que pour ces attentats de janvier 2015, elle a acheté un caméscope retrouvé à l'Hyper Cacher, et commis de multiples arnaques pour acheter des voitures qui ont servi à financer à la fois les attaques et sa fuite vers la Syrie. Car Hayat Boumedienne a donc été exfitrée, quelques jours avant les attentats sanglants. Exfiltration sciemment organisée par Amedy Coulibaly, avec les frères Belhoucine qui se sont envolés pour Raqqa avec elle. L'avocat général rappelle que Mohamed Belhoucine, l'aîné, qui avait fait une école d'ingénieurs, avait rencontré Amedy Coulibaly en prison, à Villepinte. Il est accusé d'avoir créé des adresses mail pour le mettre en contact avec le donneur d'ordres des attentats, accusé aussi d'avoir écrit notamment le serment d'allégeance à Daech que Coulibaly a lu dans sa vidéo de revendication. Le frère cadet, Mehdi Belhoucine, est lui jugé pour avoir escorté Hayat Boumeddiene en Syrie. "Elle s'est en conscience engagée, a partagé l'idéologie mortifère de Daech", dit l'accusation. L'avocat général requiert une condamnation pour les trois absents

Puis les deux avocats généraux s'attèlent tour à tour à tenter de démontrer la culpabilité des présents. Présents qu'ils assemblent, presque tous, en duo. Premier tandem : Willy Prévost-Christophe Raumel. Prévost est celui qui a acheté couteaux, tasers, gilets tactiques, celui qui a aussi acheté une voiture ayant servi à aller à l'Hyper Cacher, celui qui a retiré le traceur de la moto Suzuki utilisée par Amedy Coulibaly pour commettre un attentat à Montrouge. Ils étaient meilleurs amis. Prévost s'est présenté comme le souffre-douleur de Coulibaly, qui l'aurait forcé à faire ces achats sans poser de questions. Une thèse que veut démonter l'accusation. A défaut d'établir la radicalisation de Willy Prévost, l'avocate générale estime qu'il ne pouvait ignorer la radicalité d'Amedy Coulibaly, connue dit-elle, à Grigny où ils habitaient. Elle dit que Willy Prévost avait "toutes les cartes en main" et était susceptible de savoir que Amedy Coulibaly pouvait passer à l'acte, et pas pour un braquage. Et elle requiert une condamnation contre l'accusé Willy Prévost. Son pote Christophe Raumel le suivait partout "comme un décor" avait-il lui même confié. Mais à la différence de Prévost, il n'avait "aucun élément pour connaître la radicalisation de Coulibaly", selon l'accusation. Réquisitions logiques à son égard, dans la mesure où il était jusqu'alors le seul accusé poursuivi pour association de malfaiteurs sans la qualification terroriste. Le seul à comparaître libre aussi, assis sur un strapontin, sans menottes. 

Le T de l'AMT, association de malfaiteurs terroriste. Ce T qui fait qu'un dossier bascule dans ce qui effraye le plus depuis ces attentats de janvier 2015, les avocats généraux requièrent aujourd'hui de le retirer contre un deuxième accusé : l'accusé Mohamed-Amine Fares, trafiquant de drogue notoire, cocaïne et héroïne depuis ses seize ans, jugé pour avoir fait passer à plusieurs co-accusés, des armes venues de la filière lilloise de Claude Hermant. Dans son réquisitoire aujourd'hui, l'avocat général "considère qu'il existe des doutes" sur la radicalisation de Fares, qui n'a semble-t-il jamais vu Amedy Coulibaly. Et il demande donc de le condamner seulement pour association de malfaiteurs criminelle, mais "sans la circonstance aggravante de terrorisme". 

"Il était le top-contact de Coulibaly" estime l'avocate générale 

Pour l'accusé Nezar Mickaël Pastor Alwatik, l'accusation affiche moins de doutes. Et l'enfonce, au contraire, s'attachant à mettre en exergue une radicalisation ancrée via son amitié avec Amedy Coulibaly, rencontré à la prison de Villepinte, entre 2010 et 2013. Selon l'avocate générale, Nezar Mickaël Pastor Alwatik se cache derrière un "paravent" en parlant du judaïsme de sa soeur aînée. Mais la magistrate pense que lui est takfiriste. S'appuyant sur le témoignage de son ex-épouse salafiste -qu'il a répudiée au bout de quelques semaines. Ce mariage avait été rendu possible par le couple Coulibaly-Boumeddiene, et en présence de Mohamed Belhoucine -l'accusé présumé mort qui avait donc rédigé le serment d'allégeance à Daech de Coulibaly. La magistrate dit que "Pastor est le top-contact de Coulibaly". Et puis l'avocate générale égrène les éléments matériels qui piègent Pastor Alwatik : son ADN sur deux armes de poing découvertes dans la planque de Coulibaly à Gentilly, et sur un gant retrouvé à l'Hyper Cacher. L'accusation estime que les justifications farfelues de Pastor Alwatik l'accablent. Lui avait dit qu'il avait maintes fois menti par peur. Mais l'avocate générale demande de le condamner.

Et elle requiert aussi une condamnation pour les co-accusés Amar Ramdani et Saïd Makhlouf, deux cousins éloignés, assis côte à côte dans le box. Ramdani, l'escroc charmeur, a rencontré Amedy Coulibaly en prison à Villepinte et l'accusation estime qu'il s'était forcément aperçu de la fascination pour le djihad du futur tueur de Montouge et de l'Hyper Cacher. Et peu importe si Ramdani nie avoir recherché des armes et juste  avoué des escroqueries pour lui dans des garages lillois. Les avocats généraux ne le croient pas. Et ils pensent que Ramdani a agi avec un homme faisant partie du "cercle de confiance" : son cousin. Et l'ADN dudit cousin Saïd Makhlouf s'est retrouvé sur une lanière d'un taser de l'Hyper Cacher. L'ADN était certes mélangé à celui de Coulibaly. Mais les avocats généraux estiment que cet ADN n'a pu se retrouver sur la lanière par un simple frottement tel un serrage de main. Ils estiment donc que la démonstration de l'association de malfaiteurs terroriste criminelle est scellée : selon eux, Ramdani devinait les intentions de Coulibaly, et Makhlouf, ne pouvait les ignorer en tant que cousin. Aux yeux des représentants du PNAT, la boucle de l'entente est bouclée. Même si la démonstration n'est pas apparue très limpide, lors du réquisitoire.

"Deux duos en miroir", croit prouver l'avocate générale. Scepticisme jusque sur les bancs des parties civiles

Encore moins claire : la démonstration de l'avocate générale pour incriminer les quatre accusés du "volet Belgo-Ardennais" : Abdelaziz Abbad, Miguel Martinez, Metin Karasular, Michel Catino. La magistrate les répartit en deux duos, "en miroir". Un duo Abbad-Martinez et un autre Karasular-Catino. Chacun des tandems avait "un garage" et "une activité souterraine". Et l'un des quatre, Abbad, était allé au collège avec une veuve Kouachi. Et ce même Abbad avait cru reconnaître Saïd Kouachi venu lui demander "des kalachs", ce qu'il avait dit en garde à vue alors qu'on lui montrait des photos, ce qu'il a vite nié ensuite. Mais ces deux duos ont été en contact avec Ali Riza Polat, l'accusé central, ami de Coulibaly. On leur a commandé des armes, longues, des munitions, des explosifs, et même des lance-roquettes. Certains ont reconnu avoir fourni ou transporté des armes. Tous jurant qu'ils ne se doutaient pas que c'était pour commettre des attentats. Mais l'avocate générale déclare qu'ils ont vu Amedy Coulibaly ou Saïd Kouachi dans leurs garages. Et elle estime qu'ils "possédaient les clés pour comprendre que leurs interlocuteurs évoluaient dans un milieu radical". Et pour aucun de ces quatre accusés, elle ne demande à retirer le fameux T de l'AMT. Et sur les bancs des parties civiles, des survivants s'étonnent. Trouvent la démonstration un peu simpliste. Entre autres pour l'accusé Catino, le joueur invétéré qui répète qu'il n'a jamais entendu parler de terrorisme avant janvier 2015. Dans leurs box, les accusés protestent, en sourdine. 

Demain, le réquisitoire s'achèvera avec le cas de l'accusé Ali Riza Polat. Puis les avocats généraux donneront les quantum des peines requises. Entre 10 ans de prison et la réclusion criminelle à perpétuité selon les accusés.