Le magistrat qui va présider l'audience du procès des attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l'Hyper Cacher qui ont fait 17 morts en janvier 2015 s'appelle Régis de Jorna. Il a 64 ans et est rodé aux cours d'assises spécialement composées.

Juges en robe avant la prestation de serment des auditeurs à l’École nationale de la magistrature (photo d’illustration)
Juges en robe avant la prestation de serment des auditeurs à l’École nationale de la magistrature (photo d’illustration) © AFP / Jean-Pierre Muller

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

La robe rouge, bordée d’hermine. La place centrale sur l’estrade réservée à la cour. Le rôle tout à la fois de meneur des débats, garant du respect des droits de chacun, détenteur de la police de l’audience, coordonnateur des discussions lors du délibéré. Ce magistrat-là, deux mois et demi durant, ce sera Régis de Jorna. Né en Algérie il y a 64 ans - il fêtera ses 65 ans au cours du procès - magistrat du siège depuis son premier poste, l’homme est rodé aux cours d’assises spécialement composées, ces cours compétentes en matière de terrorisme qui ne comptent que des magistrats professionnels.

Indépendantistes corses et attentats de Carlos

On l’a vu présider plusieurs procès d’attentats corses. Et même, s’agacer, en juin 2018, du refus des accusés de s’exprimer à l’audience. “Si vous voulez tous aller à l’abattoir, allez à l’abattoir !”, lâche-t-il aux huit hommes qui comparaissent pour une série d’attaques contre des résidences secondaires en 2012 - une dizaine de villas touchées, sans victimes physiques. Avant de prononcer, à l’issue des trois semaines d’audience, l’acquittement de l’ancien boxeur et figure du mouvement indépendantiste, Pierre Paoli. “Les charges sont insuffisantes pour retenir la culpabilité”, avait alors expliqué Régis de Jorna. Un an plus tard, ce sera le procès de Cédric Courbey pour l'assassinat du membre d’un gang, assassinat revendiqué par le FLNC. En mai 2013, c’est aussi le procès en appel de Carlos, jugé pour les attentats de 1982 et 1983. L’accusé est d’humeur badine, il commente le physique de ses avocates commises d’office, il interpelle l’avocat général par son nom (et non sa fonction comme le veut le protocole). Le président, lui, ne se prive pas de le recadrer, lui demandant de cesser ses “provocations”. “Nous ne sommes pas une bande de copains”, lâche-t-il même un jour, agacé.

Mais une affaire de terrorisme n’est pas l’autre. Et le procès des attentats de janvier 2015 sera d’une ampleur inédite. De par la nature des faits tout d’abord : trois scènes de crimes, 17 assassinats, des actions coordonnées et d’une violence inouïe. “Il y a certains dossiers qui nous occupent, nous préoccupent, nous envahissent”, raconte son confrère Laurent Raviot, qui a présidé lui aussi plusieurs procès d’assises pour terrorisme. “On en parle beaucoup entre collègues. Je n’ose pas imaginer pour le dossier des attentats de janvier 2015. J’imagine que ça va les envahir.” Et puis, on le sait, les procès d’attentats ont aussi un rôle cathartique pour les victimes et leurs familles. Pour la société aussi. “On n’est pas là pour faire des exemples”, rappelle le juge Raviot, "mais la préoccupation des magistrats professionnels c’est aussi d’être en phase avec la société. Dans les dossiers de terrorisme, l’aspect personnalité est fondamental : on a besoin de comprendre comment une personne peut en arriver là et on a besoin de se faire une idée sur la dangerosité des gens. Alors, on fouille, on fouille, on fouille, on a besoin de savoir.

Pédagogie judiciaire

Fouiller, rassembler les éléments à charge et à décharge. Régis de Jorna a connu cela comme juge d’instruction. Un début de carrière à Blois, puis Tours et Orléans. La magistrature le mènera encore à Nantes, au Mans et à Bastia. Avant de rejoindre la cour d’appel de Paris en 2011. Là, on le voit présider le procès de Pascal Simbikangwa, accusé de complicité de génocide et de crime contre l’humanité au Rwanda ou celui du policier Damien Saboundjian, condamné en appel pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner après un acquittement en première instance. En 2017, il choisit d’interrompre le procès de Georges Tron pour viols après avoir été mis en cause par Me Eric Dupond-Moretti. L’avocat de la défense avait ainsi révélé un échange privé au cours duquel Régis de Jorna s’était dit gêné, en tant qu’homme, de poser certaines questions aux plaignantes. 

Aujourd’hui premier président de chambre à la cour d’appel de Paris, Régis de Jorna a à cœur de faire de la pédagogie judiciaire. Il est ainsi de ceux qui écrivent aux jurés populaires une fois le verdict rendu pour leur proposer une rencontre informelle. Moment d’échange, une fois la pression du procès retombée, pour répondre aux questions ou simplement revenir sur cette expérience peu commune. Dans le même esprit, on a vu Régis De Jorna présider un procès fictif en correctionnelle, tandis que les mêmes faits étaient jugés par des représentants de la Couronne britannique, afin de comparer les deux systèmes judiciaires. Résultat : les Britanniques ont relaxé le mis en cause. Le tribunal français présidé par Régis de Jorna, l’a condamné à deux ans d'emprisonnement avec sursis.