"La liberté avant tout", c'est la devise de Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo depuis 25 ans. Charb était son meilleur ami. Depuis le 7 janvier 2015, il n’a pu lire aucune ligne de l’enquête sur l’attentat, mais plaidera pour sa “famille Charlie" et le droit au blasphème.

Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo depuis 25 ans, dans son cabinet parisien
Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo depuis 25 ans, dans son cabinet parisien © Radio France / Sophie Parmentier

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

À l’été 1992, Richard Malka hésite encore à passer le concours du barreau. Il s’imagine aussi journaliste, ou pourquoi pas prof de droit. Peu avant, il se rêvait biologiste. Et le voilà finalement “par hasard” en stage au sein du très prestigieux cabinet de Georges Kiejman, célébrissime ténor, ex-ministre de la Justice de François Mitterrand. “C’était l’été, tout le monde était en vacances. J’étais le seul au cabinet.” On sonne à la porte. Le jeune Malka ouvre. La joyeuse bande de Charlie se présente, avec une question juridique. “J’étais très intimidé face à ces monstres sacrés que je n’avais encore vus qu’à la télé.” Cavanna, Charb, Wolinski expliquent au stagiaire Malka qu’ils veulent relancer le titre Charlie Hebdo qui avait cessé de paraître dans les années 80. Ont-ils le droit de relancer le journal satirique avec le même nom ? L’étudiant Malka les écoute, fasciné par cette première rencontre. C’est le début de son histoire avec Charlie Hebdo.

“Charlie c’était une famille joyeuse, on se déchirait, mais on se marrait vraiment"

À 23 ans, Richard Malka devient l’avocat de Charlie Hebdo. Un quart de siècle plus tard, il l’est toujours. C’est le journal satirique qui lui a donné envie de se spécialiser dans les affaires de liberté d’expression et de laïcité. Parce qu’il aime “la liberté avant tout”. C’est ainsi que Richard Malka se définit, avide plus que tout de ce besoin vital de liberté, lui qui a grandi dans une famille modeste, avec un père tailleur pour dames, une mère au foyer. Une enfance “complexée”, regrette-t-il. Ses parents étaient des juifs marocains, et petit, il se souvient avoir senti “une différence” par rapport à ses copains. “Mes parents recherchaient plus que de l’intégration, c’était de l’assimilation, on devait être plus Français que Français”, résume-t-il. Assimilation qui l’emmerde. Lui sera libre. Libre de dire des gros mots s’il veut et d’en rire. Libre de rire de tout avec ses amis de Charlie Hebdo. “Charlie c’était une famille joyeuse, on se marrait, on se déchirait mais on se marrait vraiment, Charb était à mourir de rire.” Charb est son “meilleur ami” dit-il, “un frère”.

Charb dessine sans peur de l’outrance. “Dépassant toutes les limites”, reconnaît Malka, qui en rigole et défend les dessins de son ami, au nom de la sacro-sainte liberté d’expression. Les premiers procès qui visent Charlie Hebdo concernent tous la religion catholique. Malka se souvient encore de ce dessin de Charb qui appelait à pisser dans les bénitiers. Il n’a pas oublié non plus le procès causé par “ce dessin de Riss monstrueux, au moment où Caroline de Monaco avait fait annuler son mariage par l'Église selon le droit canon pour pouvoir se remarier, et elle l'avait fait annuler au prétexte qu’il n’aurait pas été consommé, et donc Riss l'avait dessinée jambes complètement ouvertes et dix évêques autour d’elle, c’était pas joli joli, mais on a gagné le procès”, se félicite l’avocat. Ensuite, il a encore enchaîné dix procès contre les intégristes catholiques. “À chaque fois qu’on souhaitait la bienvenue au pape de merde, c’était quand même assez violent, il y a même eu un dessin un jour où on torturait Jésus.”

"Le procès des caricatures de Mahomet, au début, c’est un procès comme un autre, on se marre encore" 

L’avocat historique de Charlie Hebdo a aussi plaidé beaucoup de dossiers face au Front national. Des procès qui l’amusent alors beaucoup. Parce qu’il les gagne, souvent. Et “parce que ce sont des débats de société, c’est ce qui me plaît. Et puis, on fait avancer le droit. En réalité on est déjà dans du blasphème.” Maître Malka pense que “c’est toujours à la caricature et à la sexualité qu’on mesure le degré d’une démocratie. C’est le rôle du bouffon du roi". Parfois, il a quand même pu trouver que des propos allaient trop loin. Notamment contre les Harkis et les enfants de Harkis. Ou même contre Marie-Caroline Le Pen qui avait été traitée de “chienne de Buchenwald” dans les colonnes de Charlie, face au “caniche de Balladur” Nicolas Sarkozy. Malka avait perdu la bataille à l’audience.

Puis en 2006, vint le procès des caricatures de Mahomet. “Au tout début, c’est un procès comme un autre, on ne se rend pas compte, on en a déjà eus tellement, on se marre encore. On est pas du tout dans la peur”, se souvient Richard Malka. “À l’audience, on comprend que c’est pas si gagné. On voit la dislocation de la société française, politique, médiatique, sur cette question-là, c’est le début de l’histoire, cette affaire des caricatures.”

Vingt-cinq ans à plaider le droit au blasphème

Rationnellement, il a quand même du mal à comprendre, arguant que cela faisait déjà quinze ans que Charlie Hebdo publiait des caricatures sur le christianisme. “Comment ne pas traiter aussi un sujet majeur qui touchait à l’islam ? C’était pas possible.” Pour lui, c’était le combat pour la liberté d’expression, le combat pour le droit au blasphème. “C’était le cœur nucléaire de Charlie Hebdo. Je ne me rappelle pas qu’il y ait eu une seule voix dissidente sur les caricatures.” La Une avait été dessinée par Cabu, qui avait représenté Mahomet se prenant la tête entre les mains et se désolant : “C’est dur d’être aimé par des cons”. Un dessin qui visait les intégristes, pas les musulmans. Mais les premières menaces contre Charlie Hebdo commencent immédiatement après.

Malka analyse ce moment comme “le premier tournant. On a commencé à sentir le danger, pour la première fois”. C’est le début des protections policières. Cinq ans plus tard, en 2011, les menaces deviennent encore plus inquiétantes après un incendie contre le journal, alors que Charlie Hebdo publie un numéro spécial “Charia Hebdo”. Deux ans plus tard, en 2013, une fatwa est lancée contre lui, dans le magazine en ligne Inspire, publié par Al Qaïda dans la Péninsule Arabique.

“Je ne suis pas révolté. Pas un indigné permanent. Mais j’ai toujours essayé d’aspirer à la liberté, une de mes valeurs prioritaires.”

Richard Malka continue malgré tout à plaider en s’amusant. Il plaide pour Charlie Hebdo ou Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire du Carlton de Lille. Parmi ses procès retentissants, celui de la crèche Baby Loup qu’il défend contre une salariée voilée licenciée. Ces derniers mois, il est aussi devenu l’avocat de Benjamin Griveaux dans l’affaire de la vidéo intime mise en ligne par Piotr Pavlenski. Il est encore l’avocat de la jeune Mila, 16 ans, menacée de mort sur les réseaux sociaux pour avoir critiqué avec virulence l’islam. Dans chacune de ces affaires, Richard Malka rêve de toujours faire triompher “la liberté d’expression contre l’obscurantisme. C’est à cela qu’on mesure une démocratie. Toutes les sociétés qui ne savent pas rire de la religion, ni du sexe, sont des dictatures.”

Quand il ne plaide pas, Richard Malka lui aussi, dessine. Ou plutôt écrit des scénarios. En 2004, il signe sa première BD “L’ordre de Cicéron”. Suivent une vingtaine d’albums de bande dessinée. “La face karchée de Nicolas Sarkozy” avec Riss et Philippe Cohen, et “La face crashée de Marine Le Pen” avec Riss et Saïd Mahrane, sont de gros succès.

Plaider pour Charb, son "meilleur ami", et sa "famille Charlie"

Mercredi 2 septembre 2020, quand s’ouvrira le procès des attentats de janvier 2015, pour la première fois de sa vie, Richard Malka revêtira sa robe d’avocat la boule au ventre, sans savoir comment il ira plaider. Car pour la première fois de sa vie d’avocat, il a été incapable de lire la moindre ligne de l’enquête. Trop douloureux. Impossible depuis le 7 janvier 2015. “Il y a eu l’avant et l’après 7 janvier” dit-il. Le 7, quand un journaliste le prévient d’une fusillade au journal, évoque les premiers morts, puis que le Premier ministre Manuel Valls l’appelle, il a “basculé dans une autre dimension, tout est devenu brouillard, comme flouté”. Il a sauté dans un taxi. S’est retrouvé au milieu d’une scène de guerre. “Et j’ai bloqué mes émotions, c’était ma manière de me défendre.”

Il a été de ceux qui ont bataillé pour faire sortir un nouveau Charlie la semaine suivante. De ceux qui sont décriés par une partie des survivants de la rédaction qui se sont brouillés avec lui. Lui qui a confié la communication de la nouvelle équipe de Charlie Hebdo à l’imposante Anne Hommel. Richard Malka hausse les épaules. Sait qu’il a perdu une partie de sa famille dans l’attaque du 7 janvier 2015. Ensuite, il y a eu des “déchirures, comme une famille s'entre-déchire souvent face à un deuil sauf que là, ça a été sous les yeux de la planète entière”. Maître Malka préfère en rire. Même s’il rit jaune. Il ne perd pas son humour noir. Même s’il ne sait pas comment il trouvera la force, il plaidera, pour ses amis perdus, tombés sous les balles de kalachnikov des frères Kouachi.

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