Les écoutes téléphoniques de deux protagonistes, René Kojfer, l’employé du Carlton et Dodo la Saumure, ont démarré le 22 juillet 2010, huit mois avant que la justice n’ouvre une enquête. Acculé, l’ancien commissaire divisionnaire Joël Specque l’a reconnu hier à la barre. Tout en tentant de contenir la théorie du complot : « à aucun moment le nom de Monsieur Strauss-Kahn n’a été cité dans ces écoutes. »

Dans la version de Joël Specque, l’ancien chef de la division criminelle de la PJ de Lille, tout est bien parti d’un tuyau concernant des prostituées au Carlton. Mais on est en juin 2010, alors que l’enquête judiciaire ne sera ouverte qu’en février 2011. Le commissaire explique qu’il n’avait au départ pas assez d’éléments pour transmettre le dossier à la justice. Alors il fait ce que font aujourd’hui tous les policiers : des écoutes. Non sans avoir demandé une autorisation en règle assure-t-il, transmise par la voix hiérarchique à Matignon, où se trouve la commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité. Joël Specque confirme, comme il le révélait au printemps dernier dans ses mémoires intitulées « Vrai flic », que son « objectif » était Dominique Alderweireld alias Dodo la Saumure, le proxénète dont le nom revient souvient dans les réunions avec ses collègues policiers belges. Et quand Joël Specque prend sa retraite en octobre 2010, René et Dodo sont toujours « branchés ».

Il y a donc eu huit mois d’écoutes administratives, réservées normalement au terrorisme ou à la criminalité organisée. L’ancien commissaire affirme qu’il soupçonnait de la traite d’êtres humains. La défense se marre ou s’indigne, car si le dossier n’est pas vide, on est bien loin de la criminalité organisée, ce que la justice a fini par reconnaître, sinon le procès se tiendrait aux assises.

Voilà qui redonne du grain à moudre aux avocats des 14 prévenus, quelles que soient les assurances de Joël Specque : « il n’y a rien eu de sensationnel dans ces écoutes, vous pouvez me croire ! ». Impossible à vérifier, les enregistrements, couverts par le secret défense, ne sont jamais versés dans les procédures judiciaires, et sont détruits au bout de trois mois. « C’est pratique » lance Me Olivier Bluche.

On en vient à Frédéric Veaux, ancien numéro 2 du renseignement intérieur, qui a fait une partie de sa carrière à Lille, et connaît bien Kojfer. Il est le premier à citer le nom de DSK dans le dossier, le 25 avril 2011, en demandant à son ami s’il a fait « des partouzes » avec Strauss-Kahn. Joël Specque ne se l’explique pas, puis lâche que « si le numéro 2 de la DCRI n’est pas au courant, ça peut aussi être inquiétant », et que « ça ne veut pas dire qu’il influe sur ce genre d’affaire. »

On ne peut s’empêcher de penser que s’il était si bien renseigné, M. Veaux n’aurait peut-être pas passé ce coup de fil. Mais que d’autres, en haut lieu, devaient avoir le même bout d’information, et ont pu se réjouir d’avoir un levier sur un futur candidat à la présidentielle. Inutile, l’affaire du Sofitel a éclaté avant. Quant à ces écoutes, devenues une affaire dans l’affaire, la défense compte bien continuer à s’en servir, se projetant au-delà de ce (premier) procès. Pour Me Hubert Delarue, l’avocat de René Kojfer, « on n’en n’est peut-être qu’au début de cette affaire ».

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