La BRI, brigade d’élite parisienne, est celle qui a mené l’assaut final au Bataclan, le 13 novembre 2015. Ses policiers étaient prêts à mourir pour libérer les derniers otages. Alors que le procès des attentats s'ouvre le 8 septembre prochain à Paris, ils se sont confiés à France Inter.

Des officiers de la BRI lors de l'hommage national rendu aux victimes du terrorisme, en 2018
Des officiers de la BRI lors de l'hommage national rendu aux victimes du terrorisme, en 2018 © AFP / Karine Pierre / Hans Lucas

Ils se prénomment Christophe, Jey, Bobby, Yann. La plupart préfèrent ne donner que leur prénom. Sans qu’on ne sache d’ailleurs s’ils nous livrent tous leurs vrais prénoms. “Car ils s’amusent souvent à en changer face à ceux qui ne sont pas de la BRI”, prévient l’un de leurs proches. Beaucoup d’entre eux ont aussi des surnoms, comme Titi. Dans cette brigade d’exception, les policiers d’élite ont l’habitude de se dissimuler. Souvent, ils ne montrent que leurs yeux aux travers de leurs cagoules noires, comme le soir du 13 novembre 2015, quand ils ont mené l’assaut final au Bataclan.

Le bouclier Ramsès de la BRI troué 27 fois par les tirs de kalachnikov au Bataclan

Ils nous reçoivent dans leur QG, au mythique 36, quai des Orfèvres, à Paris. Ils sont les seuls policiers de France à demeurer installés à cette adresse d’anthologie de la police judiciaire parisienne. La porte d’entrée de la BRI est au fond d’une cour pavée. Juste en face, quand on franchit le seuil de la brigade, la première chose qu’on voit est un énorme bouclier noir, exposé tel un trésor, dans une vitrine. C’est le bouclier Ramsès, tellement gros et lourd qu’il est monté sur roulettes, pour être plus maniable. Ramsès pèse plus de 80 kilos, mesure près de deux mètres de haut, un mètre de large.

Cet objet au nom pharaonique, que les flics appellent également “le sarcophage”, permet normalement de protéger toute une colonne de policiers. Le voilà désormais en exposition comme dans un musée, portant les stigmates de la violence de l’assaut final au Bataclan. Deux des terroristes ont vidé leurs chargeurs de kalachnikov sur lui. Ramsès a été troué 27 fois, le vendredi 13 novembre 2015. Malgré les trous, les gars de la BRI ont continué à avancer courageusement, pour libérer les otages retenus dans un étroit couloir, le long du balcon.

Ce soir-là, le chef s’appelait Christophe Molmy, commissaire divisionnaire. C’est lui qui a donné le top départ de l’assaut final, à 00h18 précises, avec une priorité en tête : “Sortir les otages avant tout”. Avec cette crainte de ne pas tous les sortir vivants ou de voir certains de ses hommes mourir. Mais la colonne qu’il dirigeait a avancé sans faillir, malgré le danger évident. “L’opération la plus difficile” pour tous les “opérateurs” de la BRI - c’est ainsi qu’ils se désignent.

Le commissaire divisionnaire Christophe Molmy, dans les locaux du "36", le 19 novembre 2015
Le commissaire divisionnaire Christophe Molmy, dans les locaux du "36", le 19 novembre 2015 © AFP / Kenzo Tribouillard

Jey, "chef de groupe", était lui aussi un des meneurs de cette colonne Alpha, le soir du 13 novembre 2015. C’est lui qui, en premier, a marché avec ses hommes jusqu’en haut de l’escalier de gauche débouchant sur le balcon, puis sur cette porte battante qui a résisté quand ils l’ont poussée. Il était un peu plus de 23 heures quand la BRI a découvert que deux des terroristes du Bataclan retenaient une dizaine d’otages dans un couloir fermé. 

"On a vu un chargeur d’AK-47 au pied de la porte, et puis quelqu’un nous a parlé à travers et nous a dit : 'Ou vous reculez, ou on tue tout le monde'."

Une négociation débute alors, pendant une heure via les téléphones des otages. Au bout du fil, parmi les négociateurs, Nicolas, déjà une longue carrière d’opérateur BRI derrière lui. Il entend la détermination des kamikazes dès le premier des cinq coups de fil. “On est convaincus qu’il n’y aura pas de reddition”, témoigne-t-il. Aucune reddition n’a jamais été observée en matière d’attentat islamiste, les terroristes cherchant la mort en martyr. Jey et ses hommes se doutent donc que la négociation échouera, surtout "vu le massacre que les terroristes avaient fait au rez-de-chaussée, dans la fosse".

"Chacun était prêt à se dire : s’il faut, je ne reviendrai pas"

Jey et ses hommes savent que derrière la porte du couloir, les terroristes sont surarmés et que l’opération est d’autant plus délicate qu’ils retiennent les otages comme des boucliers humains. "Un couloir étroit, une dizaine d’otages, deux terroristes et des armes de guerre, on sait que, fatalement, ça va pas bien se passer", résume ce petit homme musclé au regard clair et intelligent. "Forcément, le chef rend compte aux autorités en disant qu’il est quasiment sûr que les policiers ne vont pas tous revenir indemnes, mais notre principale préoccupation à ce moment-là, c’est la vie des otages. Et ce qui est assez beau, c’est que chez tous les gens qui étaient là, il y a une notion de sens du sacrifice que j’avais rarement observée. Chacun était prêt à se dire : s’il faut, je ne reviendrai pas."

Jey, chef de groupe à la BRI. Il était dans la colonne Alpha qui a mené l'assaut final au Bataclan, le vendredi 13 novembre 2015.
Jey, chef de groupe à la BRI. Il était dans la colonne Alpha qui a mené l'assaut final au Bataclan, le vendredi 13 novembre 2015. © Radio France / Sophie Parmentier

Bobby, 54 ans, dont 35 dans la police et 17 à la BRI, était en deuxième position dans cette colonne Alpha. Juste devant lui, le porteur du bouclier-sarcophage, les deux mains agrippées sur Ramsès pour le faire avancer. Quand le coup d’envoi de l’assaut a été donné par le commissaire Molmy, Bobby a été le premier à tirer pour riposter face aux terroristes.

"On ouvre la porte, on n’a pas le temps d’avancer d’un centimètre. On est directement visés par un terroriste qui va vider son chargeur de trente cartouches dans le sarcophage. Trois vont passer à côté et une va blesser un officier."

Bobby balance des grenades qui vont dégager de la fumée, à la fois pour déstabiliser les terroristes et pour protéger les otages qui ont eu l’instinct vital de se plaquer au sol. Il tire cinq cartouches contre un des terroristes. La colonne avance derrière le porte-bouclier. Les otages sont soulevés de terre par les policiers d’élite qui font une chaîne, pour les mettre à l’abri. En moins d’une minute, les onze otages du couloir sont sauvés. Au total, la BRI a tiré une petite dizaine de cartouches.

"On a avancé comme un rouleau compresseur : personne n’a reculé, personne n’a hésité"

"C’était difficile d’engager des tirs au milieu des otages", précise Bobby, qui a eu davantage peur de tuer des otages que de mourir lui-même. Le moment le plus critique s’est produit dans les premières secondes, quand le bouclier a basculé, à cause de deux minuscules marches au milieu du couloir. Un instant, tous les policiers se sont retrouvés presque sans protection, “mais on a continué comme un rouleau-compresseur, c’est l’image que j’ai : personne n’a reculé, personne n’a hésité", relate Titi, visage jovial et pectoraux de Musclor.

Titi était en huitième position dans la colonne Alpha. Juste devant lui, l’officier grièvement blessé à la main. Il l’a extirpé en une fraction de seconde pour que le médecin de la BRI, Denis Safran, puisse rapidement le soigner. Et Titi, à ce moment-là, s’est remis comme tous les autres dans la colonne, sous le feu, faisant passer, dans sa hiérarchie personnelle, la vie des otages avant la sienne.

Avant l’assaut, Titi explique qu’ils s’étaient tous fait "un check, c’est une façon de se dire on va aller au feu, on se checke, on se tape sur l’épaule on se prend dans les bras. On sait la dangerosité de nos missions mais il ne faut pas penser à ça, on reste concentrés sur ce qu’on a à faire." Avant l’assaut final, Titi, Bobby, Jeremy, avaient avancé mètre par mètre dans la fosse du Bataclan et toutes les petites pièces de la salle de spectacle, à la recherche d’un terroriste caché. “On ne savait pas exactement combien ils étaient quand on est arrivés, ni s’ils étaient encore là”, rappelle le commissaire Molmy, ex-patron de la BRI, désormais à la tête de la BPM, la Brigade de Protection des Mineurs à Paris. En arrivant, chaque policier de la BRI a été confronté à la scène de massacre, "un massacre inimaginable, on n’avait jamais vu ça", dit Christophe Molmy, en baissant la voix.

Le bouclier Ramsès, derrière lequel se sont protégés les hommes de la BRI au Bataclan
Le bouclier Ramsès, derrière lequel se sont protégés les hommes de la BRI au Bataclan © AFP / Martin BUREAU

"On a progressé mètre par mètre, au milieu des corps"

Près de six ans après, Jey n’a rien oublié de cette vision d’horreur, en entrant dans le Bataclan, “avec les spots allumés, une grosse lumière blanche, on pense que tout le monde est mort”. Le plus douloureux pour Jey a été d’enjamber les gens, au milieu des râles et des blessés qui appelaient au secours. "On devait leur dire qu’on allait revenir pour eux, mais nous, il fallait qu’on trouve où était la menace, on a progressé mètre par mètre, au milieu des corps, puis on a trouvé des gens cachés dans les toilettes, puis les otages dans ce couloir.”

Tous ces survivants terrorisés, tous ces blessés, tous ces morts, jamais la BRI n’y avait été confrontée si durement. Le 9 janvier 2015, cette brigade anti-commando avait pourtant mené un autre assaut, avec le RAID, face au terroriste de l’Hypercacher, Amedy Coulibaly. Ce jour-là, le terroriste avait fait quatre morts, la BRI avait libéré avec le RAID une trentaine de survivants. Au Bataclan, la masse des victimes a été pour tous une épreuve encore plus terrible. “Il y a un avant et un après Bataclan”, commente Simon Riondet, commissaire divisionnaire, qui a pris les rênes de la prestigieuse BRI en janvier 2021 et se dit très honoré de diriger ces hommes.

Cent hommes de la BRI et un chien d’assaut, nommé Kalach

Cent hommes composent désormais la Brigade de Recherche et d’Intervention : ses effectifs ont été doublés après 2015. La BRI a d’abord été surnommée la brigade anti-gang. Un surnom qui vient de sa naissance en 1964. "À l’époque, il y avait 500 braquages par an, il y avait des gangs redoutables, comme celui des Postiches, et c’est comme ça qu’elle est devenue l’anti-gang", raconte Simon Riondet. Puis en 1972, après l’attentat aux Jeux Olympiques de Munich, la préfecture de police de Paris crée une Brigade anti-commando, dont la BRI est cheffe.

Elle s’entraîne pour les opérations anti-commando avec toutes les autres brigades de la préfecture de police parisienne, de la BAC à la brigade fluviale. Et se prépare à tous les scénarios. "Par exemple, si un bateau-mouche était attaqué, on pourrait intervenir très rapidement avec les navettes de la fluviale", explique le commissaire Riondet, qui insiste sur les bienfaits de ces “entraînements communs avec d’autres policiers mais aussi avec les pompiers” - pompiers qui n’ont pas pu rentrer tout de suite au Bataclan le soir du 13 novembre 2015. Les gars de la BRI s’entraînent aussi avec un chien d’assaut prêté par une brigade canine : le chien, un malinois, est paraît-il doté d’une maîtrise de lui exceptionnelle. Il a été baptisé Kalach.

À la BRI, un policier sur cinq est un tireur d'élite

À la BRI, l’ambiance est presque à 100% masculine. Une commissaire est tout juste en train de prendre ses fonctions en cette fin d’été et au prochain concours de septembre, une candidate s’est inscrite, mais tous les autres opérateurs sont des hommes. Le plus jeune a 28 ans. Le plus âgé, Bobby, 54, et il s’apprête à raccrocher sa cagoule noire. La moyenne d’âge oscille entre 35 et 45 ans, “car il faut une certaine maturité pour intégrer la BRI, des gens avant tout capables de faire face, et pas de stéréotypes”, précise Simon Riondet. 

En effet, il n’y a pas de profil type, mais des grands, des petits, des très musclés, des très secs. Tous ont en commun d’être sportifs, “avec un excellent sens policier”. Car les gars de la BRI ne font pas que des opérations anti-commando. Leur quotidien, c’est aussi de se fondre discrètement dans la population, incognito, en tenue civile, pour faire des filatures, prêter main forte pour des enquêtes judiciaires.

Titi, opérateur à la BRI, spécialiste de la varappe. Il pose à côté d'un des énormes boucliers sur roulettes de la mythique brigade anti-gang.
Titi, opérateur à la BRI, spécialiste de la varappe. Il pose à côté d'un des énormes boucliers sur roulettes de la mythique brigade anti-gang. © Radio France / Sophie Parmentier

“La mission première de la BRI est judiciaire”, précise Grégory Cornillon, commissaire divisionnaire, chef-adjoint de la brigade. Pour lui, les maîtres mots de la BRI sont “volonté, abnégation, persévérance”. Selon lui, l’habitude de travailler sur la voie publique avec les délinquants du quotidien aide beaucoup pour des assauts comme ceux du 13 novembre 2015 : “on sait se faire discrets, se synchroniser, et tirer avec parcimonie”.

Les entraînements au tir sont néanmoins beaucoup plus intensifs que pour tous les autres policiers. “On tire plus de cent cartouches par semaine”, note-t-il, contre 90 par an pour presque tous les autres fonctionnaires de police. À la BRI, un policier sur cinq est un tireur d’élite. Beaucoup ont aussi une spécialité, comme la varappe. C’est le cas de Yann et Titi, qui s’entraînent une fois par semaine avec trente kilos sur le dos, la tête dans le vide, en train de descendre discrètement un immeuble de verre en se tenant à une corde. L’exercice est d’autant plus périlleux que la corde ne doit pas dépasser d’un millimètre pour ne pas alerter celui qu’ils veulent interpeller, dans les situations où ces flics voltigeurs arrivent par le toit. 

"Un lien inébranlable entre nous depuis le 13 novembre 2015"

D’impressionnantes photos de la BRI en opération sont accrochées aux murs de la brigade. Dans la principale pièce de vie, il y a les sourires des otages du Bataclan. Des dizaines d’otages, ceux du couloir mais aussi ceux d’une loge ou des faux-plafonds, qui ont dédicacé des mots avec des cœurs. “Aux héros de la BRI, merci à jamais”, signe Grégory, l’un des otages du couloir.

Quand on leur demande s’ils se voient comme des héros, Christophe, Jey, Bobby, Yann, Titi haussent tous les épaules avec un sourire gêné. "J’ai juste fait mon travail, même si cette intervention restera ancrée à vie en moi", dit Titi. "Maintenant, j’essaye de faire passer le message aux jeunes recrues qu’on peut tomber sur des choses très dures. En tout cas, ça a renforcé ma combativité.” Bobby ajoute : "les otages incarnent le fruit de ce pour quoi vous êtes capable de faire un sacrifice, mais il faut rester extrêmement humbles, nous sommes restés des hommes de l’ombre". Des hommes qui se sentent "habités" par une mission. Et ont désormais entre eux "un lien inébranlable", celui du Bataclan, qui les a marqués à jamais.

Quelques-uns ont demandé à être mutés après le vendredi 13 novembre 2015. Tous les autres disent qu’ils n’ont pas vraiment eu besoin des psys qu’on leur proposait. Mais tous confient, un peu émus, qu’ils sont “marqués”. Et ils ajoutent qu'ils ont été meurtris par la commission d’enquête parlementaire qui a critiqué leur opération. "C’est difficile d’être fier dans un moment où il y a eu tant de morts, de blessés, de familles en deuil, mais on est fiers de ce qu’on a fait. À partir du moment où on arrive, après le commissaire de la BAC et son chauffeur, plus personne n’a été tué. Ça ressemblait à un théâtre de guerre. Depuis, on passe notre temps à s’entraîner en espérant que ça n’arrive plus”, conclut Jey.

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.