Saïd Kouachi
Saïd Kouachi © Préfecture de police

Saïd et Chérif Kouachi sont nés respectivement en 1980 et 1982 à Paris, dans une fratrie pauvre de cinq enfants. Le père, violent, meurt en 1991. La mère, dépassée, en 1994. A 12 et 14 ans, les aînés sont placés dans un foyer de Treignac en Corrèze. A leur majorité, ils retournent dans le 19ème arrondissement de Paris, hébergés dans la famille d’un ami du foyer.

Les Kouachi, comme les fils de leur nouvelle famille adoptive, adoptent un islam rigoriste. Entre petits larçins et joints de cannabis, Chérif Kouachi commence à suivre avec son frère les cours d’un jeune prêcheur salafiste, Farid Benyettou.

Chérif, candidat au djihad à 22 ans

Chérif kouachi
Chérif kouachi © Préfecture de police

Au début des années 2000, nombre de jeunes du quartier sont sensibles à la cause du djihad en Irak. Certains vont partir combattre les Américains, trois mourront à Falloujah en 2004. En janvier 2005, Chérif Kouachi est interpellé alors qu’il a prévu de s’envoler pour la Syrie, avec son ami Thamer Bouchnak. Leur préparation : des footings, et un cours théorique sur le maniement de la kalachnikov. Saïd fait trois jours de garde à vue, mais il affirme ne rien savoir des projets de son frère. Chérif est décrit comme l’un des plus virulents du groupe, et très antisémite : un proche assure même aux enquêteurs qu’il aurait voulu attaquer des restaurants ou commerces juifs à Paris juste avant de partir. Lui conteste, il assure même qu’il a failli renoncer au djihad, puis qu’il s’est décidé « par fierté », et qu’il était prêt à mourir.

En mai 2008, Chérif est condamné à trois ans de prison dont 18 mois fermes lors du procès de la filière des Buttes-Chaumont . Il a déjà purgé sa peine en détention provisoire, un épisode qui l’a renforcé dans ses convictions, d’après Farid Benyettou :

Il considère que notre passage en prison était en quelque sorte une épreuve, qu’on était un groupe un peu spécial et il avait du mal à accepter qu'on puisse se mélanger aux autres.

Pendant ses 18 mois à Fleury-Mérogis, Chérif Kouachi a « rencontré » Djamel Beghal (placé à l’isolement mais qui communique par la fenêtre), condamné pour un projet d’attentat en 2001, et qui fait figure de « petite star » carcérale selon Farid Benyettou. Il s’est aussi lié avec un trafiquant de Grigny, Amédy Coulibaly.

En 2010, Chérif Kouachi va rendre visite à Djamel Beghal dans le Cantal. Déchu de sa nationalité française, impossible à expulser vers l’Algérie pour cause de non respect des droits de l’homme, Beghal se retrouve assigné à résidence. Il suit à distance les préparatifs pour faire évader de Clairvaux Smaïn Aït Ali Belkacem, l’un des terroristes de 1995. Projet avorté : le 18 mai 2010, 14 personnes sont interpellées, dont Djamel Beghal, Amédy Coulibaly, Chérif Kouachi, et deux autres membres du groupe des Buttes Chaumont. Ils seront condamnés en 2013, sauf Chérif Kouachi, relaxé faute de preuve.

Un mystérieux voyage au Yémen

Les Kouachi vont réussir à se fondre dans un relatif anonymat. Ils se marient, leurs épouses sont tout aussi radicalisées : elles se voilent de la tête aux pieds et ne parlent pas à d’autres hommes. Chérif Kouachi s’installe à Gennevilliers, Saïd déménage à Reims. Chérif Kouachi travaille comme intérimaire, comme poissonnier. Puis il se lance dans la vente de chaussures et vêtements de contrefaçon chinois. Lui ne peut pas avoir d’enfant, Saïd a un petit garçon. Les deux frères sont toujours restés très proches, comme soudés par leur enfance difficile, mais plusieurs proches soulignent l’ascendant que Chérif avait sur Saïd. En 2012, Chérif provoque un esclandre à la mosquée de Gennevilliers, lorsque l’imam appelle les fidèles à aller voter.

Outre les visites de Chérif dans le Cantal, une alerte parvient aux services de renseignement, en 2011, via les services américains. Saïd Kouachi figure, le 25 juillet 2011, sur la liste des passagers d’un vol Paris-Oman, avec pour destination finale le Yémen. A ses côtés, Salim Benghalem, qui fréquente le groupe des Buttes Chaumont depuis un séjour en prison pour meurtre. Il a aujourd’hui rejoint le groupe Etat islamique en Syrie, et se réjouira des attentats de janvier 2015 sur une vidéo de propagande. C’est par ses proches qu’on connait un peu mieux l’objectif de ce voyage au Yémen. Pendant trois semaines, il aurait rencontré des djihadistes liés à Al Qaida, aurait été formé au maniement des armes et chargé de commettre un attentat en France contre une université américaine. C’est parce que Salim Benghalem aurait renoncé qu’il aurait été « redirigé » vers la Syrie. Des interrogations demeurent sur l’identité de son compagnon. S’agit-il bien de Saïd Kouachi, plus intéressé par l’étude des textes religieux que par le djihad armé selon Farid Benyettou, le référent religieux des Buttes Chaumont ? Ou bien Chérif, sous contrôle judiciaire, a-t-il pu emprunter le passeport de son frère ? Dans l’édition de l’été 2015 de son magazine Inspire, Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) revient longuement sur la tuerie de Charlie Hebdo, pour laquelle l’organisation aurait préparé le « moujahid » Saïd Kouachi. Les spécialistes du djihadisme restent néanmoins prudents sur la crédibilité de cette revendication, peut être opportuniste. D’après Le monde (5 janvier 2015), Chérif et Saïd étaient en contact, par mail et par téléphone, entre 2011 et 2013, avec Peter Chérif, un ancien des Buttes Chaumont parti rejoindre AQPA (il est sur la liste noire du département d’Etat américain, tout comme Benghalem).

L’ancien prêcheur des Buttes Chaumont, Farid Benyettou, assure qu’il avait commencé à prendre ses distances avec ses anciens disciples. Quelques mois avant les attentats, Chérif Kouachi reprend contact, passant dans le 19ème à l’improviste. Benyettou est d’abord « frappé par son physique » : selon lui Chérif Kouachi a « doublé de volume », le fruit, au moins en partie, d’un entrainement sportif. Il se montre très insistant pour poursuivre leurs discussions. Sans révéler ses projets meurtriers, mais peut-être pour chercher une caution religieuse ? Les deux hommes ne sont plus d'accord. Farid Benyettou dit avoir été bouleversé par l'affaire Merah, que son ancien élève approuve :

Il a essayé de me convaincre que Daech était dans le faux et que c'était Al Qaïda qui était dans le vrai. J'ai essayé de lui expliquer que ce que faisaient ces groupes djihadistes au nom de la religion et du djihad c'était pas du tout légitimé dans la religion. Sur le moment j'avais l'impression de voir une évolution de sa part, malheureusement cela n'a pas été le cas. Rétrospectivement je pense que sa décision était déjà prise.

Les frères Kouachi restent une large zone d’ombre de l’enquête. Si Coulibaly a acheté des armes en Belgique, financées par des escroqueries au crédit automobile, on ne sait pas comment les Kouachi se sont procuré fusils d’assaut, armes de poing, et même un lance-roquette. Est-ce Coulibaly qui les leur a fournis ? Elles n’ont pourtant pas la même provenance. Le matin du 7 janvier 2015, les frères Kouachi auraient dit à leurs femmes qu’il partaient faire les soldes.

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