Ils sont de plus en plus sollicités, croulent parfois sous les dossiers, ne comptent pas leurs heures : les magistrats font face à une charge de travail qui met en péril leur santé et la qualité de leurs décisions, selon une enquête menée par le Syndicat de la magistrature. Une juge d'application des peines témoigne.

Les magistrats travaillent le plus souvent 50 heures par semaine, au minimum (photo d'illustration)
Les magistrats travaillent le plus souvent 50 heures par semaine, au minimum (photo d'illustration) © Maxppp / Lionel VADAM

Mariam* est juge d'application des peines (JAP), un poste-clé dans le système judiciaire. Comme beaucoup de ses confrères, elle travaille "à peu près 50 heures par semaine". Elle ne s'en plaint pas, mais s'inquiète d'une surcharge de travail global chez les magistrats, qui ne comptent pas leurs heures face à une tâche quasi infinie : à elle seule, elle gère actuellement 1 500 dossiers. Elle répond aux questions de Corinne Audouin.

FRANCE INTER : À quoi ressemblent vos journées de travail en tant que magistrate ?

"J'ai l'impression de faire beaucoup de masse. Je n'oublie pas que j'ai des gens en face de moi, et que les décisions que je vais prendre vont avoir un impact sur leur vie. Mais dans le contexte actuel, il faut répondre de plus en plus vite, à de plus en plus de demandes. Sous couvert de nous donner des moyens, on nous demande d'être très disponibles, de compenser. Ça ne s'arrête jamais, on n'a jamais la satisfaction du travail terminé.

Si vous vous arrêtez, le travail n'est pas fait, personne ne vient vous remplacer. Et quand vous reviendrez, vous devrez faire ce que vous avez laissé. Il faut savoir que quand vous êtes appelé à d'autres tâches, comme siéger en cour d'assises ou remplacer un collègue en congé, votre travail n'est pas fait. Et quand vous revenez, vous avez en plus cette charge-là, comme si vous étiez allé vous promener. Vous avez ce sentiment d'insatisfaction totale."

C'est une fonction qui demande beaucoup ?

"Ça nécessite une implication entière, il faut être très en forme, très disponible, très réactif. Et donc ne jamais être en difficulté. C'est faisable... Si vous êtes dix heures par jour devant votre poste et que vous ne faites rien d'autre. Nécessairement, ça a des conséquences sur certaines personnes qui n'arrivent plus à gérer. Est-ce que c'est normal de gérer de l'humain dans des conditions pareilles, sans avoir le temps d'une réflexion posée ? Est-ce que c'est ça qu'on veut d'un juge ?"

Qu'est-ce qui fait que malgré tout, on ne renonce pas dans ces conditions ?

"Des gens qui arrêtent, il y en a, tout comme des gens en longue maladie. Mais il y a une volonté de bien faire qui est telle qu'on ne s'écoute pas vraiment. Et ça aussi c'est dangereux, parce qu'on est en contact avec des gens toute la journée, des gens en souffrance, des gens violents, des gens malades...

On ne veut pas travailler moins, on veut travailler mieux, dans de bonnes conditions, pour que ce travail garde du sens. Le fait de dire qu'un juge trop fatigué, humainement épuisé, c'est dangereux, ça n'est pas audible. Notre façon de fonctionner, c'est d'être performant jusqu'au moment où l'on ne se voit plus, où l'on s'oublie. Je ne pense pas qu'on puisse bien traiter des gens sans bien se traiter soi-même."

Quelles conséquences cette surcharge de travail peut avoir sur la qualité des décisions rendues ?

"Quand vous êtes face à des gens, vous devez connaître votre dossier sur le bout des doigts, sinon ça ne sert à rien de venir. On est des bons élèves, des bons éléments, on est consciencieux pour la plupart. On ressent vraiment la nécessité d'apporter notre part dans une société en souffrance, qui ne va pas bien, et le fait que si nous, on n'est pas réactif, et qu'on ne donne pas les réponses, il y a un risque que ça aille plus vite, plus mal. Donc on le fait, mais à un prix qui est assez lourd, et qui n'est pas pris en compte : les mots, c'est gentil, mais il faudrait des moyens."

* Le prénom a été modifié

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