Jour 18 au procès des attentats de janvier 2015 - L'audience, interrompue la veille en raison d'un accusé malade, a repris "sans risque sanitaire" selon le président. Audience lors de laquelle on a longuement entendu un enquêteur de la DGSI.

En rose, Izzana H, la veuve de Chérif Kouachi. En vert, Soumya B, la veuve de Saïd Kouachi.
En rose, Izzana H, la veuve de Chérif Kouachi. En vert, Soumya B, la veuve de Saïd Kouachi. © Radio France / Matthieu Boucheron

9h30 ce vendredi matin, dans l'immense salle d'audience où se tient le procès des attentats de janvier 2015. La petite cloche qui annonce l'arrivée de la cour retentit. Les magistrats s'installent dans leurs fauteuils noirs. Dans son box, l'accusé Mickaël Pastor Alwatik est déjà assis, la tête entre les mains. La veille, l'audience a été suspendue en raison de l'état de santé de cet accusé, fiévreux et secoué de vomissements. Il a vu un médecin. Un test Covid a été fait en urgence, en raison des symptômes. Il s'est révélé négatif. "Les conditions sanitaires sont réunies" pour que l'audience reprenne, annonce le président Régis de Jorna. Et le dix-huitième jour d'audience démarre, exactement là où il s'était brutalement arrêtée la veille : au beau milieu du visionnage de la revendication d'AQPA, Al Qaïda dans la Péninsule Arabique, qu'avait commencé à décrypter hier un enquêteur de la DGSI.

L'accusé Mickaël Pastor Alwatik
L'accusé Mickaël Pastor Alwatik © Radio France / Matthieu Boucheron

Vidéo de revendication

On relance le visionnage de cette vidéo qui avait été publiée par une organe de propagande d'AQPA le 14 janvier 2015. Le porte-parole de l'époque apparaît sur grand écran, barbichette tricolore, noire, blanche et blonde. La vidéo dure onze minutes et est élaborée. Se mélangent des images montrant les frères Kouachi, kalachnikovs à la main, le 7 janvier 2015, juste après leur attaque contre Charlie Hebdo. On voit aussi leurs portraits, puis celui d'Oussama Ben Laden, puis des images d'autres attentats, comme celui du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers à New York. La voix de l'ex porte-parole d'AQPA qui résonne dans la grande salle d'assises revendique "la bataille de Paris" pour "venger Allah et le prophète" et qualifie les frères Kouachi de "héros de l'islam". 

L'enquêteur de la DGSI commence à analyser la vidéo. Lui aussi est visible à travers un écran, ou plutôt invisible, protégé par l'anonymat : il est le témoin SI562, une vague ombre derrière un voile blanc flouté. SI562 a été chef d'un service enquêteur de la DGSI pendant sept ans. Il maîtrise son sujet, détaille une partie du trombinoscope de la djihadosphère, et met en relief les connexions entre les trois terroristes de janvier 2015 et des mentors. 

Plusieurs mentors

Premier mentor des frères Kouachi : Farid Benyettou, ex-prédicateur de la filière des Buttes-Chaumont à l'époque où Chérif Kouachi, surtout, rêvait de partir faire le djihad, dans les années 2000. Pour son appartenance à cette filière, "Chérif Kouachi a été condamné à trois ans de prison dont dix-huit mois avec sursis" rappelle l'enquêteur. En prison, il a rencontré Djamel Beghal, son nouveau mentor. Beghal est à l'isolement à Fleury-Mérogis, condamné à dix ans de prison pour avoir voulu commettre un attentat contre une cible américaine. 

Beghal est un détenu charismatique qui attire Chérif Kouachi mais aussi Amedy Coulibaly, qui purge alors une peine de droit commun, Coulibaly est encore un délinquant multi-récidiviste, pas encore converti à l'islam radical. À la fin des années 2000, Beghal est placé en résidence surveillée à Murat dans le Cantal. Chérif Kouachi va le voir, Amedy Coulibaly aussi, accompagné de sa fiancée Hayat Boumeddiene, l'une des accusées de ce procès, accusée en fuite en Syrie. 

L'enquêteur de la DGSI parle aussi de Peter Cherif, autre grand absent de ce procès, au grand regret de plusieurs avocats et victimes. Peter Cherif a été interpellé en décembre 2018, à Djibouti, trop tard pour être renvoyé devant cette cour, l'instruction était déjà bouclée ; son cas a été disjoint. L'enquêteur de la DGSI parle devant la cour de ce voyage de Chérif Kouachi datant de 2011 pour rendre visite à Peter Cherif, vieux copain de la filière des Buttes-Chaumont. Me Maktouf, avocate de parties civiles, demande à l'enquêteur : Chérif Kouachi a-t-il pu être introduit par Peter Cherif auprès des commanditaires d'AQPA ? Peter Cherif étant lui-même considéré comme un présumé commanditaire de l'attentat contre Charlie Hebdo. L'enquêteur explique qu'il est en tout cas certain que Chérif Kouachi s'est entraîné au Yémen à cette période. L'enquêteur rappelle les premières fatwas contre Charlie Hebdo, 2009

"Il reste des zones d'ombre"

Des avocats l'interrogent sur la surveillance des frères Kouachi qui ont été dans le collimateur de la DCRI devenue DGSI. Et l'enquêteur anonyme parle de ses "regrets", la voix émue. Ses regrets que cinq ans après, "il reste des zones d'ombre" sur les frères Kouachi qui ont été suivis et écoutés par les services de renseignement jusqu'en 2014. Mais le policier antiterroriste explique toute la problématique de ce suivi. Il affirme qu'ils n'ont trouvé "aucun élément justifiant ce suivi" des frères Kouachi après 2014, les écoutes téléphoniques et les filatures ponctuelles ne montrant aucun projet d'attentat. Le policier rappelle qu'à cette période, des centaines de jeunes candidats au djihad partaient en Syrie, et c'est l'impression qu'ils ont eue, pour Chérif Kouachi, qui n'était pas alors un objectif prioritaire. 

Sur les 8.000 cibles radicalisées dangereuses, le policier du renseignement indique qu'on ne peut pas toutes les suivre : "on ne fait pas une bulle autour des individus pendant des heures, pas une bulle physique comme on le ferait avec des gardes du corps". Il faut prioriser, "trier", sans cesse évaluer. Et derrière l'écran blanc, la voix anonyme de l'enquêteur répète ses "regrets de ne pas avoir réussi à montrer que les Kouachi voulaient commettre un attentat". Il regrette aussi que la DGSI soit sans cesse accusée de failles car, dit-il, "les hommes et les femmes de l'antiterrorisme font ça par conviction, chaque attentat est ressenti par un échec par nous tous". 

Alertes sur les smartphones : attaque dans le 11e arrondissement

Il est un peu plus de midi et les premières alertes s'affichent sur les téléphones portables, en mode silencieux. Les alertes mentionnent cette attaque au couteau qui a fait plusieurs blessés, dans le 11e arrondissement de Paris, près des anciens locaux de Charlie Hebdo. Sur les bancs des parties civiles, plusieurs "Charlie" sont là, abasourdis, inquiets, sans mot. Murmures et émoi dans la salle d'assises. Le président est sans doute prévenu. Il suspend subitement l'audience, pour cinq minutes, sans explication. Et cinq minutes plus tard, l'audience reprend, toujours sans un mot d'allusion à l'attaque qui vient de se produire. 

L'enquêteur de la DGSI achève son témoignage érudit. Dans lequel il parle aussi d'Amedy Coulibaly, non surveillé pour sa part, sauf à travers le renseignement pénitentiaire jusqu'en 2014. L'enquêteur évoque également d'un des frères Belhoucine, Mohamed, l'aîné, commanditaire présumé des attentats à Montrouge et à l'Hyper Cacher. Mohamed Belhoucine est l'un des quatorze accusés de ce procès mais est présumé mort en Syrie. Enfin, l'enquêteur indique le nom d'un autre commanditaire présumé pour les attaques commises par Amedy Coulibaly. Son nom est sorti récemment : il s'agirait d'Abdelnasser Benyoucef, dénoncé par une de ses ex-épouses, Sonia, qui devait témoigner devant la cour ce matin, mais le fera plus tard.

Le témoignage des veuves

C'est au tour des veuves des frères Kouachi de s'avancer à la barre. Il est 14 heures 30. La veuve de de Chérif, Izzana H. est la première à témoigner, grande jeune femme en longue robe rose, foulard assorti sur la tête. Elle a du mal à parler, s'attendait à ce qu'on lui pose des questions. Pour une fois, le président n'en pose pas d'emblée. Elle commence : "J'ai été mariée avec Chérif Kouachi depuis mars 2008. Je me refais le film mais c'est très difficile de me dire à quel moment j'ai loupé quelque chose, pourquoi il est parti armé sur Paris" le 7 janvier 2015. Izzana H. dit de Chérif Kouachi que c'était "un homme joyeux, plein de vie, respectueux", et elle répète qu'elle a du mal à comprendre. Quand elle a vu, longtemps après, les images de son mari armé de son fusil d'assaut sortant des locaux de Charlie Hebdo, "j'ai vu qu'il avait une détermination, je ne l'ai pas reconnu, pour moi, c'était pas le Chérif que j'avais au quotidien à la maison". 

Le matin du 7 janvier 2015, ils se sont réveillés en même temps dit-elle, vers 8 heures et demie, 9 heures, elle ne sait plus. Puis elle a entendu sonner à l'interphone. C'était Saïd, son beau-frère. Comme Chérif et elle habitaient un studio de 20 mètres carrés et pratiquaient un islam rigoriste, ne tolérant pas qu'elle soit dans la même pièce qu'un autre homme hormis son mari, elle explique que son beau-frère ne pouvait pas rester. Chérif Kouachi lui a annoncé qu'il partait "faire les soldes" avec son frère Saïd, et elle n'a rien trouvé à redire, même si deux jours avant, c'est avec elle qu'il avait fait des repérages pour les soldes. Les jours d'avant, Izzana H. répète qu'elle n'a rien remarqué d'anormal, à part le manque d'appétit de son époux, qui se plaignait de "maux de ventre" et a sauté plusieurs repas. Rien de plus, affirme-t-elle. 

Elle se lasse d'être la "veuve de"

Elle est interrogée sur son amitié avec Hayat Boumedienne, alors fiancée à Amedy Coulibaly. Explique qu'elles s'entendaient bien, que "les parloirs" les ont rapprochées, ainsi que leurs désirs d'enfant qu'elles n'ont pas eus. Elles ont fait de la boxe et du taekwondo ensemble. Izzana H. affirme qu'ensuite, Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly se sont perdus de vue. Des avocats s'étonnent de la visite du couple Coulibaly-Boumeddiene en novembre 2014, de retour de La Mecque. Visite surprise selon Izzana H. Des avocats de parties civiles tentent de lui faire dire le contraire. Mais elle ne varie pas. Et conclut que cinq ans après les faits, elle est lasse d'être "la veuve de", d'être "madame Kouachi, elle ne veut plus être associée à ce nom. Izzana H. dit qu'elle a essayé d'avancer en travaillant, en déménageant. Elle conclut : "on s'est aimés mais ma vie s'arrête le jour où il a décidé de sortir avec les armes".

Au tour de sa belle-soeur, Soumya B. de témoigner à la barre. Elle, est la veuve de Saïd Kouachi. Soumya B. est une petite femme ronde, enroulée dans une sorte de djellaba verte à capuche, foulard noir sur les cheveux. Elle lance un "bonjour" énergique au président face à elle. C'est en fait l'assesseur qui a commence à lui parler, masque sur la bouche. "Ah, c'est pas vous ?" s'exclame-t-elle d'un ton presque badin face au président. Et elle raconte sa rencontre avec Saïd lors d'une formation professionnelle à Paris, en 2007. Ils se sont mariés dans les mois qui ont suivi. Ont eu ensuite un petit garçon. Puis sont partis vivre à Reims "à cause de mes problèmes de santé". Elle ne sait pas trop quoi ajouter. Elle dit : "chez nous, y avait rien de spécial". Chez eux, venait souvent Chérif, le petit frère de Saïd, mais "quand ils se retrouvaient, c’était pour jouer à la playstation"

L'assesseur cite une sœur des Kouachi qui déclarait aux enquêteurs que la religion était devenu plus importante que tout pour ses frères. La veuve de Saïd rectifie, dit qu'à ses yeux c'était "normal, les cinq prières par jour, ils allaient parfois à la mosquée". Elle dit qu'elle a "rien vu" de la radicalisation de son mari. Rien vu, même le 7 janvier 2015, quand son époux lui a annoncé qu'il partait faire les soldes à Paris avec son petit frère. Pourtant, Saïd avait une gastro et a dû prendre un anti-vomitif, mais elle ne s'est pas alarmée. N'aurait jamais pu imaginer ce scénario, dit-elle. Un avocat l'interroge sur les problèmes de vue de Saïd. Soumya B. répond que peu de temps avant, ils étaient allés chez l'ophtalmo, "il pouvait pas conduire et il devait faire une greffe de la cornée, il me semble". Me Korchia, avocat de victimes de l'Hyper Cacher lui demande si ce n'est pas elle qui est "aveugle" de n'avoir rien décelé d'anormal avant que son mari ne parte tuer à Charlie Hebdo ? Me Metzker, autre avocat de parties civiles veut savoir quant à lui quelle est la maladie de Soumya B., qui ne veut pas lui répondre. Il ironise inutilement en s'étonnant qu'elle ne soit pas en chaise roulante. Elle lui rétorque que sa maladie, c'est "des jours avec, des jours sans", certains jours elle a besoin de béquilles ou de sa chaise roulante. 

Une autre avocate de parties civiles ose lui demander  : "Ces bagues que vous touchez, est-ce qu’elles vous ont été offertes par Saïd Kouachi ou quelqu'un d’autre ?" Soumya B. réplique que les bagues n'ont pas été offertes par son défunt mari terroriste. Un mari qui, dit-elle, était "doux, gentil, attentionné, il me soignait quand j'étais malade, on se faisait des soirées cinéma, playstation." On l'interroge ensuite sur ce qu'elle pense des caricatures de Mahomet publiées dans  Charlie Hebdo. "Je trouve qu’on peut faire rire autrement. Que c’est un manque de respect envers une communauté. Après, ils sont libres de faire ce qu'ils veulent. S’ils trouvent que c’est bien et rigolo, tant mieux. Mais moi je trouve que ça se fait pas" répond sans détour Soumya B. La cour et les avocats n'ont plus de questions à lui poser. La veuve de Saïd Kouachi lance un "merci" aux magistrats et leur souhaite "bon courage". L'audience reprendra lundi à 9 heures 30, pour la cinquième semaine de ce procès.

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