L'avocat général, Luc Frémiot, a requis 18 ans de réclusion, refusant de tenir compte de "troubles psyhiques" chez l'accusée.

L'avocat général Luc Frémiot pendant son réquisitoire
L'avocat général Luc Frémiot pendant son réquisitoire © Radio France / Salomé Marques / ESA

"Au moment où je prends la parole, j’entends des cris de l’école d’en face, avec leurs cartables et les parents en double-file parce qu’ils ne supportent pas l’idée de les laisser 50 mètres sur le trottoir.

► ► ► ALLER PLUS LOIN | Suivre le procès de Fabienne Kabou en direct et en intégralité

Les cours d’assises sont des cathédrales de la douleur et la souffrance est universelle et on peut tous se retrouver et se donner la main. Je suis, aux yeux des avocats du moins, l’accusation. C’est réducteur et caricatural. En réalité, je suis l’avocat de la société. Mais je ne suis pas venu là pour vous caricaturer Mme Kabou.

Ce psychiatre, monsieur Zagury, cet homme qui veut rentrer dans l’histoire. Quelle vanité. Qu’il prenne garde de ne pas rentrer dans l’histoire par la petite porte, dans les histoires de palais. Qu’il prenne garde. Ce n’est pas à nous d’arbitrer la guéguerre entre écoles de pensées psychiatriques et psychologiques. Ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est cette petite fille dont on a très peu parlé. Parce que madame Kabou ,regardez-moi, je vous parle, vous avez pris toute la place. Ce n’est pas parce que vous avez un QI de 135 et que vous êtes belle que nous sommes dans l’incapacité de poser les questions qui font mal, madame.

L'avocat général Luc Frémiot pendant son réquisitoire
L'avocat général Luc Frémiot pendant son réquisitoire © Radio France / Salomé Marques / ESA

C’était une commodité affective de vivre avec Michel Lafon. Vous êtes dans une situation difficile sur le plan financier, psychologique, administrative. Il reste Michel Lafon, cet homme cultivé qui connaît en plus votre pays. Il va vous ouvrir les portes comme vous êtes. Il vous prend comme vous êtes. Pour lui, c’est une histoire d’amour, qui va laisser sa vie en miette. Vous dites qu’il est condescendant. Mais dans ces conditions, madame, pourquoi restez-vous avec lui. Peut-être que vous n’êtes pas facile au quotidien, monsieur, je n’en sais rien. Mais est-ce une raison pour le traiter de la façon dont vous le traiter devant les juges?

Il faut arrêter avec ce tout-psychiatrique. La vie ce n’est pas ça. On est dans l’humain, dans les sentiments. Et ça fait des existences, ça fait des vies. J’aurais bien aimé faire un tour dans votre atelier, monsieur. J’aime bien la petite cour avec les arbres. En automne, ça doit être magnifique. Et monsieur Lafon, il ouvre son portefeuille comme il vous ouvre les portes. Et votre maman, qui ne lui parle pas, peut-être parce que c’est un vieux blanc, elle accepte 40 000 euros.

Alors moi je pense à Ada. Ada, c’est le petit fantôme. C’est ce délicieux petit gazouilli que l’on a entendu au cours de cette vidéo avec ses petits sons, ses petits cris. Petit fantôme charmant aux yeux bleus et aux boucles noires. Petit fantôme qui est passé dans votre vie et qui va vous accompagner maintenant, fiché dans votre coeur. Je voulais vous dire madame, vous avez vidé cette salle d’assises de toute émotion. Vous avez apporté une froideur. Vous savez, j’en ai vu des affaires … Ces murs suintent de souffrance, de non-dit, de tristesse. On vous a écoutés fascinés, parce qu’on se disait “au bout de la phrase parfaitement construite, il va y avoir enfin un petit mot qui réchauffe”.

Au psychiatre, vous dites, “j’avais orchestré la fin de la sexualité avec Michel Lafon”. Vous vous rendez compte des mots? C’est Michel qui chausse ses bottes de randonneur et qui veut troquer son sac-à-dos contre un porte-bébé. Quand on est père à 19/20 ans, on n’a pas la même relation avec ses enfants parce qu’on n’est pas adapté. Mais quand on est père un peu plus âgé, c’est fou tout ce qu’on découvre. L’amour d’un père ou d’une mère pour son enfant, ça ne se résume pas à la fin dans les cheveux, à l’histoire qu’on raconte le soir. Ca se porte tous les jours, c’est une angoisse. Surtout quand ils sont à l’école. Souvenez-vous de la première fois où vous avez emmené votre enfant à l’école, où vous lui avez lâché la main. C’est un déchirement. Et vous vous avez réussi à lui lâcher la main sur cette plage.

Vous avez menti, madame, à vos parents. Vous avez menti à votre père, cet homme brisé. Il n’a plus le même visage que quand il est rentré dans cet salle d’assises. Les mensonges vont continuer, on les a examinés. Vos mensonges on les suit comme le petit Poucet. Partout où vous allez, vous les semez et ils grandissent. Réfléchissez-y. Pensez-y, madame, à ce que je vous dis aujourd’hui. Il faut que vous réfléchissiez, madame. Chez vous, c’est lisse. Une espèce d’autoroute droite, lisse, où vous circulez toute seule. Et qui vous conduit, non pas au péage, mais sur les sentiers de la perdition. J’imagine la petite, assise par terre avec son petit train en bois pendant que vous, derrière votre ordinateur, vous cherchez les horaires de marée.

Pour vous c’est ça le drame : vous n’êtes pas celle que vous auriez voulu être. Vous n’avez pas été aimée par les hommes que vous auriez voulu. C’est l’histoire des Passants, la chanson de Brassens. C’est un poète du Nord qui a écrit les Passants. Vous aviez réussi à vous persuader que cette petite nuisait à votre vie à tous les deux pour vous en débarrasser. Madame, si vous étiez à ma place, je pense que vous seriez un procureur encore plus impitoyable.

Vous arrivez à l’hôtel, vous prenez une chambre, vous montez avec l’enfant. On entend cette douche qui coule, l’enfant qui pleure. Et puis quand il commence à faire nuit, vous partez sur la plage, vous emmenez la poussette d’un côté et l’enfant sous le bras. Vous arrivez sur la plage, madame. Il y a du vent, il fait froid. Et je ne pense pas que la petite était bien dans vos bras. Je pense qu’elle avait froid. Vous avez la petite sous le bras, comme un petit paquet. Vous la déposez sur le sable, vous dites qu’elle avait l’air sereine. Et madame, je crois que c’est votre mensonge le plus insoutenable. Les enfants ont de l’instinct vous savez. Vous l’avez jeté à l’eau, madame, comme une bouée qu’on jette à la mer. Mais ce n’est pas ce qui va vous permettre de vous sauver. En la tuant, vous vous êtes tuée. Bien sûr, on va requérir une peine contre vous. Mais vous êtes définitivement condamnée et vous le savez.

Vous entendez des voix ? Mais madame, Cain aussi entendait des voix après avoir tué Abel. C’est la conscience, madame, c’est la conscience du crime qui vous ronge, ces voix que vous entendez. Vous avez fait d’une pierre trois coups : vous tuez la petite, petit fantôme, vous tuez Michel et vous tuez votre père. Vous n’avez pas besoin de nous parler de la sorcellerie. C’est indigne de vous, c’est une insulte à votre intelligence. Vous vous promenez aujourd’hui sur une marelle dont le ciel est absent. Vous vous souvenez de la marelle ? Vous avez remplacé le ciel par l’enfer.

Mesdames, messieurs les jurés, cet été, vous allez partir en vacances et vous serez les uns les autres sur des plages. Si vous avez quelques minutes, inscrivez le nom d’Ada.

Je requiers la peine de 18 années de réclusion criminelle avec un suivi socio-judiciaire."

► ► ► LIRE AUSSI | Me Saint-Palais : "n'ayez pas peur de faire confiance aux médecins"

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.