Elles sont deux avocates inséparables à ce procès des attentats de janvier 2015. Me Nathalie Senyk et Me Marie-Laure Barré représentent de nombreuses victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, ainsi que le joggeur qui a survécu aux tirs du 7 janvier 2015. Elles se sont confiées à France Inter. Portraits croisés.

Marie-Laure Barré et Nathalie Senyk, avocates charismatiques, au procès des attentats de janvier 2015. Elles plaident pour de nombreuses victimes de Charlie Hebdo.
Marie-Laure Barré et Nathalie Senyk, avocates charismatiques, au procès des attentats de janvier 2015. Elles plaident pour de nombreuses victimes de Charlie Hebdo. © Radio France / Sophie Parmentier

Elles forment un duo aux cheveux d’argent. L’une, Me Nathalie Senyk, a de très longs cheveux gris-noisette qui descendent presqu’au niveau de sa taille, sur sa longue robe noire d’avocate. L’autre, Marie-Laure Barré, a un carré flou argenté et chausse souvent de petites lunettes rouge foncé. Chaque jour, depuis le début de ce procès historique, l’une et l’autre se sont assises au premier rang des bancs réservés aux avocats de parties civiles. Chaque matin, elles sont arrivées les bras chargés des milliers de procès-verbaux du dossier d’instruction qu’elles semblent connaître par coeur. Souvent, au cours de l’audience, elles plongent le nez dans ces montagnes de PV, dénichent en trois secondes celui qu’elles cherchaient, le relisent, et se lèvent, pour poser à un accusé une question toujours aiguisée et pertinente. Quand l’une est debout pour questionner ou plaider, l’autre la soutient d’un regard bienveillant. Elles paraissent complices comme personne d’autre à ce procès sur leur banc. On dirait presque deux sœurs jumelles. 

Avocates libres 

Elles sont deux amies, depuis plus de trente ans. Se sont rencontrées sur les bancs de la faculté à Nanterre, toutes les deux étudiantes dans le même DEA de politique criminelle et des droits de l’Homme, de Mireille Delmas-Marty, à la fin des années 80. Marie-Laure Barré était depuis la deuxième année de fac "fascinée par le droit pénal", surtout par son professeur Jacques Léauté, qu’elle écoutait, admirative, "avec la mâchoire posée par terre". Marie-Laure Barré a tout de suite eu cette volonté de comprendre le passage à l’acte des criminels. Le reste du droit lui semblait bien fade à la fac. Ses études de droit n’ont été qu’un chemin pour le concours du barreau. Devenir avocate était son rêve de petite fille née dans une famille grande-bourgeoise du 16e arrondissement de Paris. "L’enfermement dans ce milieu social ne me convenait pas du tout, je supporte très mal l’enfermement" confie Marie-Laure Barré. Alors, elle a choisi un métier qui la "fascine, pour la liberté". La liberté, Nathalie Senyk a grandi avec. Biberonnée à cette valeur qui, dans sa famille, avait "une place fondamentale". Elle a précieusement gardé ce dessin de François de Kresz, un dur du Larzac de 68, qui avait crayonné ce troupeau de moutons se jetant dans un précipice, quand un seul  remontait en sens inverse, petit mouton noir libre. Un dessin-leçon pour Nathalie Senyk, qui y voit aujourd'hui "une belle illustration de la vie et du métier d'avocat, ne jamais emprunter le chemin qu'on vous tend pour déterminer le vôtre et celui des personnes que vous défendez". Enfant déjà, elle se souvient qu’elle "discutait tout", avec "le rôle d’empêcheuse de tourner en rond, et depuis que je suis avocat, j’y trouve ce que je cherchais, le combat judiciaire, le débat d’idées". 

À l'école du géant des prétoires, Me Henri Leclerc

Mes Senyk et Barré sont donc devenues avocates ensemble. Elles ont prêté serment la même année, en 1991. Et c’est Nathalie Senyk qui la première, a intégré un cabinet mythique, celui de Me Henri Leclerc. À l’époque, ce cabinet était baptisé "Ornano", située au 52 boulevard d’Ornano. Nathalie Senyk se souvient avec nostalgie de ce lieu magique, avec un ADN si particulier, "c'était un nid, où n’importe quel passant pouvait pousser la porte à n’importe quelle heure et avoir une consultation gratuite". Elle a tout de suite adoré "cette façon de penser le droit, de faire en sorte que le droit soit accessible à tous". C’est là qu’elle a appris son métier "auprès de grands avocats, avec un respect absolu de la personne que l’on défend. J’ai eu un plaisir fou à être avocate dans cette structure, où il y avait ce que je cherchais, un engagement politique et social". Et elle avait beau être débutante, Nathalie Senyk a tout de suite eu de "magnifiques dossiers, et la chance de batailler" avec Henri Leclerc, "un immense avocat pour lequel j’ai une immense affection". Son amie Marie-Laure ne tarde pas à la rejoindre dans cet extraordinaire cabinet, où une place vient de se libérer, au départ pour deux mois. "Je suis arrivée au paradis, je leur ai dit, vous arriverez jamais à me foutre dehors", rigole Marie-Laure Barré, des étoiles dans les yeux. "C’était formidable, l’engagement qui était le leur"

C’est auprès d’Henri Leclerc qu’elle aussi a appris "la bataille en droit" et "un engagement dans la défense". Un engagement qui l’a passionnée. Puis, Marie-Laure Barré est partie travailler dans le cabinet de Jean-Louis Pelletier, autre icône des robes noires. Pelletier, star du barreau dès les années 70-80, fut entre autres l’avocat de Jacques Mesrine. Et Me Pelletier fut un modèle pour toute une génération de plaideurs, parmi lesquels Eric Dupond-Moretti, devenu depuis garde des sceaux. Ce que Marie-Laure Barré a aussi adoré chez Pelletier, c’est "la liberté dans la défense". Viscéralement attachée à sa propre liberté, elle a ensuite monté son propre cabinet, avant de s'associer, il y a dix ans, au cabinet d'affaires Carbonnier-Lamaze-Rasle, où elle co-dirige le pôle pénal des affaires. Elle aime "la technicité" du droit des affaires, mais "je continue à faire énormément de pénal de droit commun", précise Me Barré. Nathalie Senyk, elle, est toujours restée fidèle à Me Leclerc, ce géant des prétoires.

"C’est pas par hasard que je fais ce métier, je l’aime passionnément. La défense est chevillée au corps", dit Marie-Laure Barré

Avant de devenir les avocates de plusieurs dizaines de victimes, au procès historique des attentats de janvier 2015, maîtres Barré et Senyk ont longtemps traîné leurs robes sur les bancs de la défense, dans moult affaires retentissantes. L’affaire des évadés de Clairvaux pour Marie-Laure Barré, qui défendait Roland Petegolla. Puis elle fut l’avocate de l’ex-braqueur et multi-évadé Michel Vaujour. À leur sortie de prison, Petegolla comme Vaujour "sont devenus des amis", dit-elle, "mais c’est les seuls". C’est avec eux qu’elle a découvert les longues peines, l’isolement, les quartiers de haute sécurité, "les peines qui mettent dans les situations de rage dont on ne peut parfois plus sortir". Des peines qu’elle trouve "dramatiques et parfois inhumaines". Marie-Laure Barré pense que "la prison, c’est jamais une bonne réponse sauf qu’on n’a pas vraiment le choix". Ce qui lui tient le plus à coeur dans son métier d’avocate, c'est "la démonstration", piocher des éléments de preuves parmi les PV, les analyser, et réussir à démontrer une culpabilité ou une innocence, et "arriver à poser des mots pour que des juges soient à même de pouvoir prononcer une peine juste". La peine juste est son graal. La liste de ses dossiers est longue. Elle a assuré la défense de plusieurs corses -la cache d’armes de Charles Pieri, il y a vingt ans, ou l'assassinat de Lucciana. Elle se bat aussi pour un directeur de la santé dans un dossier de l’amiante. Elle a aussi été avocate dans l’affaire des faux dinars du Barhein, incroyable affaire de fausse monnaie internationale ; elle était l'avocate du conseiller spécial d'Idriss Deby. Et puis Marie-Laure Barré a été l’avocate de pères incestueux, ou de petites filles qui avaient été violées par leurs pères. Elle n’y voit "aucune contradiction, c’est juste qu’on porte la parole, j’entends des choses que j’essaye de restituer après pour apporter de l'humanité". Elle essaye toujours de mettre en relief l'humanité de ses clients, devant des juges qui ont parfois peu de temps pour juger. En une phrase, Marie-Laure Barré résume : "Je fais ce boulot parce que j’aime les gens"

Eclectiques

Dans son job d’avocate, Nathalie Senyk elle aussi aime la diversité. "Ce que je trouve magnifique dans ce métier, c’est de passer d’un monde à l’autre, et d’une affaire criminelle à une affaire plus technique", explique-t-elle. En trente ans de prétoire, Nathalie Senyk a été marquée par le procès des mineurs du puits Simon, après l’explosion d’un puits minier, la pire catastrophe de Lorraine, une vingtaine de morts, une centaine de blessés ; elle avait plaidé contre les houillères du bassin lorrain. Elle défend des laboratoires, comme l'un de ceux qui a fabriqué le vaccin contre l’hépatite B. Elle affectionne depuis plus de trente ans le droit pénal de la santé comme celui des affaires, et se passionne pour les affaires criminelles. Me Senyk a défendu des accusés très médiatiques. L’affaire Guillemot, du nom de cette jeune mère accusée d’avoir tué en 1994 son bébé, Lubin. L’affaire Courjault, autre affaire de mère accusée, cette fois d’avoir congelé plusieurs de ses nouveau-nés. L’affaire Bissonnet, accusé d’avoir commandité l’assassinat de sa femme. Et puis Me Senyk plaide dans des dossiers d'art, car elle aime les arts.

"Ce procès est difficile mais essentiel. On se sent au coeur du volcan avec Charlie", dit Nathalie Senyk.

Dans l’affaire des attentats de janvier 2015, c’est Marie-Laure Barré qui la première, a rencontré les survivants de Charlie Hebdo. C’était peu après le 7 janvier 2015. Les journalistes rescapés avaient été recueillis à Libération. Me Barré se souvient "de la force et de la violence" qu’elle a ressenties face à eux. Et elle a tout de suite eu "l’impression d’être avec des copains, je me suis retrouvée autour de cette table où tout le monde arrivait encore à rire, un peu". Elle leur a expliqué ce que ça voulait dire d’être parties civiles. Elle accompagne depuis des années beaucoup de survivants de Charlie Hebdo, parmi lesquels Coco, la dessinatrice que les frères Kouachi ont prise en otage, kalachnikovs pointées sur elle, pour la forcer à taper le code d’entrée du journal. Me Barré défend Riss, le caricaturiste et directeur de la publication de Charlie Hebdo, qui a été blessé dans l'attentat contre son journal, recroquevillé sous un bureau tandis que ses amis mouraient autour de lui. Elle représente aussi Maryse Wolinski, la veuve du dessinateur Georges Wolinski. Et aussi la fille aînée et les sœurs de Bernard Maris. Et encore Marika Bret, l’ancienne compagne de Charb. Et aussi la famille d'Elsa Cayat. Et Marie-Laure Barré se dit "très fière" de plaider pour eux, "je suis très fière de me lever pour eux, parce que j’ai un respect infini pour leur engagement et ce qu’ils font pour nous, et j’aime la manière dont ils le font". Elle qui a tant détesté l’enfermement grand-bourgeois qui l’étouffait, adore la manière dont les Charlie voient le monde, "cette provocation, ça me plaît beaucoup ; ils nous font réfléchir". Elle pense qu’ils ont raison de "ne pas se soumettre" à ceux qui les attaquent. Elle évoque les attaques terroristes perpétrées durant le procès, la première contre les anciens locaux de Charlie Hebdo en septembre, la deuxième contre le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, qui avait montré des caricatures de Charlie à ses élèves. "Cela me donne encore plus envie de me battre", souffle Marie-Laure Barré. 

C’est elle qui a présenté Nathalie Senyk aux survivants et proches de victimes de Charlie Hebdo. "De magnifiques personnes, à partir du moment où on m’a demandé de les assister, c’était une évidence", explique Me Senyk, qui représente Simon Fieschi, le jeune webmaster qui a été transpercé par une balle de kalachnikov, Véronique Cabut, veuve du génial Cabu, les parents de Stéphane Charbonnier alias Charb, Kevin Brinsolaro, le fils de Franck Brinsolaro, le policier qui protégeait Charb. Elle accompagne aussi Romain, le joggeur blessé par balles. Chaque jour, elle va adresser des mots de réconfort aux parents de ce jeune homme, petit couple soudé et très touchant, qui n’a pas raté un seul jour de procès. "Ce procès est difficile mais essentiel", pour Nathalie Senyk, qui "se sent au coeur du volcan avec Charlie". Une avocate de la défense, l’avocate du principal accusé, Me Coutant-Peyre, a régulièrement reproché aux parties civiles de "faire du spectacle", lors de leurs récits si bouleversants. "C’est pas du spectacle, une audience", rétorque Me Senyk, "on est tous là pour essayer de comprendre, c’est là où tout se joue". 

À l’audience, Mes Senyk et Barré ne sont pas du genre à faire des effets de manches. Mais leurs mots claquent souvent, percutants et cinglants. Marie-Laure Barré parle d’une petite voix grave et douce à la fois, avec un sens de la formule à la Audiard. "Quand on vend des armes ou des kalachnikovs, c’est pas pour jouer au golf", lance-t-elle un jour à un accusé. Me Senyk, qui a un ton plus sec et décidé, a été la seule à faire vaciller l’accusé Amar Ramdani qui avait réponse à tout, et lui tenait tête. Au 47e jour de ce procès, elles ont toutes les deux fait des plaidoiries brillantes. Marie-Laure Barré a voulu "opposer une justice humaine à la barbarie". Au nom de ceux qu'elle conseille et qui sont "sans haine, sans esprit de vengeance". Elle s'est évertuée à démontrer "le festival de mensonges, les salades" des accusés. "Tant de versions pour nous entraîner dans un vertige", regrette-t-elle. "Est-ce qu'on ne nous prendrait pas pour des idiots ? Les victimes ne sont pas dupes". Dans sa plaidoirie, Nathalie Senyk s'est fâchée contre "les arrangements à la petite semaine" d'accusés qui nient avoir fourni "des armes en nombre" aux terroristes de janvier 2015. Me Senyk a plaidé pour "Cabu qui était le rire", "Charb le pur animal politique et l'humour était son moyen", "Franck Brinsolaro, le flic d'exception", ange gardien de Charb. Et elle a parlé avec des mots bouleversants du "merveilleux Simon Fieschi, transpercé par une balle d'un fusil rafistolé, qui s'est réveillé dans un sarcophage, avec une machine pour respirer, et qui est là, tous les jours à l'audience", le dos courbé sur sa canne, mais debout. "L’homme libre est celui qui n’a pas peur d’aller jusqu’au bout de sa pensée. Libres ils le furent, et ils le sont tous", à Charlie Hebdo, a conclu Me Senyk, qui a plaidé presque une heure, autant que son amie Me Barré. 

La rockeuse et l'esthète

Quand elle ne plaide pas, Marie-Laure Barré joue du saxophone et chante dans un groupe de rock, un groupe de copains avec qui elle fait des bœufs depuis vingt-cinq ans. Dans ses habits de rockeuse, comme dans sa robe d’avocate, elle se sent libre. Une de ses icônes est une femme profondément libre, forcément : Marguerite Duras. Marie-Laure Barré adore tous ses livres. Et aussi "L’écume des jours", de Boris Vian. Elle a aussi une BD culte, "Le génie des alpages" de F'Murr, une histoire de moutons, désopilante. Elle kiffe aussi le théâtre, en a beaucoup fait dans sa jeunesse, mais n'a plus le temps. Mais elle trouve le temps de cuisiner, et "je peux passer des années à faire un plat comme j’ai envie qu’il soit, par exemple les spaghettis alle vongole, ça m’a pris dix ans, il me manquait un ingrédient, un jour je suis tombée dessus, je me suis dit 'c’est ça que je veux'". Elle se confesse volontiers "perfectionniste", avec une angoisse avant une plaidoirie. Nathalie Senyk, elle, est plus sereine, sauf avant une plaidoirie, qu’elle peut travailler une nuit entière. C'est ce qu'elle a fait la nuit dernière, d'ailleurs. Elle se sent "un oiseau de nuit". C’est quand la lune brille dans le ciel indigo qu’elle préfère travailler. En littérature, son auteur fétiche est "Modiano, incontestablement". Elle aussi aime cuisiner, autant que manger. Et Nathalie Senyk confie avec gourmandise une autre passion, originale : "Je suis une fada de jouets mécaniques anciens". Un de ses jouets préférés, dans son bureau d’avocate est la petite casseuse d’assiettes, poupée automate qui envoie valdinguer toute une pile d’assiettes miniatures quand on appuie sur un bouton. Ladite poupée est sur un joli meuble, car Nathalie Senyk aime aussi les meubles, surtout du style art déco, mais également des meubles contemporains comme ceux du mouvement Memphis. "Sottsass, Du Pasquier, Peter Schire, De Lucchi", énumère-t-elle, voix pétillante. Sur ces meubles, qu’elle aime chiner, elle pose des trains électriques, des bouddhas, des masques africains, ou une lampe de mineurs rapportée d’un procès lorrain. Un univers éclectique, dans lequel elle aime bosser en musique, avec les Stooges, Bowie ou Vivaldi. Et quand Nathalie Senyk coupe ses platines, c’est pour aller en concert, écouter son amie de toujours, Marie-Laure Barré.