Me Fabienne Roy-Nansion est l'avocate de Fabienne Kabou depuis son placement en garde à vue. Rare dans les médias, elle a accepté de répondre à France Inter.

Me Fabienne Roy-Nansion, avocate de Fabienne Kabou
Me Fabienne Roy-Nansion, avocate de Fabienne Kabou © Maxppp / MaxPPP

Cheveux courts gris argent, poignée de main franche, voix qui vibre dans les graves : Fabienne Roy-Nansion est une figure parmi les avocats pénalistes du nord de la France. Bâtonnier de l'ordre des avocats de Boulogne-sur-mer, elle défend Fabienne Kabou depuis les premières heures de sa garde à vue. Sa parole est rare dans les médias, car c'est à la cour d'assises qu'elle réserve ses arguments. Me Roy-Nansion a accepté de répondre à France inter, pour porter la voix de celle qui, dit-elle, n'est pas un monstre, mais une femme qui cherche à comprendre le sens de son acte_.
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France Inter : Dès son arrestation, Fabienne Kabou a dit qu'elle était indéfendable. Est-ce le cas ?

Me Fabienne Roy-Nansion : Lorsque Fabienne Kabou m'a dit, dès notre premier rendez-vous, qu'elle ne voulait pas être défendue, elle entendait par là je ne veux pas être défendue au sens strict du terme : "je ne veux pas contester, je ne veux pas me défausser. Je l'ai fait, et je l'ai fait toute seule." Elle ne voulait pas rejeter la responsabilité sur qui que ce soit d'autre. Je lui ai répondu immédiatement: "je ne vous défendrai pas, mais je vous accompagnerai." Et cela n'a pas changé, j'accompagne Fabienne.

Dans quel état d'esprit elle se trouve aujourd'hui après deux ans et demi de détention ? Attend-elle quelque chose de ce procès ?

Je pense que Fabienne n'attend pas ce procès, elle est déjà bien au-delà, elle n'est pas là. Elle est avec sa fille, elle est avec le souvenir d'Adélaïde, les raisons de son geste,  sa problématique, l'analyse qu'elle tente d'en faire aujourd'hui.

En garde à vue, elle a déclaré qu'elle sentait que sa fille était en danger et qu'elle ne voyait pas d'autre solution que de la laisser mourir sur cette plage.

Le danger, c'était cette force, cette chose qui l'habitait, qui la faisait souffrir sur le plan psychologique et sur le plan physique. Ce sont ces forces qui l'ont dépassée, l'ont embarquée, et qui ont conduit à la mort d'Adélaïde . Fabienne Kabou est tout a fait en capacité de dire : "j'ai tué ma fille, c'est moi qui l'ai fait. Mais... Il y avait quelque chose qui n'était pas moi. C'était ma main, mais ce n’était pas mon moi profond, celle que je suis véritablement."

Votre cliente souffre-t-elle d'une pathologie mentale?

On va demander aux experts de nous expliquer si Fabienne Kabou rentre dans une des cases des pathologies répertoriées au sens de la médecine psychiatrique. Les experts psychologues et psychiatres parviennent tous à la même conclusion [l'altération de son discernement NDLR], mais sans passer par les mêmes raisonnements. Donc ce n'est pas simple. Ce serait tellement rassurant de la mettre dans précisément une catégorie, la schizophrénie ou autre chose.. Mais ce n'est pas ce que disent les experts.

Certains experts parlent d'une influence culturelle de ses origines sénégalaises, et de sorcellerie. Cette histoire d'envoûtement, c'est quelque chose qu'elle revendique ?

Non, elle ne revendique pas cela, elle l'avance comme une explication possible, mais elle ne se retranche pas derrière. Au contraire, elle dit: "Je suis aussi occidentale que vous. Ce n'est pas ma culture immédiate, c'est ma culture profonde, ma culture ethnique mais cela na pas été mon quotidien, je n'ai pas été élevée là dedans." Elle dit juste que c'est peut-être une explication, après tout. Elle est en recherche de nommer cette force, cette contrainte. Après, les psychiatres diront si c'est du délire, de la psychose, ou une forme de schizophrénie... Mais en ce qui concerne Fabienne, elle n'est pas médecin psychiatre,  elle cherche simplement en elle et autour d'elle, tout ce qui a pu produire cette contrainte qui a pesé sur elle.

A l'époque des faits, elle était en proie à des hallucinations.. Comment va-t-elle aujourd'hui sur le plan psychiatrique, est-elle soignée?

Elle voit la psychiatre de la maison d'arrêt de Sequedin. Mais elle a toujours refusé toute médication.

Revenons sur le lien entre Fabienne Kabou et sa fille. Elle a eu deux interruptions de grossesse avant d'avoir Adélaïde. Sa grossesse, elle la dissimule dans un premier temps, puis elle accouche seule, elle ne la déclare pas à l’état civil... Peut-on parler d'un néonaticide à retardement ?

Le lien affectif avec sa fille, il s'est créé. Fabienne s'est occupé d'Adélaïde pendant 15 mois de façon admirable. Ce n'est pas moi qui le dit, ni elle, mais Michel Lafon [son compagnon et le père d'Adélaïde NDLR]. Elle a allaité son enfant, elle la massait tous les jours, lui faisait les meilleures purées... Fabienne a profondément aimé Adélaïde. Maintenant, cet enfant qui n'a pas d'existence légale et sociale, qui est inconnue de tous, c'est une problématique... C'est une des questions du procès.

Est ce qu'elle était dans une forme de fusion avec sa fille?

Elle a donné à sa fille le prénom de sa grand-mère bien-aimée, ce n'est pas neutre. Elle l'a vraiment investie... Effectivement, est-ce qu'elle a échoué à se séparer d'elle, est-ce qu'elle ne s'est pas détruite elle-même en détruisant Adélaïde? Oui, c'est possible. Elle s'est tuée, Fabienne. Elle est un peu morte à l'intérieur, elle le dit. Elle n'aura pas d'autre enfant, elle va passer des années en réclusion. Il y a une forme d'auto-destruction, bien sûr.

Au cours du procès, il sera question de la préméditation de son crime.

Nous avons dans ce dossier tout les actes matériels de la préméditation [l'achat des billets de train, la consultation des horaires de marée NDLR ], ça, c'est une évidence absolue. Mais dans prémédité, il y a "médité avant", c'est à dire  une pensée construite. Vous pensez véritablement qu'il s'agit d'un mécanisme de pensée classique, de prise de décision froide, véritablement méditée? Je crois qu'on est au-delà. Pour moi, quand on parle de discernement altéré d'un côté, et d’acte "pré-médité" de l'autre, je ne vois pas comment ces deux notions peuvent s'articuler.

Dans son récit des faits, elle dit que c'est comme une force qui la pousse,  rien ne peut l’arrêter.  C'est comme ça qu'elle a vécu cette journée ?

Complètement. C'est une mécanique qui se met en marche, c'est une machine contre laquelle elle ne peut plus lutter. A partir du moment où le premier pas a été fait hors de l'atelier [de Saint-Mandé, où elle vivait avec son compagnon NDLR], elle est dans un mécanisme qu'elle ne parvient plus à arrêter. Et elle ne rencontre aucun obstacle! Je pense que si un obstacle c’était dressé, un train ou un bus qui ne part pas, quelqu'un qui l'appelle sur son portable... Cela aurait peut-être court-circuité cette chose, qui lui a parue trop facile. C'est comme si les choses l'attendaient, comme si elles étaient évidentes.

*C'est une femme qui ne ressemble pas aux mères infanticides qu'on voit habituellement dans les tribunaux. Intelligente, cultivée, elle n'a pas eu une enfance malheureuse...
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C'est une femme  particulièrement intelligente, oui, mais pas seulement. Fabienne est aussi quelqu’un de très sensible, de très ouvert, et de très attentif aux autres. Elle a été très aimée par ses parents, qui seront au procès. Est-ce qu'elle ne ressemble pas aux autres mères infanticides? Je ne sais pas. Mais sa particularité, en effet, c'est qu'il n y a pas eu de maltraitance. L'infanticide est souvent un aboutissement de maltraitances, et là, c'est tout le contraire. Pourquoi, alors qu'Adélaïde a 15 mois, après 15 mois de bons soins, et d'amour? La vraie question, c'est pourquoi, pourquoi. Pourquoi elle a basculé.

Depuis le début, vous dites que malgré l'horreur du crime, cette femme n'est pas un monstre.

L'infanticide, c'est à mon sens le pire crime que l'on puisse commettre. C'est un crime qui nous sidère, car il fait appel à des choses qui nous sont intimes, à nos fondamentaux, parfois inconscients. Et pour accéder à la compréhension d'une femme infanticide, il faut sortir de cette sidération, faire un pas en arrière, et essayer de marcher sur le chemin de l'humain. Je ne critique pas l'opinion publique qui crie à mort, qui veut assassiner Fabienne Kabou, qui m'a adressé des lettres anonymes assez monstrueuses... Oui, je comprends qu'on ait crié "à mort" sur son passage, et sur le mien. Mais je ne parlerai pas à l'opinion publique. Je parlerai à des jurés, à des magistrats. Je parlerai d'elle, et de son acte, de cette chose épouvantable... et du souvenir de cette enfant. Adélaïde sera avec nous, dans la cour d'assises, elle sera assise à coté de sa mère.

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