Elle est la dernière à parler avant le délibéré. Me Fabienne Roy-Nansion, avocate de Fabienne Kabou, livre aux jurés sa plaidoirie pour la défense de l'accusée.

Me Fabienne Roy-Nansion plaide pour la défense de Fabienne Kabou
Me Fabienne Roy-Nansion plaide pour la défense de Fabienne Kabou © Radio France / Salomé Marques / ESA

"Elle a pris le bus, celui de 10h. Station Saint-Mandé « Demi-Lune », le 86, direction Saint-Germain-des-Prés. Elle a pris des vêtements chauds pour Adélaïde, il pleut souvent en bord de mer. Le bus, elle ne l’a pas attendu longtemps, c’était comme si le bus l’attendait.

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Le train, celui d’11h46. Elle a le temps. C’est comme si ce train l’attendait. Alors elle se promène, achète un repas, des lingettes pour Adélaïde. Mais elle est horrifiée, horrifiée par ce qu’elle va faire. Horrifiée par la facilité avec laquelle ce voyage se déroule.

21 heures, elle sort, elle est dans l’urgence. Elle est comme plombée, elle doit faire vite. Elle a une consigne qu’elle doit respecter. Une consigne qu’elle voudrait enfreindre mais elle n’est pas assez forte. Elle a comme un revolver sur la tempe. Ada est dans ses bras, étrangement calme. Pourquoi es-tu si calme ? Mais elle, elle pleure. Elle dit « non, non ». Elle trébuche, elle rebrousse chemin. Mais soudain, la lune se découvre. Et elle peste contre la lune.Elle la dépose, elle s’éloigne un instant. Mais pourquoi ne pleure-t-elle pas ? Alors elle court, sans se retourner. Et derrière elle, à chacun de ses pas, le néant se referme.

Elle, c’est cette femme que j’ai l’honneur d’accompagner depuis deux ans et demie. Elle, c’est une femme qui a commis le pire : l’infanticide. Elle s’est autorisée à tuer son enfant. Pour nous c’est tout simplement insupportable. Alors, on peut ouvrir son code pénal et condamner. Si vous faites cela, vous aurez rendu un arrêt mais vous n’aurez pas rendu la justice. Parce que vous n’aurez répondu qu’à la question la plus facile. Mais vous n’aurez pas répondu à la question que votre responsabilité de juge vous oblige à poser. La question c’est pourquoi ? Parce que si vous n’arrivez pas à poser cette question, vous resterez sur la plage, sidérés par l’horreur du crime.

C’est l’histoire d’une descente aux enfers dans laquelle, elle emmène son enfant. Le début de la chute, c’est en 1995, quand Fabienne arrive à Paris. Jusque là, elle est extrêmement cadrée.Gestion, philo … Fabienne se cherche. En réalité, elle commence à se perdre.

Elle a rencontré Michel. Ce n’était pas le coup de foudre, mais elle l’aime petit à petit. Elle lui force un peu la main et elle s’installe avec lui. En réalité, elle a besoin d’un forme d’étayage, et elle le retrouve chez Michel. C’est cette alchimie là qui fonctionne entre eux. Elle c’est le champagne et lui la stabilité.En 2008, elle commence à entendre des voix, des chaînes hi-fi qui s’allument toute seule.

En 2011, quelque chose va se dérouler de manière définitive. Fabienne disparaît totalement aux yeux du monde. Elle rompt avec tout le monde. Plus d’ami, plus de famille. Deux trois appels téléphoniques à maman, c’est tout ce qu’il reste. Fabienne se néantise. Impasse existentielle totale. En 2011, Fabienne Kabou est dans une telle solitude, une solitude si rude qu’elle peut la toucher. Plus de compte bancaire, plus d’argent, plus d’affiliation à la sécu, plus d’inscription universitaire. Et c’est de façon dramatique finalement qu’elle apprend qu’elle est enceinte. En réalité Fabienne ne cache pas sa grossesse, elle se cache elle. Il y a quelque chose qui moi m’a touchée : elle apprend à devenir une mère sur internet.

Elle va élever cet enfant, elle va s’y attacher. Et quand je dis que cette femme infanticide a aimé son enfant, c’est presque dire un gros mot. Elle va la masser tous les jours. Vous avez massé vos enfants tous les jours, vous? Moi, je vous le confesse, non. Et pourtant je n’ai pas le sentiment d’avoir été une trop mauvaise mère. Elle est son propre geôlier et un geôlier sans concession. Et c’est cette femme fantôme, accompagnée de son enfant fantôme qui va faire le voyage vers la mort.

Fabienne Kabou, dès son premier interrogatoire, elle parle d’une sorte de contrainte mentale. Quand elle vous parle de cette force sans nom, il faut bien qu’on lui donne un nom. Alors on va désigner des experts. Vous avez eu à cette audience, mesdames et messieurs les jurés, les meilleurs experts de France. Il n’y en a pas d’autres. Ils sont la référence.

Et ils parlent de la même chose : troubles mentaux. Mais ça ne convient pas. Parce que cet élément est gênant, il fait obstacle à la thèse qu’on voudrait soutenir que cette femme est un monstre, une machine de guerre, une machine à tuer. On ne peut pas voir Fabienne Kabou par le prisme du tueur conscient. On vous demande de balayer les expertises d’une main. On vous demande de tricher. Ecarter un élément du dossier, simplement parce qu’il gêne ce n’est pas faire preuve d’une absolue honnêteté intellectuelle. Pour moi, se battre à la barre, c’est se battre honnêtement. Ce que l’on vous dit de sa pathologie mentale éclaire tout dans le dossier. Mais aussi son attitude à l’audience : cette froideur, cette impossibilité de se livrer, de montrer ses émotions.

Et puis la sorcellerie ? Ah la sorcellerie. Je n’ai pas du tout l’intention de vous parler de la sorcellerie. Croyez-vous qu’un avocat, même après trois jours de barreau, irait mettre en place une stratégie de défense sur la sorcellerie ? Alors pourquoi Adélaïde est morte ? Parce que sa mère est folle. Parce qu’elle n’a pas eu de chance cette petite fille-là. Parce qu’on n’est pas tous égaux et notre naissance est la première des injustices que nous subissons. Adélaïde est morte parce que dans sa folie, sa mère voulait la protéger.

L'avocat général Luc Frémiot au procès de Fabienne Kabou
L'avocat général Luc Frémiot au procès de Fabienne Kabou © Radio France / Salomé Marques / ESA

Monsieur l’avocat général vient de requérir une peine de 18 années. Vous allez réfléchir. Mais cette femme a besoin, avant tout, d’être soignée. Et en maison d’arrêt elle ne l’est pas. La Fabienne Kabou que vous avez vue pendant cinq jours, elle n’est pas « médiquée ». Donc elle est encore dans son délire. La condamner à 18 années de réclusion criminelle, c’est à proprement parler, la condamner à la folie. Alors, permettez-lui de se soigner. Permettez-lui encore un espoir de vie. Pour cette femme qui a tout simplement, terriblement, dramatiquement, basculé dans la folie.

Un jour, Fabienne m’a raconté un rêve qu’elle avait fait. Dans son rêve, il y avait Adélaïde et il y avait moi. Je pense que Fabienne pourrait vous dire qu’en l’accompagnant, j’accompagne aussi Adélaïde, son enfant. Je vous demande de quitter cet endroit avec, dans une main, la main de Fabienne et dans l’autre celle d’Adélaïde".

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