Moment difficile pour la défense, au procès du Mediator. Le fondateur de la revue Prescrire a décrit à la barre les méthodes du laboratoire Servier, accusé d’avoir dissimulé la nature du médicament. Il a également accablé l’agence du médicament et les médecins prescripteurs.

Gilles Bardelay, 72 ans, fondateur de la revue médicale "Prescrire", a témoigné au procès fleuve du Mediator.
Gilles Bardelay, 72 ans, fondateur de la revue médicale "Prescrire", a témoigné au procès fleuve du Mediator. © Maxppp / Gérard Silvère

"Je suis un vieux gauchiste" s’exclame à la barre Gilles Bardelay, 72 ans, cheveux blancs, pull marron sur jean bordeaux, et verbe fleuri. Médecin généraliste, il a fondé avec sa femme Danielle, pharmacienne rencontrée sur les bancs de la fac, la revue "Pratiques". Dans la foulée de mai 68, ils veulent révolutionner l’information sur le médicament, en lançant la première revue indépendante sur le sujet. Elle prend le nom de "Prescrire" en 1981.

Dès 1977, Gilles Bardelay écrit que le Mediator, dont le procès fleuve se déroule au tribunal de Paris, et mis en vente l’année précédente, n’a aucune utilité démontrée. Prescrire publiera ensuite des dizaines d’articles sur le sujet, en 86, 90, 97, 2005, 2011… Pour pointer l’absence d’intérêt thérapeutique du médicament, souligner sa parenté avec les amphétamines, réclamer son déremboursement, puis relayer les premières alertes, dans l’indifférence de l’agence du médicament (l’Afssaps, à l’époque).

L'agence du médicament "peureuse" face à Servier

Invité par le tribunal à analyser les raisons du scandale du Mediator, accusé d'avoir causé entre 500 et 2000 morts, et qui n’a été retiré du marché qu’en 2009, le médecin, retraité depuis 2007, y va à la sulfateuse. La méthode Servier ? "C’est la falsification, la demi-vérité, ou le mensonge par omission. Les études cliniques ? Presque rien. Les essais ? Y en a pas. C’est du marketing qui s’appuie sur l’imaginaire, pour essayer d'orienter la pensée du prescripteur vers un mirage biologique." Il rappelle aussi comment Servier a déployé, dans les années 80, de jeunes visiteuses médicales dans les cabinets des médecins : "C’était extraordinaire, on n’avait jamais vu ça !"

"Les médecins irresponsables qui ne se forment pas, pardonnez-moi, mais ils méritent des coups de pied au cul"

Les agences du médicament, française comme européenne, ne sont pas épargnées. L’Afssaps est qualifiée de "ventre mou", de "peureuse". Par manque d'expertise en interne, il pointe les liens forcés avec l'industrie, l’habitude prise de négocier avec les laboratoires, plutôt que de protéger les malades. Pourtant, selon Gilles Bardelay, l’information était là. "Même si Servier fournit 1000 études, si on les lit avec un peu de jugeotte, on s’en rend compte" dit-il, avant de tacler ses confrères qui ont prescrit le Mediator pendant 30 ans : "Les médecins irresponsables qui ne se forment pas, pardonnez-moi, mais ils méritent des coups de pied au cul."

Une revue essentielle à l'éclatement de l'affaire

Aujourd’hui, la revue Prescrire compte 30.000 abonnés, qui la financent entièrement. Elle en avait 20.000, avant le scandale du Mediator. C’est en lisant Prescrire en 2006, qu’Irène Frachon, la pneumologue de Brest à l'origine de l'éclatement de l'affaire, a été alertée sur la nature du médicament. Des dizaines de médecins ont écrit à la revue pour la remercier : grâce à Prescrire, ils n’ont pas prescrit de Mediator. Mais au-delà de la revue, le médecin plaide pour une meilleure formation. "Quand j’étais étudiant, pour payer mes études, j’étais maître-nageur. Tous les 5 ans, ils doivent se former. J’aimerais bien qu’il en soit de même pour les médecins."

Face à un tel témoin, le rôle de la défense n’est pas simple. François De Castro, avocat des laboratoires Servier, tente : "Savez-vous que c’est grâce à une étude menée par Servier que le Mediator est retiré en 2009 ?" La réponse fuse : "Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Vous auriez dû le faire beaucoup plus tôt, encore mieux, ne pas le commercialiser du tout". Cinglant.

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