EXCLUSIVITÉ - Huit mois après sa condamnation à la peine perpétuelle en Irak, nous avons rencontré la djihadiste française Mélina Boughedir, dans sa prison de Bagdad, où elle est incarcérée avec son bébé de deux ans. "Nous sommes beaucoup de femmes et beaucoup d'enfants dans une seule pièce", raconte-t-elle.

 La Française Mélina Boughedir, dans la prison pour femmes de Bagdad, où elle est incarcérée avec son bébé de deux ans.
La Française Mélina Boughedir, dans la prison pour femmes de Bagdad, où elle est incarcérée avec son bébé de deux ans. © Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdite

Dans sa prison de Bagdad, la prison numéro 6, avec 470 détenues condamnées pour terrorisme, Mélina Boughedir, la tête couverte d’un voile violet, s’avance vers nous avec étonnement et inquiétude. Personne ne l’avait prévenue de la venue d’une journaliste française. Sa petite fille de deux ans est accrochée à son cou, vêtue d’un petit habit d’éponge bleu, avec un lapin brodé dessus, une barrette pastel dans ses  cheveux de bébé. Sa mère porte une longue robe noire et dorée, sur un pantalon de jogging, et même deux robes l’une sur l’autre, à cause du froid. Elle est en chaussettes dans de grosses sandales rouges. Elle a les mêmes fines lunettes rectangulaires qu’à son procès. Et nous dit d’emblée, que cela va être très difficile de nous raconter son quotidien, dans cette prison irakienne, où elle est incarcérée avec au moins une autre française, Djamila Boutoutaou, condamnée comme elle, à 20 ans de prison, pour avoir rejoint Daech, elle aussi. 

Mélina Boughedir est incarcérée en Irak avec son plus jeune enfant, un bébé de deux ans. Ses trois aînés, âgés seulement de 4, 6 et 8 ans, ont été rapatriés en France, en décembre 2017. À l’époque, quand elle a accepté de les laisser repartir avec la Croix Rouge, Mélina Boughedir, était poursuivie par la justice irakienne uniquement pour "entrée illégale sur le territoire". Elle a ainsi été condamnée en février 2018 à une peine de sept mois de prison, qu’elle avait déjà purgée, depuis sa capture par les soldats irakiens, dans les ruines de Mossoul, en juillet 2017. 

Après ce premier jugement, il y a environ un an, elle a ainsi failli rentrer en France, libérée des geôles irakiennes. Sa famille, en région parisienne, l’attendait, pour des retrouvailles avec les trois enfants déjà rapatriés. Mais la justice irakienne a finalement décidé de juger à nouveau cette jeune mère de famille, cette fois pour terrorisme. Et c’est la peine perpétuelle qui est alors tombée comme un couperet en juin 2018, "moabbed", en arabe, perpétuité, qui correspond en réalité à 20 ans de prison.

Pour la Française de 28 ans, qui a clamé son innocence durant son procès, jurant qu’elle n’avait franchi la frontière irakienne que pour suivre son mari et ne pas abandonner ses enfants, cette peine perpétuelle a été un choc. Elle ne l’a pas comprise. Et ne la comprend toujours pas, dans sa prison de Bagdad où nous avons pu lui parler longuement, plus d’une heure, pour un entretien exclusif.

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Mélina Boughedir : "Le pire, c'est qu'on ne nous dit rien du tout"

Par Sophie Parmentier

L'interview s’est déroulé dans une salle aux chaises en plastique bleues, en présence de la directrice de la prison et d’une douzaine d’autres responsables, certains venus du ministère de la Justice. Une présence intimidante pour Mélina Boughedir, à peine extraite de sa cellule. Une cellule que nous n’avons pas eu le droit de voir.

"Nous sommes beaucoup de femmes et beaucoup d'enfants dans une seule pièce"

"Vous voulez que je vous raconte mes journées ? C’est difficile de tout dire, ça peut me porter préjudice aussi", commence-t-elle, en français. Très vite, la directrice lui demande de ne parler qu’en arabe, pour mieux contrôler ses réponses. Et l’interview se poursuit donc dans une langue que Mélina Boughedir dit ne pas maîtriser. Elle s'exprime dans un arabe littéraire, très rudimentaire.

"La prison est difficile, à cause de la langue. Je suis française. J’ai appris l’arabe en prison. La langue est très difficile. Toutes les femmes ne sont pas françaises, il y a d’autres langues. Tout d’abord, c’est ça, qui est difficile. Ensuite, nous sommes beaucoup de femmes dans une seule pièce, beaucoup d’enfants", explique-t-elle. Jusqu’à 90, femmes et enfants.

Mélina Boughedir, incarcérée avec sa petite fille de deux ans, à Bagdad, semble très fusionnelle avec son bébé. Ses trois aînés sont rentrés en France.
Mélina Boughedir, incarcérée avec sa petite fille de deux ans, à Bagdad, semble très fusionnelle avec son bébé. Ses trois aînés sont rentrés en France. / Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdite

Nous lui demandons si elle compte laisser rentrer sa petite fille de deux ans en France, pour rejoindre ses trois frère et sœurs, loin de cette prison irakienne. "Il y a une loi irakienne qui autorise les enfants jusqu’à trois ans. Après trois ans, ils ne peuvent plus rester en prison. Maintenant, elle a deux ans. J’attends", répond-elle. 

Mélina Boughedir précise qu’elle est "tout le temps avec sa fille, sur le même matelas. Ici, c’est pas comme en France en prison, il y a pas beaucoup de choses à faire. Il y a un Coran, on prie, mais il n’y a pas d’autres livres à lire. Il n’y a rien, on reste à rien faire, on attend."

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"Il n'y a pas de jouets pour les enfants"

Par Sophie Parmentier

À propos de ses trois enfants rapatriés en France : "Je n'ai pas de nouvelles, je ne sais rien"

Sa fille, n'a pas de jouet, ajoute-t-elle. "C’est la même chose pour tous les enfants, il n’y a pas de jouet pour les enfants. Elle joue seulement avec des enfants. Mais il y a maintenant la télévision, elle regarde la télévision, des dessins animés, c’est tout." Nous lui demandons si sa fille joue avec les dizaines d’autres enfants que nous avons vus, en arrivant devant la porte de la prison, massés dans une sorte de grande cage grillagée, aussi étroite qu’un couloir, avec des grillages qui s’élèvent vers le ciel. "Non, car les autres enfants sont trop grands. Et ma fille n’a plus de grande sœur pour la surveiller" dans cet espace.

Pendant que sa mère répond, son enfant dit souvent "mama, mama, mama". Et s'agrippe à son foulard, à son cou, prend sa main. Sa mère semble très tendre et fusionnelle, avec son bébé. Et Mélina Boughedir se met à pleurer, en parlant de ses autres enfants, ses trois aînés, pris en charge en France par l'aide sociale à l'enfance. Ils voient régulièrement leurs grands-parents, à qui une juge confiera peut-être la garde, un jour. C'est la Croix Rouge qui a accompagné leur retour, avec l'accord de leur mère. Depuis son arrestation, en juillet 2017, la Croix Rouge a régulièrement rendu visite à Mélina Boughedir, dans ses prisons successives.

"La Croix Rouge m’a apporté des photos des enfants", dit-elle. Elle a plusieurs photos d’eux, près de son matelas, qu’elle regarde avec son bébé. Mais elle n’a pas eu ses aînés au téléphone depuis environ un an, regrette-t-elle, en larmes. "Je les ai eus, juste une fois, en février 2018, deux mois après leur retour. Et puis, il y a eu la décision de libération – Mélina Boughedir avait alors failli rentrer en France, après un premier jugement clément. Après, en juin, il y a eu le jugement à perpétuité. Après, j’ai demandé plusieurs fois à la Croix Rouge de leur téléphoner. Mais je n’ai pas de nouvelles, je ne sais pas, je ne sais rien", s’inquiète-t-elle. 

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Mélina Boughedir : "Je vais essayer de tenir, mes enfants je sais qu'ils vont bien, moi je pense toujours à eux"

Par Sophie Parmentier

Nous l'interrogeons sur ses regrets. "L'histoire c'est pas ça", dit-elle.

Nous l'interrogeons sur ses regrets. Regrette-t-elle d'être partie à Mossoul, en famille, avec ses si jeunes enfants (quand elle est arrivée, en 2015, elle n’avait que trois enfants, son bébé est né en Irak) et de se retrouver aujourd’hui dans cette situation ? Le regard un peu noir, visiblement un peu fâchée qu’on lui pose cette question, Mélina Boughedir répond que "l’histoire, c’est pas ça."

Elle explique qu’elle est d’abord partie en Turquie, avec son mari, Maximilien Thibaut, un Français converti qu’elle a épousé quand elle avait 19 ans. "Je pensais que la Turquie, c’était un voyage pour de vrai", jure-t-elle. "Au bout de deux semaines à l’hôtel, une nuit, il a dit 'je veux aller en Syrie’, j’ai dit non, et il m’a dit, si tu ne veux pas entrer avec moi en Syrie demain, je prends les trois enfants et toi, tu restes, y a pas de problème", affirme-t-elle. Elle assure qu’elle a alors compris qu’il faisait "partie de Daech" (son mari avait déjà été condamné en France pour avoir adhéré au groupe islamiste radical Forsane Alizza), et elle a décidé de passer la frontière syrienne avec lui, "pour ne pas voir mes enfants partir sans moi sans un endroit en guerre". Après un bref passage en Syrie, ils sont arrivés en Irak, à Mossoul, où Mélina Boughedir a donc été capturée par les Irakiens à la chute de Daech, en juillet 2017. Le jour même de son arrestation, son mari était parti chercher de l’eau, explique-t-elle, et elle ne l’a jamais revu. Aux yeux des autorités françaises, il est aujourd’hui présumé mort. 

Le bébé de Mélina Boughedir, le dernier de ses quatre enfants, est la seule née en Irak. Cette enfant de deux ans n'a connu que la guerre, puis la prison, avec sa mère.
Le bébé de Mélina Boughedir, le dernier de ses quatre enfants, est la seule née en Irak. Cette enfant de deux ans n'a connu que la guerre, puis la prison, avec sa mère. / Salam Salman - Photographie exclusive France Inter, toute reproduction interdite

"J’ai rien fait. Y a pas de preuve", s’énerve-t-elle. 

À Mossoul, Mélina Boughedir assure qu'elle n'a jamais fait partie de la police des mœurs de Daech. Elle aurait juste été une mère au foyer. "J’ai rien fait. Y a pas de preuve", s’énerve-t-elle. "Tout le monde me connaît ! Moi, dans la police ? Avec quatre enfants ? Qu’est-ce que je ferais ? C’est des mensonges. C’est des rumeurs. N’importe quoi. C’est des conneries", dit-elle à moitié en arabe, à moitié en français.

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Mélina Boughedir : "Moi ? Dans la police ? Avec quatre enfants ? C'est des conneries"

Par Sophie Parmentier

À Bagdad, elle a vu une fois le juge antiterroriste français qui enquête sur son départ en famille, dans le cadre d’une information judiciaire ouverte en France. Et elle aimerait maintenant pouvoir faire le chemin retour en France, quitte à être emprisonnée aussi sur place. Mais pas en Irak. "Faut nous sortir de là quand même, parce que les femmes, qu’elles disent qu’elles sont Daech, ou moi, que je dise que je ne suis pas Daech, c’est pareil. Y a pas de justice, la justice y en a pas", estime-t-elle, sans jamais formuler de regret.

Et elle envoie ce message à sa famille en France, et ses avocats français, maîtres Bourdon et Brengarth. "À toutes les personnes qui me soutiennent, je les remercie beaucoup, Inch Allah, qu’ils persistent, je vais essayer d’être endurante. Et mes enfants je les aime beaucoup et j’espère que bientôt je vais les revoir", dit-elle, en promettant qu'elle laissera aussi repartir sa petite dernière, âgée de deux ans, si la peine perpétuelle se confirme pour elle, en appel. Mais pour l'instant, elle n'a aucune nouvelle de ce procès qu'elle attend, son bébé dans les bras. 

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