Deux mois après la marche blanche contre l'antisémitisme qui avait rassemblé des milliers de personnes à Paris, France Inter révèle les derniers éléments de l'enquête sur le meurtre de Mireille Knoll. Le mobile antisémite pourrait être l'une des composantes d'un crime aux motifs multiples.

Hommages devant l'immeuble de Mireille Knoll, poignardée de 11 coups de couteau
Hommages devant l'immeuble de Mireille Knoll, poignardée de 11 coups de couteau © AFP / CrowdSpark / Alphacit NEWIM

C'était il y a deux mois, le 28 mars : une grande marche blanche contre l'antisémitisme était organisée à Paris, en mémoire de Mireille Knoll, tuée cinq jours plus tôt. La veille dame de 85 ans avait été retrouvée dans son appartement en flammes, poignardée de 11 coups de couteau. Lors de l'hommage au capitaine Beltrame, tué par le terroriste de Trèbes, Emmanuel Macron avait déclaré : "Mireille Knoll a été assassinée parce qu'elle était juive", victime du même "obscurantisme barbare".   

Les choses sont-elles si simples ? Loin de l'agitation polémique et politique, l'enquête avance. Yacine M. et Alex C. ont été mis en examen pour "homicide à raison de l'appartenance vraie ou supposée de la victime à une religion". À charge pour la justice de retenir au final, ou pas, cette circonstance aggravante d'antisémitisme. Les deux hommes ont été entendus par le juge d'instruction, Alex C. le 13 avril, Yacine M. mardi 22 mai.  

"Je n'ai vu que la lame, j'ai eu des flash"

Que s'est il passé l'après-midi du 23 mars, dans l'appartement de Mireille Knoll ? Dans l'attente des résultats des tests ADN sur les couteaux saisis chez les deux suspects, tout repose sur leurs déclarations. Devant la juge d'instruction, Yacine M. a répété ce qu'il avait dit en garde à vue : c'est son comparse, Alex C., qui a tué la vieille dame. Il raconte l'avoir invité chez Mireille Knoll, sa voisine, qu'il connaît depuis toujours, pour boire un coup. L'invité aurait voulu cambrioler la vieille dame, et puis "ça a dégénéré", selon ses mots. 

En garde à vue, le récit qu'il fait du meurtre est glaçant. "Elle crie, un cri perçant... Je suis allé voir ce qui se passait... Je n'ai vu que la lame, j'ai eu des flash, quand j'étais petit, de Mireille... Je reste comme ça, ce n'était pas réel". Quel était son mobile, questionne la juge ? "J'avais l'impression de parler à un psychopathe, il avait l'air serein" répond-il; avant de qualifier plus tard son comparse de "malade mental".  

Mais de son côté, Alex C. livre un récit exactement inverse. Yacine l'aurait appelé pour "un plan thunes". Les deux hommes se sont connus en prison : à 21 ans, Alex C. cumule les condamnations pour cambriolage. A 28 ans, Yacine M. est connu pour des violences, agressions sexuelles, menaces de morts, et plusieurs fausses alertes. Auditionnée, sa mère explique que son fils devient violent quand il boit, qu'il ne se contrôle plus. "Je l'appelle 'alerte à la bombe'" explique-t-elle aux enquêteurs, "parce qu'il fait des fausses alertes". Elle a depuis été mise en examen, soupçonnée d'avoir nettoyé l'arme du crime. 

Plaie horizontale au cou

Ce jour-là, chez Mireille Knoll, Yacine a déjà bu une bouteille de porto, quand Alex C. arrive, vers 16H30. Il envoie son ami en acheter une deuxième. L'après-midi passe, entre la télévision, les cigarettes et le porto, auprès de la veille dame qui s'assoupit de temps en temps. D'après Alex C., Yacine M. est de plus en plus en colère contre Mireille Knoll : il lui reproche de l'avoir balancé, pour une agression sexuelle commise sur la fille de sa garde-malade. Pendant son séjour en prison - il est sorti six mois plus tôt - sa soeur aînée est morte, il n'a pas pu assister à son enterrement en Algérie. 

"Mireille Knoll était un peu abasourdie, elle disait : laisse moi tranquille, je n'ai rien à voir par rapport à la mort de ta soeur" raconte Alex C. avant de décrire, lui aussi, le meurtre de la vieille dame. D'après son récit, Yacine M., énervé, la porte jusqu'à sa chambre. Alex C. entend Mireille Knoll crier ; il pense qu'elle est tombée, apporte son déambulateur. "Quand je suis rentré, j'ai vu qu'il a dit 'Allahou Akbar', et il l'a égorgée" raconte l'homme, avant de mimer le geste, puis de se mettre à pleurer, dans le cabinet de la juge.  

Que retenir de ces déclarations contradictoires ? L'autopsie de la vieille dame relève une plaie horizontale, à l'avant du cou, d'une largeur de deux centimètres et demi. Le coup n'est pas à l'origine de sa mort. Mais le geste, forcément, interroge. Le mobile antisémite du crime pourrait-il se déduire de cette tentative d'égorgement, associée aux mots "Allahou Akbar", rappelant les exécutions commises par les dijhadistes ?  

Menaces en détention

Peu avant le meurtre, Alex C. relate une autre conversation. En garde à vue, il avait expliqué avoir entendu Mireille Knoll et Yacine M. discuter de "la bonne situation des juifs", sans pour autant se disputer à ce sujet. Devant la juge d'instruction, Alex C. est beaucoup plus évasif. "J'ai cru l'entendre, on peut croire entendre des choses qu'on entend pas", explique-t-il laborieusement. Selon nos informations, Alex C. a subi des menaces en détention pour revenir sur ses déclarations ; il a d'ailleurs été placé à l'isolement, pour sa protection.  

Mireille Knoll a-t-elle été tuée parce qu'elle était juive ? Alex C. ne connaissait pas sa religion, les deux hommes s'accordent sur ce point. Ce n'est que plus tard, en regardant les informations en prison, qu'il dit l'avoir compris. Yacine M., qui connaissait Mireille Knoll depuis toujours, le savait. À supposer qu'il soit l'auteur du meurtre, la juge va devoir essayer de départager la part de l'alcool, du ressentiment personnel envers Mireille Knoll, et des clichés antisémites auxquels il semblait adhérer. 

Yacine M. devrait à nouveau être entendu seul, prochainement, pour être interrogé sur les éléments qui l'accusent dans cette affaire. Avant sans doute une confrontation entre les deux hommes.

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