Jour 47, au procès des attentats de janvier 2015. Jour de plaidoiries d'avocats de parties civiles. Ce sont des avocats de victimes de Montrouge et de l'Hyper Cacher qui ont défilé à la barre tout l'après-midi. Et pendant toutes ces plaidoiries, l'accusé Ali Riza Polat, de retour de l'hôpital, a continué à cracher.

Les avocats de victimes de Montrouge et de l’Hyper Cacher ont plaidé tout l’après-midi, au 46e jour du procès des attentats de janvier 2015
Les avocats de victimes de Montrouge et de l’Hyper Cacher ont plaidé tout l’après-midi, au 46e jour du procès des attentats de janvier 2015 © Radio France / Matthieu Boucheron

Au deuxième jour de reprise d'audience après un mois de suspension, il était normalement prévu que les plaidoiries d'avocats de parties civiles se poursuivent dès 9h30. Mais l'état de santé d'Ali Riza Polat a encore bouleversé le programme durant la nuit. 

Le principal accusé de ce procès historique, le seul présent à risquer la réclusion criminelle à perpétuité, s'était plaint de ses nausées et de sa fatigue toute la journée, avait réclamé l'hôpital et de nouveaux médecins. Le président avait fini par l'expulser de son box alors qu'il voulait rester allongé. Arrivé à la prison de la Santé, il a vu les pompiers, SOS Médecins a été appelé et Ali Riza Polat a finalement été envoyé à l'hôpital Cochin à 22h. A 5h30, l'hôpital a estimé qu'il n'était pas nécessaire de le "garder" et il a été renvoyé. Retour dans sa cellule à 6h50. Le président Régis de Jorna a décidé de repousser le début d'audience à 14h, afin que l'accusé Polat ait le temps de se reposer.

"On est quand même rassurés dans la mesure où vous n’avez pas été hospitalisé", dit le président à l'accusé Polat

À 14h, la grande salle d'audience est quasi comble. Foule de robes noires. Et dans son box, Polat est là, engoncé dans son anorak noir. "Monsieur Polat, récapitulons, vous avez été examiné trois fois, sans compter l'expertise médicale que vous avez refusée", commence le président. Et le magistrat énumère plusieurs examens réalisés depuis plusieurs semaines, et le dernier, cette nuit donc. "On est quand même rassurés dans la mesure où vous n’avez pas été hospitalisé, et aucun traitement particulier ne vous a été donné". Le président conclut qu'il n'y a "pas de problème particulier". Et il révèle le repas de Polat, ce midi : "des pâtes à la crème fraîche, que vous avez mangées de bon appétit. J’espère que ça n’aura pas d’effet cet après-midi !" Polat se lève, et d'une voix pleine d'énergie raconte sa nuit à l'hôpital Cochin : "J’ai dit 'piquez-moi tout ce que vous voulez, trouvez-moi le problème'". Polat prétend qu'on voulait l'hospitaliser, qu'une autre escorte l'a ramené en prison, qu'il s'est énervé. C'est sa version. Et au président qui lui reprochait hier de ne pas prendre le Primperan prescrit depuis des semaines pour ses vomissements post-Covid19, Polat assure : "Le traitement, je le prends en cachette." Hier en tout cas, l'accusé Polat refusait les piqûres de Primperan, par peur des aiguilles selon ses avocats, mais aujourd'hui il clame : "Je veux qu'on me fasse des piqûres, n'importe lesquelles, je m’en bats les couilles, faut que ça s’arrête". Polat parle fort, comme souvent depuis le début de son procès, et le président, qui a perdu patience, lui coupe le micro. Le prévient des "règles du jeu" sur lesquelles la cour sera intransigeante. "Vous n'avez plus la parole jusqu'aux derniers mots des accusés", avant le délibéré. D'ici là, "tout abus de langage, toute insulte, tout mot déplacé, ce sera une expulsion", gronde le magistrat en hermine. 

Ali Riza Polat, de retour dans son box, après l’expulsion d’hier, a écouté les avocats, tout en crachant régulièrement dans la bassine à ses pieds.
Ali Riza Polat, de retour dans son box, après l’expulsion d’hier, a écouté les avocats, tout en crachant régulièrement dans la bassine à ses pieds. © Radio France / Matthieu Boucheron

"A toi Clarissa, je voudrais dire, tu es morte en héroïne. Toi comme moi, la descendante d’esclaves. Tu es morte en enfant universelle en sauvant des enfants", plaide une avocate pour la policière tuée à Montrouge

Et une avocate s'approche de la barre pour plaider. Me Célia Nourredine plaide pour Eric et Laurent, les deux agents de la voierie de Montrouge qui font face à Amedy Coulibaly qui venait de tuer la policière Clarissa Jean-Philippe. Me Célia Nourredine parle de la "douleur" d'Eric, blessé au visage et qui s'est longtemps vu comme "une bête de foire". Elle évoque le "trou noir" de Laurent, qui a courageusement tenté de désarmer Coulibaly en s'accrochant à sa kalachnikov. La jeune avocate lance : "Une arme n’arrive pas entre les mains des terroristes seule". Elle s'adresse aux accusés. "Les victimes espéraient des réponses. Elles n’ont entendu que du déni, des mensonges, de la lâcheté." Dans son box, Ali Riza Polat tousse, puis crache. 

Me Sarah Aristide arrive à son tour. Elle, plaide pour Clarissa Jean-Philippe, et résume le 8 janvier 2015 à Montrouge, tôt le matin. "Clarissa s’effondre sur le bitume. Coulibaly l’a tuée". Me Sarah Aristide parle de la famille maternelle de Clarissa, qui "sont venus dire au revoir, adieu". La maman a pris un avion de Martinique. Elle écoute, au fond de la salle, entourée de cousines, qui la soutiennent. Me Sarah Aristide s'applique, émouvante : "À toi Clarissa, je voudrais dire, tu es morte en héroïne. Toi comme moi, la descendante d’esclaves. L’enfant de Césaire, mais également de Simone de Beauvoir. Tu es morte en enfant universelle en sauvant des enfants". Une des hypothèses des enquêteurs, est que Coulibaly ait voulu s'attaquer à une école juive de Montrouge, mais aurait été perturbé par l'accident de circulation sur lequel la policière municipale intervenait, et l'aurait tuée, par opportunisme, pour cibler un uniforme. Le terroriste a tiré de dos. "Tu es morte en femme debout, avec pour seule arme ton courage. Nous sommes là pour te regarder partir", dit l'avocate. Au fond de la salle, la mère de Clarissa Jean-Philippe sanglote.

"Nous sommes tous Clarissa"

Me Charles Nicolas, bâtonnier à Fort-de-France, prend la parole à son tour. Parle de la France d'où il vient, "une France à 7 000 km", dit-il. "Une France de toutes les origines, toutes les couleurs, toutes les religions découvrant avec horreur qu'elle n'était pas à l’abri de la sauvagerie". Me Charles Nicolas clame que Clarissa Jean-Philippe est "tombée pour cette France qui refuse de se mettre à genoux. Cette France qui refuse de vivre sous l’esclavage de la terreur que nous promettent les terroristes". À la barre, lui aussi s'adresse à la policière disparue en la tutoyant. "Tu ne l’as pas voulu mais symbole tu es devenue, toi, petite fille des îles du soleil". Et il conclut : "Après trois mois d’un procès harassant, nous sommes tous Clarissa". Silence dans la salle d'audience. Suspension avant les plaidoiries des avocats de l'Hyper Cacher.

Me Elie Korchia représente deux jeunes caissières qui ont été prises en otage par Amedy Coulibaly pendant des heures, le 9 janvier 2015. Elles vivent aujourd'hui en Israël. Traumatisées. Elles ont vu tomber quatre victimes sous leurs yeux. Me Elie Korchia parle du poison de l'antisémitisme. Antisémitisme déjà au coeur des attentats commis par Mohamed Merah en mars 2012, contre l'école Ozar Hatorah, à Toulouse. Un jeune père et deux de ses fils avaient été assassinés, ainsi que la fillette du directeur que Merah avait poursuivie jusque dans la cour. "Personne n'était descendu dans la rue", note Me Korchia, à la différence du 11 janvier 2015. Mais il martèle que "les trois attentats commis par Mohamed Merah constituent la matrice". C’est vrai que Merah est devenu une icône pour de nombreux djihadistes. L'avocat des jeunes caissières cherche ensuite à démontrer que les accusés étaient dans "le cercle de confiance sans lequel il n’y a pas de préparation, il n’y a pas d’attentat". Et pour lui, l'accusé Polat représente "le point-pivot". Polat, à ses yeux est "l'accusé numéro 1 et sera selon nous, le condamné numéro 1". Polat écoute, puis marmonne dans son box, derrière son masque chirurgical. On n'entend pas ce qu'il dit. 

"Le juif est l'intrus, il nourrit tous les fantasmes", se désole Me Laurence Cechman

Me Laurence Cechman arrive à la barre et cite Zola, "J'accuse". Zola qui défendait Dreyfus, juif, accusé d'avoir trahi. "Ce qui a existé il y a 125 ans existe toujours", commence l'avocate, que l'on a souvent entendue poser des questions acerbes, durant ce procès. Me Laurence Cechman plaide que "le ventre de la bête immonde a muté, s’est cloné, Dolly-Coulibaly", surnom prédestiné s'époumone-t-elle. Dolly était le surnom d'Amedy Coulibaly. Me Laurence Cechman crie ce qu'elle dénonce, ce qu'elle entend, ce qui la mine, la dévaste : "Mort aux juifs, sales juifs !" Elle se tait. Puis enchaîne d'une toute petite voix : "Pourquoi ?" Silence.  Toute la salle l'écoute. "Il n'y a pas de réponse. C’est une haine. Elle se donne en héritage." Et l'avocate continue à parler à la barre de la "haine" du juif qui "s'insinue partout, dans le cerveau d’un Amedy Coulibaly, d’un Cherif et autres Kouachi, d’un Merah et tant d’autres".  Elle se désole : " Le juif est l’intrus. Il nourrit tous les fantasmes". 

Et elle raconte la cruauté subie par Yoav Hattab, 21 ans, et Michel Saada, 63 ans, assassinés par Amedy Coulibaly. Un tir à bout portant contre Yoav Hattab, ensuite "roué de coups", à terre. Trois tirs dans le dos Michel Saada, "ensuite traîné comme un sac" par le terroriste de l'Hyper Cacher. Me Cechman décrit l'impossible deuil pour les familles, et dit aux accusés "messieurs, vous êtes à l'origine de cette douleur". Elle s'emporte contre "l'omerta" des accusés qui selon elle, ont fait "des calculs d'apothicaire à ne rien dire". Elle dénonce leur "tartufferie", parle de leur "degré de réflexion d'un bulot" et se moque de l'accusé Karasular, "la Bernadette Soubirous du box", qui a vu soudainement des armes sur un toit. Sainte Bernadette de Nevers avait elle vu apparaître la Vierge Marie, 18 fois, près de Lourdes, en 1858. L'avocate pense que tous les accusés "se sont calés" sur une ligne de défense niant le terrorisme, mais estime que c'est une "association de malfaiteurs à visée terroriste parfaitement huilée, qui commence quand Amedy Coulibaly est libéré" au printemps 2014. Elle fait le vœu d'un verdict "bâtisseur d'un chemin supposé impossible, d'abdiquer cet islam radical, ce djihad". Et demande aux magistrats de la cour, "au nom du peuple français, que vous rétablissiez les principes de notre démocratie où chaque juif a sa place."

Vendredi, d'autres avocats de victimes de l'Hyper Cacher plaideront, le matin. Parmi eux, Me Samia Maktouf et Me Patrick Klugman. Puis les avocats de Charlie Hebdo achèveront les plaidoiries des parties civiles. La dernière plaidoirie sera celle de Me Richard Malka, avocat du journal satirique depuis 25 ans, qui plaidera la liberté d'expression.