L'audition de l'un des préparateurs mis en examen dans le scandale du Centre du don des corps de Paris-Descartes met au jour l'état d'esprit qui régnait au sein de cet institut depuis plusieurs décennies.

La faculté de médecine de Paris-Descartes, le 4 mai 2021 (illustration).
La faculté de médecine de Paris-Descartes, le 4 mai 2021 (illustration). © AFP / Garo

Des corps démembrés, parfois en état de décomposition, grouillants de vers ou rongés par les souris : voilà une partie du tableau macabre dressé novembre 2019 par L'Express concernant le Centre du don des corps de l'université Paris-Descartes. Le centre a été fermé dans la foulée par la ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, et une enquête ouverte. Depuis juillet 2020, ce sont les juges d'instruction qui en ont la charge. Quatre personnes sont mises en examen pour "atteinte à l'intégrité d'un cadavre" : l'université, son ancien président et deux préparateurs de corps. Nous avons pu savoir ce qu'a dit l'un d'eux au juge qui l'a interrogé et ses déclarations révèlent l'état d'esprit qui a régné dans ce Centre du don des corps.

"Les anciens m'ont fait cadeau d'un crâne"

Il y a par exemple cette coutume, en place quand le préparateur arrive au centre des corps dans les années 70 : "Les anciens m'ont fait cadeau d'un crâne", raconte-t-il au juge, expliquant que c'était habituel. Cette "anecdote" est le témoin d'une forme d'appropriation de ces corps donnés à la science. C'est d'ailleurs comme ça que cet homme de 77 ans justifie d'avoir stocké huit crânes chez lui. "J'avais travaillé dessus, je ne voulais pas que des collègues s'approprient mon travail", s'est-il justifié. Le juge cite un témoin qui a tenté d'alerter sur ces pratiques : "À chaque fois, on me répondait : 'C'est normal, le défunt a fait don de son corps'", relate le témoignage.

Il y a aussi la façon dont étaient traités les défunts. Le même témoin est cité et raconte avoir vu des préparateurs se donner des claques avec des bras démembrés. "On ne reconstituait jamais [les corps]", explique le préparateur, qui dément la scène. Pour lui, c'était normal de mélanger plusieurs têtes ou plusieurs corps dans la même caisse pour "optimiser la place".

Une interrogation sur de possibles reventes

Ce préparateur a aussi été beaucoup interrogé sur la finalité pour laquelle il avait emporté certains ossements. Car, outre les huit crânes, les enquêteurs ont retrouvé chez lui 89 mandibules, deux colonnes vertébrales, une hanche et un fémur. A-t-il récupéré des membres pour les revendre au marché noir ? "Jamais", répond le mis en examen, expliquant qu'il a "eu tort de les emmener". "J'ai été sollicité mais j'ai toujours refusé", affirme-t-il. Les 30.000 euros retrouvés en espèce à son domicile ? "C'était le bas de laine", explique-t-il, justifiant leur provenance par des gratifications pendant ses périodes de travail, des loyers versés en liquide par ses locataires ou une cagnotte offerte au moment de son départ en retraite.

Reste que quand une perquisition a été menée au centre des corps à l'automne, des ossements - "des fémurs dans un sac Tati" raconte une source - ont été trouvés dans les vestiaires personnels d'autres préparateurs, l'homme de 77 ans ne travaillant plus au CDC depuis son départ en 2011. Il semblerait donc que plusieurs salariés aient cherché à récupérer des membres pendant plusieurs années. D'anciens salariés racontent eux avoir vu des parties de corps sortir du centre sans savoir à quelles fins et s'être vus menacés quand ils ont posé des questions. Des revendeurs ont aussi confié à une source s'être approvisionnés directement au centre des corps. A l'heure actuelle, cette revente n'est pas dans les charges retenues contre les quatre mis en examen. Sollicité, l'avocat du préparateur de 77 ans, Me Antoine Van Rie, n'a pas souhaité répondre à nos questions.

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