14 journalistes qui ont travaillé sur la mort de l'ancien ministre Robert Boulin publient une lettre ouverte adressée au chef de l'État pour demander la déclassification des archives des services de renseignement français et américains sur l'affaire. Benoit Collombat est l'un de ces journalistes.

Le 28 octobre, la famille de Robert Boulin a fait procéder à une reconstitution pour faire avancer la vérité
Le 28 octobre, la famille de Robert Boulin a fait procéder à une reconstitution pour faire avancer la vérité © AFP / Martin BUREAU

Dans cette lettre ouverte, les journalistes signataires dénoncent les "mystifications entourant cette affaire, les graves lacunes de l'enquête et de la procédure qui entachent les circonstances de cette disparition".

Le 30 octobre 1979, le ministre du Travail de Valéry Giscard d'Estaing, Robert Boulin, était retrouvé mort dans l'étang Rompu dans la forêt de Rambouillet. Cette affaire avait initialement été classée comme un suicide avant qu'une enquête ne soit ouverte à la suite d'une plainte de la famille en 1983. Après un non-lieu en 1991, la justice a décidé de rouvrir le dossier en 2015 pour "enlèvement" et "assassinat"

La lettre détaille les incohérences de cette affaire, comme l'annonce de la découverte du cadavre à 2h00 du matin au Premier ministre Raymond Barre, alors que le corps n'a officiellement été retrouvé que vers 8h40. Les journalistes affirment qu'il s'agit de "la liquidation d'un ministre en exercice, grossièrement maquillée en suicide"

"Quarante ans après la mort du gaulliste Robert Boulin, la France s'honorerait à lever le voile sur les conditions réelles de la disparition d'un serviteur de la République", concluent les signataires de la lettre adressée au chef de l'État. 

Benoît Collombat est journaliste à Radio France. Il suit l'affaire depuis de longues années et a publié en 2007 Un homme à abattre : Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin. Il est l'un des signataires de la lettre.

FRANCE INTER : Pourquoi avoir cosigné cette lettre ouverte destinée à Emmanuel Macron ?

BENOÎT COLLOMBAT : "L'idée c'est d'interpeller le chef de l'État sur une affaire qui n'est pas seulement une affaire judiciaire et une affaire politique, mais une affaire avec un arrière-plan citoyen. Nous voulions lui demander la déclassification d'un certain nombre de documents tant du côté français, que du côté américain. Parce qu'on sait aujourd'hui qu'il y a un dossier qui concerne la mort de Robert Boulin, un dossier qui est détenu par la CIA, les services de renseignement américains."

Comment sait-on que la CIA dispose d'un dossier sur l'affaire Boulin ?

"Cette histoire de dossier de la CIA commence il y a plusieurs années : je découvre le témoignage d'un homme qui était proche du RPR et de l'administration américaine, et qui connaissait la famille Boulin. Quelques jours avant la mort de Robert Boulin, il débarque au domicile de la famille affolé en disant 'c'est terrible, il va se passer quelques chose, la CIA m'a prévenu, Robert Boulin va être assassiné'. À l'époque, la famille ne prête pas vraiment attention à ce témoignage. Depuis j'en ai vérifié l'authenticité. J'ai retrouvé cet homme qui vivait aux États-Unis et du coup je suis parti sur la trace d'éventuels documents de la CIA.

J'ai sollicité la CIA en utilisant le 'Freedom of Information Act' (loi d'accès à l'information), j'ai demandé la déclassification d'un dossier Robert Boulin et la CIA m'a répondu deux choses : premièrement, oui il existe bien un dossier qui concerne la mort de Robert Boulin. Mais deuxièmement, non on ne peut pas le déclassifier, ça fait partie des quelques exceptions car ce dossier pourrait remettre en cause les relations diplomatique entre la France et les États-Unis."

En quoi Emmanuel Macron peut-il intervenir à ce stade ?

"Le chef de l'État pourrait faire une demande pour appuyer la demande de déclassification de ce dossier sur la mort Robert Boulin détenu par la CIA, afin de faire toute la lumière sur cette affaire. Il pourrait y avoir une démarche politique et diplomatique de la part de la France pour tenter de faire avancer ce dossier."

C'est étonnant de se dire qu'il y a un dossier Robert Boulin - qui est quand même une affaire très française - aux États-Unis ?

"Quand on y réfléchit, ce n'est pas si étonnant que ça. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque : Robert Boulin est un personnage politique de premier plan. Il était ministre du Travail et de la Participation. On parlait de lui pour être peut-être le futur premier ministre pour remplacer Raymond Barre. Valéry Giscard d’Estaing, le chef de l'État de l'époque s'était même rendu sur les terres électorales de Robert Boulin à Libourne, il avait fait un déplacement et un discours très élogieux, donc c'était vraiment un homme dont on parlait beaucoup. Il était donc tout à fait compréhensible et même normal que les services américains qui suivent la vie politique de très près - comme c'est encore le cas aujourd'hui - aient des notes et des dossiers sur Robert Boulin, à fortiori étant donné les conditions très troubles de sa mort.

De la même manière, il est quasi certain qu'il existe des notes, des documents des services de police de l'époque et notamment des renseignements généraux."

Si le dossier n'a pas été transmis c'est peut-être qu'il y a effectivement des choses dedans qui pourraient apporter les réponses aux questions qu'on se pose depuis 40 ans ?

"Bien sûr, on peut toujours interpréter de mille manières la réponse de la CIA qui dit que ce dossier pourrait remettre en cause les relations diplomatiques entre la France et les États-Unis, même si ça peut sembler être une vieille affaire. Mais c'est en fait une affaire qui est toujours assez brûlante finalement parce qu'il y a un arrière-plan politique qui est très fort. Il y a encore un certain nombre de responsables politiques qui sont toujours vivants. Je dis toujours que d'une certaine manière l'affaire Boulin c'est "la boite noire de la Ve République" Notre démarche de journalistes qui avons travaillé sur cette affaire, en interpellant le chef de l'État, c'est d'essayer de faire en sorte de lever un bout du couvercle de cette boite noire."

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