Me Sylvain Cormier est le premier à prendre la parole ce matin pour la défense des intérêts de Jonathan Delay, troisième des frères Delay.

Il y a deux jours quand je suis revenu parmi vous, j’ai eu l’impression de retrouver un cadre familier. J’ai salué quelques journalistes et je leur ai dit que j’avais l’impression de rentrer à la maison. Pour autant cette maison est très inconfortable parce qu’elle est habitée par l’appartement des Delay, les drames qui s’y sont déroulés, les cris des enfants.

Ce dossier est une malédiction. Dès les premières pages, j’ai été saisi par les dessins d’enfants. J’ai été aussi, au cours des débats, frappé par les cris de protestation des mis en cause à l’époque. J’ai été saisi à cette barre par la souffrance des victimes, des acquittés d’Outreau et de l’accusé. Je n’arriverai pas d’ailleurs à les comparer, ces souffrances. Je trouve cet exercice superficiel.

On ne sort pas indemne de ce dossier, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas. A la souffrance des enfants victimes de cruautés absolument perverses, de terreurs macabres, de ces viols parfois avec des os humains, répond par un symétrique terrible la souffrance de Daniel Legrand, aidé médicalement lui aussi et qui a besoin de pauses pour tenir.

Un acquittement n’est pas un naufrage, un acquittement n’est pas un désastre. Un acquittement c’est la règle lorsqu’il y a un doute. Vous êtes sûrs que Daniel Legrand est coupable, vous le condamnez. Vous êtes sûr qu’il est innocent, vous l’acquittez. Vous ne savez pas, vous l’acquittez.

Ce dossier c’est la malédiction d’une enquête, de pauvres policiers dans un pauvre commissariat. Pour les pauvres, de pauvres moyens. Ils étaient quatre, un a fait une dépression, ils en restaient trois. Un est parti, il en restait deux. C’était l’affaire du quart monde, pourquoi s’en soucier ?

A cette malédiction, s’ajoutent des contrevérités. La première du nom c’est que ce procès n’aurait jamais du avoir lieu. Il a fallu entendre ça avant le procès, pendant le procès. Comment peut-on invoquer une chose pareille ? Patrice Reviron a dénoncé un accord secret. J’ai entendu des hurlements. Mais qu’est-ce que donc sinon ? Lorsqu’un procès est décidé, il doit avoir lieu. Ce procès, tout le monde en a besoin. De l’acquitté aux victimes.

Le corolaire du dogme de ceux qui pensaient que ce procès ne devait pas avoir lieu est que ceux qui pensaient autrement étaient des révisionnistes. On était des révisionnistes judiciaires. Heureusement, on a rajouté judiciaire.

Dans ce procès, j’ai eu l’impression que monsieur l’avocat général s’interdisait d’envisager les charges. Il n’est pas honteux qu’un avocat général requiert un acquittement, mais comment faire sans peser les charges. Cela dans un systématisme si rigoureux qu’il faisait penser au pendant inverse du juge Burgaud qui, lui, ne voyait les choses qu’à charge.

Soyons honnête, les faux aveux ça existe. Les erreurs judiciaires en sont peuplées : de Marc Machin avant Patrick Dils. Dans l’affaire Patrick Dils, quatre personnes avaient avouées avant lui. Néanmoins, l’explication qu’on nous donne pour ces aveux est quand même déroutante. Daniel Legrand nous a expliqué que le juge de l’écoutait pas, ne l’entendait pas. Qu’il n’était pas pris en considération. Il avait compris qu’il fallait piéger la meneuse et aller dans le sens de ses accusations. S’il a compris tout ça, il l’a compris à la vitesse de l’éclair.

Mais pourquoi prendre le soin de donner une réelle vraisemblable à ses aveux, si par la suite il faudra les invalider ? Puis après, Daniel Legrand reprend ses accusations contre Dominique WIel, mais il les maintient sur Thierry Delay. Pourquoi cette sélection ? Ca ne correspond plus à aucune logique.

Pour que tout cela prenne corps, - alors je le dis tout de suite, je ne suis pas son défenseur et je n’ai pas envie de l’être - il faut imaginer un juge qui serait à la fois maladroit, incompétent, machiavélique et naïf ; Je n’imagine pas un seul instant qu’il s’agit d’un être cynique et machiavélique. Quand on lit ses actes, on s’aperçoit plutôt de quelqu’un d’assez scolaire, d’un peu naïf Il y a des oublis terribles dans ce dossier, un manque de considération pour les mis en cause. Mais je ne pense pas qu’on puisse l’accuser d’être cynique, envoyant les personnes au hasard se faire condamner.

J’ai été meurtri en lisant le rapport pour savoir si Daniel Legrand pouvait tenir ce procès, sur l’assistance chimique dont il avait besoin, sur son état de dislocation. Mais je n’arrive pas à oublier que Daniel Legrand expliquait aux psychologues qu’il se droguait déjà à 15 ans, 16 ans. Et si pour lui, la vérité est tout autre. Il faudrait qu’il comprenne que ses protestations d’innocence si elles étaient fausses seraient peut-être une prison dans laquelle il s’est emmuré. Parce que protester ne serait pas reconnaître ce qu’il a subi.

Je suis très inquiet pour toi Jonathan pour la suite de ce procès, quand les médias se désintéresseront des victimes et de l’accusé. Je suis très inquiet aussi pour l’accusé. Je ne comprends pas cet état apathique autrement que par l’explication que je vous ai donné.

Il pourrait briser la malédiction d’Outreau si les vérités pouvaient se croiser et se rencontrer, si Daniel Legrand pouvait s’affranchir de ses protestations qui sont des murailles plus terribles.

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