INFO FRANCE INTER - MEDIAPART - Quatre familles ont porté plainte après l'interpellation de leurs enfants. Quatre collégiens de 14 ans ont passé 24 heures en garde à vue au Kremlin-Bicêtre, pendant lesquelles ils ont subi des insultes racistes et homophobes, racontent-ils. Nous avons recueilli leur témoignages.

Quatre familles ont porté plainte après l'interpellation de leurs enfants. Les collégiens auraient subi des insultes racistes et homophobes
Quatre familles ont porté plainte après l'interpellation de leurs enfants. Les collégiens auraient subi des insultes racistes et homophobes © Maxppp / Alexandre Marchi

Ils ont 14 ans. Parce qu'ils sont mineurs, nous les appellerons Raphaël, Sadi, Yassine et Lucas. Ils sont amis du collège, qu’ils achèvent cette année. Ils sont fiers de passer en seconde générale l’année prochaine. Sauf Raphaël, inscrit en bac Pro sécurité parce qu’il sait déjà précisément ce qu’il veut faire plus tard : policier. Il a même déjà effectué un stage au commissariat de Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Mais à part cette expérience, positive, aucun d’entre eux n’avait jamais eu affaire à la police. Jusqu’à ce mardi 26 mai qui leur laisse un goût amer. 

Cet après-midi là, ils étaient heureux, tous les quatre, de se retrouver après les longues semaines de confinement. Ils s’étaient donné rendez-vous à 14 heures, sont allés au Franprix du coin acheter des boissons. Et puis un paquet de bonbons aussi. Avant de revenir devant l’immeuble de l’un d’eux. "On a vu des personnes arriver", raconte Raphaël, "ils nous ont fouillés, contrôlés". "Ils nous ont interpellés, mais ils ne nous ont pas dit pourquoi", poursuit Sadi. "On avait juste peur, on ne savait pas comment ça allait se finir".

"Mettez les deux noirs ensemble"

À ce moment-là, les choses ne font pourtant que commencer. Très vite, selon les quatre adolescents, les policiers se font insultants. "Ils nous ont dit : lui c’est un maghrébin, il est con", "eux, c’est des nègres, ils ne savent pas s’habiller", "vous êtes des pédés", énumèrent les collégiens. "Il casse les couilles ce noir", "mettez les deux noirs ensemble, ajoute encore l’avocat des familles, Me Jérôme Karsenti, dans les plaintes qu’il a déposées auprès du procureur de Créteil et qui ont conduit à l'ouverture d'une enquête devant l'Inspection générale de la police nationale (IGPN).

La scène dure près de trois heures, racontent les adolescents. Le temps, explique aujourd'hui la hiérarchie policière, de procéder à des vérifications car les collégiens sont suspectés d'être les auteurs d'un vol de bijou survenu la veille. Debout contre le mur, pris en photo à l’aide des téléphones portables des agents de la brigade anti-criminalité (BAC), puis menottés avant d’être emmenés au commissariat. L’un dans une voiture. Aux trois autres, racontent-ils, il est demandé de s’entasser sur la banquette arrière, à côté d’un autre policier, déjà installé. "Ils ont dit à mon copain qu’il avait qu’à monter sur mes jambes, 'vu qu’ils sont pédés' et, comme j’ai répondu, le chauffeur s’est retourné et m’a mis une gifle", témoigne Yassine. 

Avant, je voyais des histoires de bavures sur les réseaux, mais je me suis jamais dit que ça pouvait m’arriver. 

“On nous a traité comme des coupables et comme des adultes”

"Ils ont été interpellés du fait de leur couleur de peau, pas en tant qu’individus.  A_u coeur de cette affaire, il y a de la discrimination. Et c’est parce qu’il y a un phénomène discriminatoire qu’on s’autorise la maltraitance et le non-respect des droit_s", dénonce aujourd’hui Me Jérôme Karsenti. À commencer, explique l’avocat, par le non-respect des droits des mineurs en garde-à-vue : leurs parents ont été prévenus tardivement, n’ont pas été informés de la possibilité de choisir un avocat, d’assister aux auditions. Les garçons, dont l’un souffre de crises de spasmophilie, n’ont vu de médecins qu’à partir de 2 heures du matin. Et surtout, des heures et des heures après leur interpellation, ils ne savent alors toujours pas ce qu’on leur reproche : "On nous a dit un vol de bonbons, puis un vol en réunion, puis un vol à l’arrachée", raconte Sadi. La victime serait une femme, dont on a dérobé le collier en or, puis un homme, agressé en pleine rue. "On nous a traités comme des coupables et comme des adultes", résument-ils.  

"Les droits des enfants n’ont pas été respectés alors qu’on est sur un cas d’injustice très clair. Finalement c’est toute une confiance dans la police comme service public qui est abîmée dans ce type d’affaires", déplore la députée (LFI) du Val-de-Marne, Mathilde Panot, intervenue pendant les garde à vue, en soutien aux familles. "Leur première rencontre avec la police c’est : on se fait embarquer, insulter, humilier, pour quelque chose sur lequel on n’a absolument rien fait".

Les garde-à-vue vont durer 24 heures, les collégiens sont finalement relâchés sans aucune poursuite. Ils ne sont pas sortis de chez eux le jour du vol, le bornage de leurs téléphones portables le prouve. Celui qui a été désigné comme le "principal agresseur" était décrit comme mesurant 1,60 mètre. Il fait 1,87 mètre. "Ils ont quand même perquisitionné sa chambre", déplore la maman de Sadi. "C’est un enfant qui a encore son doudou, ses jouets. C’est la première fois qu’il sort de l’enfance, la première fois qu’on se sépare de lui". Pour tous, leur première rencontre avec la police. 

"La fabrique de l'affrontement"

Pas la dernière en revanche. Car, quatre jours après les faits, le samedi 30 mai, deux d’entre eux, vont faire l’objet d’un nouveau contrôle de police, par les mêmes fonctionnaires de la BAC. "On était avec d’autres copains au parc, mais ils ont voulu nous séparer", raconte Sadi. "Ils ont pris mon téléphone, ils ont regardé à l’intérieur, puis ils ont baissé mon masque", poursuit Yassine. "Ils m’ont dit : c’est toi qui a porté plainte ? Pourquoi tu nous aimes pas ?". Pour les parents c’est l’événement de trop. Quatre plaintes ont été déposées au total. Deux enquêtes administratives seraient également en cours, selon les informations recueillies par la député Mathilde Panot. Côté police, après avoir refusé de s'exprimer, on conteste formellement toute irrégularité dans la procédure. 

"On a clairement deux blocs qui s’opposent : celui de la police qui estime qu’elle a tous les droits et, dans l’autre, le sentiment que le policier, puisqu’il ne respecte pas la loi, n’est plus légitime. Lorsque on injurie des jeunes, on les violente, on fabrique du trouble à l’ordre public", dénonce aujourd’hui Me Jérôme Karsenti. 

C’est toutes ces petites violences du quotidien qui sont la fabrique de l’affrontement  

Raphaël, à qui l’un des enquêteurs a expliqué que s’il ne coopérait pas, il finirait "livreur de pizza", veut toujours devenir policier "car ça m’a permis de voir ce qu’il ne faut pas faire dans la police", explique aujourd’hui le garçon de 14 ans. "Mais j’aimerais juste les revoir et leur dire, droit dans les yeux : 'Vous n’avez pas honte ? C’est pas ça le métier, vous représentez mal la police'"

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