INFO FRANCE INTER | Plusieurs polices européennes ont déclenché en début de semaine une vaste opération pour neutraliser les utilisateurs de l’application cryptée skyEcc. Une bonne partie d’entre eux est soupçonnée d’appartenir, ou d’avoir des liens avec la grande criminalité organisée, notamment des narcotrafiquants.

SkyEcc, Encrochat, les polices européennes arrivent maintenant à "écouter" ces messageries sécurisées, prisées par la grande criminalité
SkyEcc, Encrochat, les polices européennes arrivent maintenant à "écouter" ces messageries sécurisées, prisées par la grande criminalité © Getty / Andriy Onufriyenko

La précédente opération du même genre s'appelle Encrochat. Déclenchée il y a plus d’un an, en coordination avec le pôle judiciaire européen (Eurojust) et le siège des polices européennes (Europol) à La Haye aux Pays-Bas, cette opération sans précédent a permis de stopper en Europe un nombre impressionnant de projets d’assassinats et de règlements de compte. 

Une opération conjointe entre la France et les Pays-Bas

Au départ de cette traque sans précédent en Europe, on trouve l’infiltration conjointe menée par des cybergendarmes français, des agents de la DGSI et des policiers néerlandais qui ont visité des serveurs informatiques et l’application Encrochat. Cette dernière était très prisée des trafiquants de drogue, surtout ceux officiant depuis le nord de l’Europe. L'application était installée - et elle seule - sur des téléphones livrés en main propre à leurs acheteurs. "Cette affaire, c’est pire que toutes les meilleures séries télévisées récentes sur les méthodes des narcotrafiquants", expliquent les enquêteurs. L’été dernier, ils avaient révélé avoir découvert aux Pays-Bas une chambre de torture dans un container. 

Une salle de torture avait été créé dans un container
Une salle de torture avait été créé dans un container / Capture d'écran

L’infiltration de l’application cryptée Encrochat a permis aux gendarmes et aux policiers d’activer les micros des téléphones des trafiquants et de leurs associés, de partager ainsi leurs repas (comme l’avait raconté au micro de France Inter l’un des capitaines de gendarmerie responsables de l’opération côté français) ou leurs réunions consacrées aux livraisons de cocaïne et de cannabis par containers entiers.

Les enquêteurs ont aussi intercepté des SMS, des vidéos et des ordres donnés pour éliminer la concurrence ou des témoins gênants. Résultats : selon nos informations, 200 projets d’assassinats ciblés ont été ainsi déjoués sur le sol européen. Et parmi les tueurs présumés, stoppés avant leur passage à l’acte, parfois in extremis, figurent plusieurs Français. "Je ne peux pas vous en dire plus", expliquait jeudi soir une source judiciaire proche de ce vaste dossier. Au total, 1 500 enquêtes ont été déclenchées, dont près d’un millier pour la seule Grande-Bretagne. En France, on compte plus de 70 affaires en lien avec Encrochat. 

L’intervention la plus spectaculaire a eu lieu mi-janvier, lorsque le GIGN a intercepté une bande de malfaiteurs près de Valenciennes et saisi une trentaine de fusils d’assaut. Leur chef - qui s’était échappé avant d’être rattrapé - avait monté une base logistique "au milieu de nulle part", dit un magistrat. Il opérait des go fast, transports de drogue par la route entre l’Espagne, la France et les Pays-Bas. 

L’opération qui vient de viser les utilisateurs de SkyEcc serait-elle encore plus importante qu’Encrochat ?  

Selon Europol, les polices belge, néerlandaise et française ont déclenché ces derniers jours une nouvelle opération d'envergure contre des trafiquants de drogue. Après l’arrêt forcé de l’application Encrochat, des usagers ont basculé sur une autre application, Sky Ecc. Ils ont été suivis, surveillés et plusieurs dizaines d’entre eux ont été arrêtés depuis mardi. C’est la police belge qui était à la manœuvre et qui a déclenché les opérations après plusieurs mois de surveillance. 1 600 policiers belges ont été déployés. Du jamais vu. Plusieurs dizaines d’interpellation de suspects ont donc déjà eu lieu et "ce n’est que le début", confie un proche du dossier.

Côté français, c'est la juridiction nationale spécialisée sur la criminalité organisée qui est désormais en charge de ce dossier hors norme. Le parquet de Paris a annoncé jeudi qu'une information judiciaire avait été ouverte, très discrètement, en décembre dernier, à la suite de la juridiction spécialisée de Lille (déjà en charge d’Encrochat) ; mais sans faire le moindre commentaire, sans aucune précision sur d’éventuelles interventions en cours. 

Il s’agit donc en moins de deux ans de la deuxième opération européenne du même genre, appuyée sur une application permettant à ses (riches) clients d'utiliser des téléphones ultrasécurisés avec des cartes Sim dédiées – le service coûte jusqu’à plusieurs milliers d’Euros mensuels. Dans les deux cas, ce sont notamment des agents français qui ont infiltré les serveurs informatiques basés en France. Mais cette fois c'est d'une "ampleur encore bien supérieure", expliquent plusieurs sources policières et judiciaires. Des mois d’infiltration de l’application ont permis de consulter des messages écrits et audio ainsi que des photos et vidéos sans équivoques quant aux liens de certains des usagers avec la criminalité organisée. Plusieurs projets d'assassinats ciblés ont  à nouveau été déjoués, avec l’arrestation, toujours selon nos informations, d’équipes de tueurs à gage professionnels

D’autres applications illégales sont déjà dans le viseur d’Europol et d’Eurojust

Au moins cinq applications illégales ont fonctionné ces dernières années sur ce marché des communications confidentielles ultrasécurisées. Deux d’entre elles ont donc, pour l’heure, été infiltrées par les polices judiciaires européennes, qui ont ciblé les clients suspectés d'opérations mafieuses. Ces opérations ont révélé des projets d’assassinat, des faits de torture, des trafics de drogue, des trafics d’armes, des blanchiments et autres corruptions.