378 personnes ont été placées en garde-à-vue après les émeutes du 1er décembre. Ce lundi, des dizaines de suspects sont jugés au tribunal correctionnel de Paris lors d'audiences de comparution immédiate. Des hommes, principalement, aux profils divers, mais loin de l'image habituelle des "casseurs".

Un manifestant affublé d'un masque à l'effigie d'Emmanuel Macron, le 1er décembre à Paris
Un manifestant affublé d'un masque à l'effigie d'Emmanuel Macron, le 1er décembre à Paris © Maxppp / Jeremias Gonzalez

Si la réponse politique au mouvement des "gilets jaunes" se fait attendre, sur le plan judiciaire, la riposte, elle, est déjà en cours avec de nombreuses audiences, ce lundi, au deuxième et au sixième étages du tribunal d'instance de Paris. Un dispositif exceptionnel, qui répond à un niveau de violences "jamais atteint depuis des décennies" à Paris selon le préfet de police Michel Delpuech, qui s’est exprimé dimanche soir à l’occasion d’une conférence de presse.

Mais dans le box vitré des accusés, les profils des prévenus qui se succèdent sont loin de celui des "casseurs ordinaires". Socialement insérés et souvent originaires de province, ces hommes, âgés de 30 à 40 ans, ne sont pas des habitués des manifestations. 

"C'était ma première manif"

À l'image de Bruno, 31 ans, originaire de Meaux en Seine-et-Marne. Poursuivi pour sa participation samedi à un groupe de manifestants "en vue de préparer des violences volontaires et des destructions de biens", ce chauffeur de bennes de chantier n’a aucun antécédent judiciaire. Il a été contrôlé samedi en possession d'un masque à gaz et de lunettes de protection. L'homme au crâne rasé jure "ne plus vouloir remettre les pieds à sur Paris" et demande un renvoi de son procès. 

Maxime, lui aussi, a demandé un délai supplémentaire pour préparer sa défense. Originaire de la Creuse, il vit désormais dans la Marne. Père de deux enfants, ce chauffeur routier de 32 ans participait samedi à sa "première manif". Il a été contrôlé muni d'une paire de lunettes de natation, de protèges-tibias et d’un masque d'aide respiratoire. 

"Pourquoi venir à une manifestation avec tout cet attirail ?"» demande le président du tribunal à Jérôme, un autre prévenu qui, lui, accepte d’être jugé le jour même. "Pour me protéger, me défendre des gaz lacrymogènes", répond cet homme de 26 ans, qui vit chez sa mère dans la Nièvre. Dans son sac, une fronde a été retrouvée lors de son interpellation. C'était "pour renvoyer les grenades lacrymo" dit-il, jurant qu'il n’était "pas là pour casser". Intérimaire dans la manutention mais sans contrat actuellement, le Bourguignon déclare avoir touché 200 euros de RSA au mois de novembre. En fin d'après-midi, Jérôme écope de trois mois de prison avec sursis.

"Où sont les vrais casseurs ?"

"La vraie violence est ici, elle est économique", embraye son avocat, qui dénonce des dossiers "complètement vides" et des conditions d’interpellations "plus que floues". Selon lui, les seuls à comparaître ce lundi, "ce sont des gens qui travaillent".

"Où sont les vrais casseurs ?" demande plus tard une autre avocate, qui défend Étienne, un technicien lyonnais de 28 ans jugé pour être venu manifester avec des pétards et des fumigènes dans son sac à dos. "Où sont ceux qui ont saccagé et pillé les grands magasins samedi midi ?", demande-t-elle au président du tribunal. Pas de réponse. Non convaincu par cet argumentaire, le tribunal condamne son client à six mois de prison ferme, mais sans maintien en détention. Il devra rencontrer un juge d'application des peines pour un éventuel aménagement.

"Nous ne sommes pas dans un meeting politique"

Parfois, l'audience tourne à la tribune politique. Comme avec cet employé d'un abattoir de Gap, dans les Hautes-Alpes. L'homme de 45 ans est monté à Paris samedi, "parce qu'on a enlevé 100 euros de retraite à nos anciens". "Nous ne sommes pas dans un meeting politique ici", rétorque le président.

Le magistrat rappelle ce qui lui est reproché : après avoir foncé seul sur un barrage de CRS (il en garde un coquard bien visible sous un oeil), il a été interpellé en possession d'un couteau. "Pourquoi ce couteau sur vous ?" "Pour couper du saucisson et du fromage", répond ce père de famille, provoquant malgré lui des rires dans la salle. Sans provocation, il explique avoir effectivement pris un casse-croûte dans les rues."À la campagne, tout le monde a un couteau", justifie-t-il, l'air penaud. Pour avoir voulu charger les CRS, et à cause de ce couteau, il écopera de quatre mois de prison ferme, là aussi sans maintien en détention.

De nombreuses audiences renvoyées

Les heures passent et, dans le box de la salle numéro 2.03 du tribunal d'instance, les prévenus se succèdent. Il y a ce marin-pêcheur du Havre, accusé d'avoir jeté un pétard. Ce préparateur de commandes de fruits et légumes, soupçonné d'avoir renversé un scooter et retourné une Smart sur la chaussée. Et ce chef de rayon francilien, au casier judiciaire vide, interpellé samedi parce qu'il avait le visage cagoulé. Comme Bruno et Maxime, ces trois hommes ont demandé un délai pour préparer leur défense. 

À l'issue de la journée, plus d'une dizaine de prévenus auront défilé dans cette salle du deuxième étage. Dans les quatre autres salles, c'est allé moins vite. Les audiences devraient se poursuivre au moins jusqu'à mardi soir, tard dans la nuit. 

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