L'hôtel Picard, situé dans le IIIe arrondissement de Paris, a brusquement été évacué, vendredi 2 août. Les propriétaires, qui invoquent un risque d'effondrement, ont fait intervenir des ouvriers pour des travaux de "consolidation". Le gérant de 75 ans dénonce un "saccage" destiné à le chasser.

L'Hôtel Picard vidé de ses clients et salariés. Le gérant a saisi la justice
L'Hôtel Picard vidé de ses clients et salariés. Le gérant a saisi la justice © capture Google map

Le gérant et les salariés se sont crus dans un film. "Moi j'étais à mon poste, et j'ai remarqué qu'une des caméras de surveillance ne filmait plus du tout la rue", raconte Benjamin Vergne, employé de l'hôtel Picard. "Il y avait en fait des doigts sur la caméra. Donc je suis allé vérifier dehors et j'ai vu 5-6 ouvriers qui étaient là avec un camion de l'autre côté de la rue. Tout s'est fait très vite, ils ont directement commencé à agir, monter dans les étages, démonter les portes..." La réceptionniste, le technicien de maintenance et les femmes de ménages restent sidérés.   

Les nouveaux propriétaires, Yoni Aidan et Sylviane Sanz, sont là. Ils ont racheté le 24 juin 70% des parts de la SCI qui détient l'immeuble de cinq étages, et 28 chambres. Ils demandent à la dizaine de clients présents de faire leurs valises et de s'installer dans un établissement voisin, "Ils ont été relogés aux frais de la SCI" explique leur avocate, Me Prune Schimmel, qui réfute l'accusation de "saccage".   

"On était en plein Far West !" dénonce l'avocat du gérant

Alerté, le gérant, Louis Kirsch, bientôt 75 ans, se précipite. Des vigiles lui interdisent l'entrée, mais il parvient à se faufiler et à gagner son bureau. Il y a restera jusqu'à la fin de l'opération, à 20H45, refusant de partir parce qu'il s'entend dire qu'il ne pourra pas revenir... "J'entendais des bruits, à ce moment-là ils ont coupé les lumières. Ils ont tout cassé. Ils ont tout coupé ! l'eau, l'électricité...  Je ne pouvais pas bouger, j'ai été obligé d'uriner par terre... On entendait des pioches... Et la police n'a rien fait."

Plusieurs policiers se trouvent depuis le début devant l'hôtel, constate aussi l'avocat de la société du gérant, Me Jean-Alex Buchinger. Prévenu par téléphone, il a fait demi-tour sur la route de ses vacances : "J'ai vu des ouvriers qui entraient, qui sortaient, qui cassaient avec des marteaux piqueurs..." À quelques mètres de l'entrée, il avise quatre policiers de la BAC (brigade anti-criminalité) : "Je leur ai demandé comment ils pouvaient laisser faire, ils m'ont répondu 'Nous on est là pour éviter les violences, le reste ne nous intéresse pas'"

"Rien ne pouvait permettre à ces gens-là d'agir dans l'illégalité, avec la caution des forces de police. Ils ont agi dans l'illégalité la plus totale. On était en plein Far West ! Pour moi en quarante ans de carrière d'avocat, c'est du jamais vu!"  

L’avocat jean-Alex Buchinger et Louis Kirsch, gérant de l’hôtel Picard
L’avocat jean-Alex Buchinger et Louis Kirsch, gérant de l’hôtel Picard © Radio France / Sara Ghibaudo

"On risque 50 morts" répond l'avocate des propriétaires

L'avocate des nouveaux propriétaires assure de son côté que ses clients avaient prévenu la ville de Paris, la préfecture de police et le parquet. Surtout, Me Prune Schimmel met en avant le rapport d'un expert judiciaire, réalisé en avril, qui concluait au risque d'effondrement de l'immeuble et à la mise en danger d'autrui : "Voilà mes clients qui se retrouvent avec un rapport d'un ingénieur-structure qui dit, 'on risque 50 morts, mise en danger de la vie d'autrui, possibilité d'effondrement', un locataire qui n'a pas payé ses loyers depuis trois ans [NDLR: argument contesté par la partie adverse qui soutient que la redevance versée par des opérateurs de téléphonie pour leurs antennes-relais s'est substituée au loyer]... Ils ont averti la mairie, ils ont averti la préfecture, ils ont averti le procureur de la République, et ils ont, face à l'absence de contestation de toutes ces personnes, décidé de réaliser les travaux de solidification et de structure de l'immeuble (...) _La police a décidé de laisser faire les travaux, donc je suis certaine que s'il s'était agi d'une expulsion manu militari et hors des règles de l'art la police n'aurait pas hésité à intervenir_."  

Pour les architectes de la ville, la situation est "sous contrôle"

Aucune décision de justice n'a pourtant autorisé cette expulsion de fait. Et les choses ne paraissent pas aussi claires concernant la fragilité du bâtiment de cinq étages. L'hôtel, modeste voire vieillot, propose des chambres en plein coeur de Paris à partir de 69 euros. Mais le service technique de l'habitat de la mairie n'a semble-t-il pas vu péril en la demeure. Par un arrêté du 14 juin, il s'est contenté d'interdire l'accès à un local-réserve au 3e étage et à des sanitaires au 4e. Le 5 juillet, une réunion s'est tenue dans l'hôtel, avec deux architectes de la préfecture. L'un des propriétaires et son avocate demandaient à ce que l'hôtel soit complètement fermé. L'un des architectes leur a répondu, selon un constat d'huissier, que la situation était désormais sous contrôle et ne nécessitait pas d'interventions autres que celles déjà prescrites (hormis un meilleur étaiement du local réserve qui fut réalisé sur son ordre). Le rapport rédigé suite à cette réunion n'a toutefois pas encore été remis aux parties.   

De son côté, le gérant dénonce des manœuvres d'éviction de la part des nouveaux propriétaires qui souhaiteraient faire du vieil hôtel Picard un établissement de luxe, à la décoration stylée, comme ils en exploitent déjà deux dans Paris. Louis Kirsch s'est aussi aperçu la semaine dernière que les propriétaires avaient alerté les plateformes de vente sur internet, provoquant une chute des réservations. 

Si vous ajoutez que la vente de l'hôtel a été longue et difficile, sur fond d'un conflit familial entre l'ancienne propriétaire, une vieille dame sous tutelle, et ses enfants, dont l'ancienne compagne du gérant actuel, et un fils qui s'était allié aux nouveaux propriétaires...  Cela fait beaucoup de choses que la justice devra démêler. 

Me Buchinger a déposé hier au TGI de Paris plusieurs requêtes dont un référé - une procédure d'urgence - pour demander une remise en état de l'hôtel sous astreinte et des dommages et intérêts pour payer la douzaine de salariés et les charges courantes.  

Sollicités hier après-midi, ni la préfecture de police ni le parquet de Paris n'ont été en mesure de nous dire s'ils avaient bien été prévenus de l'intervention de vendredi et quelles étaient les consignes données aux policiers présents.

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