Philippe Duperron est le père de Thomas, mortellement blessé au Bataclan, le vendredi 13 novembre 2015. En mémoire de son fils, et pour toutes les victimes de ces attentats au Stade de France et à Paris, il est devenu président de l'association 13onze15 Fraternité-Vérité. Il se bat pour un procès digne.

Philippe Duperron, président de l'association de victimes 13Onze15 Fraternité et Vérité. Son fils Thomas, 30 ans, a été tué au Bataclan.
Philippe Duperron, président de l'association de victimes 13Onze15 Fraternité et Vérité. Son fils Thomas, 30 ans, a été tué au Bataclan. © Radio France / Sophie Parmentier

Philippe Duperron a des yeux couleur océan, soudain noyés de larmes. Elles débordent quand on lui demande comment il aimerait que l’on raconte son fils Thomas, mort de ses blessures par balles, la nuit du 13 novembre 2015. Philippe Duperron n’arrive pas à prononcer les mots qu’il voudrait partager. Les mots restent coincés dans sa gorge. Pudeur et douleur mêlées. Silence et sanglots. Philippe Duperron pleure, inconsolable.

“Le fait de m’engager dans l’association a fait partie d’une sorte de reconstruction, c’était une manière de continuer à avancer en étant debout”

Pourtant, Philippe Duperron est un orateur. Toute sa vie, il a été avocat. Il est aujourd’hui le président de l’association de victimes 13onze15 Fraternité-Vérité. “Le fait de m’engager dans l’association a fait partie d’une sorte de reconstruction, c’était une manière de continuer à avancer en étant debout”, résume-t-il. Sa voix se casse à nouveau. “L’engagement associatif c’est aussi pour Thomas, en pensant en lui, parce qu’on lui doit ça et on leur doit ça, à tous ceux qui ont perdu la vie.”

Thomas Duperron était le dernier des trois fils de Philippe et Chantal Duperron. “Un enfant adorable”, souffle sa mère, qui s’excuse presque de ces mots qu’elle pense banals dans la bouche d’une maman. Elle ne voudrait surtout pas qu’on pense qu’elle en fait trop. Elle n’en fait pas trop. Elle parle sobrement, et d’une manière bouleversante, en son nom et celui de son époux, de leur fils Thomas, mort à 30 ans, victime de terroristes ayant surgi dans une salle de concert parisienne. “J’ai été la maman de Thomas, mais j’ai aussi été son médecin jusqu’à ses trente ans. Je suis médecin, et j’ai diagnostiqué quand Thomas avait cinq ans, une maladie génétique, cause d’une scoliose sévère et malformation d’une vertèbre.” Elle a toujours accompagné Thomas chez des confrères et dans les hôpitaux parisiens. Et elle dit à quel point son petit dernier a souffert de ce mal qui lui tordait le dos.

“Thomas a porté un corset toute son enfance, et jusqu’à l’université. Puis il a eu une arthrodèse du rachis, une intervention très lourde. Mais de l’extérieur, personne ne pouvait le soupçonner. Il s’est toujours débrouillé pour que ça ne se voie pas. Il a toujours fait les mêmes activités que ses grands frères, même du ski plus ou moins acrobatique.” Elle décrit un fils courageux et généreux, torturé par son mal, mais “un enfant tranquille, jamais en colère, qui adorait la musique, le cinéma, les musiques de film, être en bande avec des amis. Il était l’ami au grand cœur."

Thomas Duperron a réussi à s'échapper du Bataclan, où il avait été grièvement blessé par balles, mais il a succombé à l'hôpital.

La musique, Thomas Duperron en avait fait son métier. Il travaillait à La Maroquinerie, petite salle de concert du 20e arrondissement de Paris. “Un univers qu’il adorait”, dit sa maman, “on le sentait épanoui”, ajoute son papa. Le soir du 13 novembre 2015, pour une fois, il n’assurait pas l’accueil à La Maroquinerie. Son patron, également propriétaire du Bataclan, lui avait octroyé la soirée pour aller écouter les Eagles of Death Metal. Thomas avait essayé de dégoter une deuxième place pour son frère Nicolas. Il n’en avait eu qu'une, pour lui. Et il y est finalement allé avec une amie de La Maroquinerie. Elle a survécu, pas lui. Ils ont pourtant réussi à s’enfuir au début du massacre. Mais Thomas Duperron, grièvement blessé, n'a pu marcher au-delà du trottoir. Il est ainsi resté longtemps sur le bitume, le temps que la police accoure et que les secours s'approchent. Quand les secouristes l’ont évacué, son état était devenu trop critique. Il a succombé au petit matin, à l’hôpital Percy de Clamart.

Philippe Duperron décrit sa colère, intacte, près de six ans après. Colère d’un père qui a désespérément cherché son fils dans cet hôpital-là. Le 14 novembre 2015, alors que Thomas Duperron venait d’y mourir, on disait à son père que le fils qu’il cherchait n’était pas là. Erreur malheureuse. Malheur dû au chaos de la nuit de cauchemar. Mais Philippe Duperron a du mal à s’en remettre et à pardonner. Il raconte son 13 novembre 2015, son 14 novembre, son 15 novembre, cauchemardesques.

Le soir du 13, il était coincé en réunion. La réunion s’éternisait, dans sa petite ville d’Alençon. Quand les alertes ont commencé à défiler sur son smartphone, évoquant des attentats à Paris, Stade de France, terrasses, Bataclan, il ne s’est pas affolé. “Je me suis dit Thomas travaille à La Maroquinerie, heureusement, ce n’est pas là-bas.” Quand il est rentré chez lui, Philippe Duperron n’a donc pas réveillé sa femme Chantal, qui elle, s’était endormie sans téléphone ni télé, sans se douter de rien. À deux heures du matin, c’est leur fils Nicolas qui les a appelés pour leur dire que Thomas était au Bataclan, et qu’il n’arrivait pas à le joindre, qu’il était fou d’inquiétude. “Quand j’ai su qu’il y avait ces attentats, que j’ai compris que Thomas n’avait pas appelé, j’ai tout de suite redouté le pire”, murmure Chantal Duperron.

Chantal et Philippe Duperron sont partis à Paris au lever du jour, et avec leur fils Nicolas, ils ont arpenté les hôpitaux. “D’abord on les a appelés, on a appelé les centres d’urgence, mais personne n’était capable de nous donner des informations pertinentes et on nous disait : essayez d’aller voir dans les hôpitaux vous-mêmes. On nous disait qu’ils n’avaient pas la liste des hôpitaux dans lesquels les blessés avaient été transportés, ça nous paraissait complètement extravagant”, se souvient Philippe Duperron, amer. Il raconte la quête de son fils, à l’hôpital Georges-Pompidou, en premier, puis à l’hôpital Percy, en deuxième.

“Nous avions une photo de Thomas, on l’a montrée, on nous a dit d’attendre, et on nous a dit non, il n’est pas là à Percy et on a continué de le chercher encore toute la journée du samedi en allant à la cellule de crise aux Invalides. On nous offrait un verre d’eau, un café, ça partait d’une bonne intention mais ce n’était pas du tout ce qu’on attendait.” Le dimanche, éperdus d’angoisse, ils ont continué à espérer. C'est alors qu’à la cellule de crise des Invalides, on leur a annoncé que leur fils chéri, Thomas, était mort la veille au matin, à Percy, là-même où ils s’étaient rendus, là-même où on leur avait dit qu’il n’était pas.

"Le deuil est impossible.” 

L’annonce de la mort a été une déflagration. “Un vide, la prise de conscience qu’on ne le verra plus, la tristesse, voilà”, dit Philippe Duperron, qui s’étrangle dans son chagrin. Et il rumine sa colère. “La colère d’avoir été obligé de continuer de chercher pendant 24 heures supplémentaires.” La colère contre les politiques, “on en veut aux politiques de n’avoir pas imaginé qu’un événement de cette nature était prévisible et de n’avoir pas mis en œuvre des moyens en cas de survenance d’une telle catastrophe.” Pour Chantal Duperron, “la colère n’a pas duré, pour ne pas être détruite complètement.” Mais la médecin qu’elle est a demandé un rendez-vous au médecin général de Percy “pour lui dire qu’il fallait revoir ses process.” Pour Chantal comme pour Philippe Duperron, “la violence de la mort, dans cet acte de guerre absurde, a rendu l’événement encore plus effroyable, dévastateur, et le deuil est impossible.”

Après l’annonce de la mort de Thomas, Philippe et Chantal Duperron sont allés voir un psy, deux fois seulement, mais c’est en couple et en famille, avec leurs fils aîné et cadet, et tous les autres proches, qu’ils ont puisé des forces pour survivre. Survivre au début leur a semblé insupportable. Ils se sentaient coupables. Perpétuellement tristes, alors même “qu’on a fait attention à ne pas sombrer dans un chagrin en permanence, on a continué à essayer de faire des fêtes en famille pour nos petits-enfants”. Mais quand il y avait une occasion festive, Noël, un anniversaire ou des vacances en famille, c’était toujours le plus douloureux. “Récemment encore, on est partis tous ensemble sur une île, et au premier apéritif, on pleurait tous en pensant à Thomas, les gens de l’hôtel ne comprenaient pas ce qu’il se passait.” Peu à peu, ils ont apprivoisé la peine et l’absence, “mais parfois ça nous submerge sans raison” murmurent M. et Mme Duperron.

"Faire entendre la voix des victimes"

Adhérer à l’association 13onze15 Fraternité-Vérité n’a pas été immédiat. Au début, Philippe Duperron avoue qu’il était méfiant, “j’avais peur d'une récupération et d'une manipulation”. Les premiers mois, il est resté seul, enfermé dans sa douleur. Puis il a adhéré. Est devenu vice-président, puis président en 2017. “Le rôle de l’association est d’abord d’apporter un soutien”, dit-il, “certains sont perdus plus que d’autres”. Lui, l’avocat en robe noire, s’est beaucoup battu pour aider les plus démunis, ceux qui en plus d’avoir perdu un enfant, un mari, une épouse, ou en plus d’avoir été blessé dans leur chair ou dans leur âme, avaient perdu leur boulot, pour dépression ou stress post-traumatique. Des licenciements abusifs qui le révoltaient. Philippe Duperron a donné de la voix tant qu’il a pu pour “faire entendre la voix des victimes.”

Au procès qui s’ouvrira le 8 septembre prochain, à Paris, il sera là, pendant neuf mois, pour aider, guider, informer, toutes les victimes de son association qu’il sent “en effervescence avant l’audience”. Jusqu’à l’été, beaucoup se désintéressaient totalement du procès. Ces dernières semaines, il a vu affluer des victimes indécises, se demandant s’il fallait se porter parties civiles ou pas, assister aux audiences ou pas. Avec l’avocat de l’association, Me Jean Reinhart, ils ont essayé de répondre au mieux. Et avec deux autres associations, la FENVAC et l’Association Française des Victimes du Terrorisme, ils ont mis en commun leurs efforts pour “tenter d’apporter les meilleures réponses.”

"Philippe est généreux, comme Thomas, attentif aux autres, donnant de son temps sans limite"

Philippe Duperron a essayé d’être le plus rassurant qu’il pouvait, le jour où il a visité avec d’autres victimes, l’immense salle dans laquelle se tiendra le procès ; ce jour-là, lui-même était pourtant fébrile. Durant le procès, il veut tout faire pour aider toutes les victimes, et tenir informées toutes celles, nombreuses, qui vivent en province et ne pourront pas venir si longtemps à Paris. Il pense que la web radio, inédite, imaginée spécialement pour ce procès “sera une bonne réponse à l’éloignement, mais que personne n’a la réponse complète à la réalité des problèmes pratiques.” Sa priorité absolue : “que la dignité du procès soit préservée.” D’avance, il sait que “les témoignages seront des moments très douloureux.”

À titre personnel, Philippe Duperron n’attend rien des accusés, pour qui il n’a “pas de haine, pas de sentiment, aucun.” Il pense que le plus connu d'entre eux, Salah Abdeslam “continuera de se murer dans son silence.” Ce procès l’angoisse surtout. Il est certain qu’il y aura “beaucoup de désarroi”. Mais “la justice de la nation va passer, ce qui est pour toutes les victimes une première forme de réparation, c’est quand même un moment essentiel”.

Chantal Duperron dit de son mari Philippe qu’il est avant tout “être généreux, comme Thomas, attentif aux autres, donnant de son temps sans limite.” Souvent, elle s’inquiète pour lui, et de plus en plus, à l’approche du procès. “Je ne suis pas son médecin, je suis sa femme, mais parfois je lui dis stop, repose-toi un peu, sinon psychiquement, tu vas pas y arriver.” Le temps du procès, Philippe Duperron et sa femme Chantal quitteront souvent Alençon et s’installeront dans le petit appartement où vivait leur fils Thomas, tout près de Paris. “Il venait d’y emménager, il était si content. Être là où il a vécu nous aidera peut-être à tenir pendant le procès.”

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver ici.