Certains étaient sur les lieux des attentats, d’autres y ont perdu un parent, d’autres encore ont vu leur parent rentrer traumatisé à la maison. Ils sont les enfants du 13 novembre 2015.

Deux semaines après les attentats du 13 novembre au Bataclan, les Parisiens laissaient bougies, messages, photos en hommage aux victimes
Deux semaines après les attentats du 13 novembre au Bataclan, les Parisiens laissaient bougies, messages, photos en hommage aux victimes © Radio France / Olivier Bénis

Maël vient de fêter ses 11 ans. Il s’apprête à rentrer au collège. Maël n’est pas son vrai prénom, mais c’est celui que son papa a choisi pour cet article. Maël est un garçon fan de Dragon Ball Z - son personnage préféré est Sangohan - , de foot aussi. Il apprend la musique au conservatoire. Ses parents s’y sont rencontrés en jouant du violoncelle, lui a préféré les percussions. Maël est curieux, plein de vie, un peu facétieux parfois. Il a encore cette capacité, propre à l’enfance, à ne pas trop s'embarrasser des convenances. Mais Maël n’est pas non plus tout à fait un enfant comme les autres. Pendant longtemps, il a eu peur des flashs, des cris, des portes qui claquent. Il craignait l’obscurité, ne voulait plus dormir seul dans son lit. Il n’aimait plus, non plus, les feux d’artifice ou aller au spectacle.

Enfants traumatisés

Le 13 novembre 2015, Maël était au Bataclan. Dans la salle. Il assistait au concert des Eagles of Death Metal, son casque anti-bruit bleu sur les oreilles, sa maman et sa grand-mère à ses côtés. Toutes deux sont mortes ce soir-là. Assassinées par le commando de trois terroristes qui a fait 90 morts dans cet ancien cinéma transformé en salle de concert. Maël, lui, n’a pas trop de souvenirs de ces événements. Il avait alors cinq ans. Ou peut-être n’a-t-il pas très envie d’en parler. Cela lui appartient. Il se souvient quand même qu’un homme l’a “pris dans ses bras et il m’a posé sur un escalier”. Mais il n’a pas vu grand-chose, “juste la porte”. Le reste, c’est Jérémy, son papa qui n’était pas avec lui ce soir-là, qui l’a reconstitué. “À un moment donné j’avais beaucoup de questions”, explique-t-il. “J’avais envie de savoir ce qu’il avait vécu, comment sa maman et sa grand-mère avaient été tuées. Est-ce qu’elles avaient souffert ? Et ce que Maël les a vues mourir ? Est-ce que le sang qu’il avait sur ses chaussures était le leur ?

Jérémy, le père de Maël, avec une de ses figurines de Dragon Ball Z
Jérémy, le père de Maël, avec une de ses figurines de Dragon Ball Z © Radio France / Victor Vasseur

Grâce aux éléments de l’enquête, à ce que des survivants qui ont vu Maël avant ou pendant l’attaque lui ont confié, “j’ai une idée de comment ça a pu se dérouler, le parcours qu’ils ont fait, je me l’imagine bien. Et j’avais envie de pouvoir être la mémoire de Maël pour que, quand il sera en mesure de me poser des questions, je puisse lui répondre.” Ce temps-là n’est pas encore arrivé pour Maël. “Je crois qu'il n'a pas envie de se remémorer ça. Cela fait cinq ans qu’il ne m’a jamais parlé de sa maman.” Mais progressivement, Maël a apprivoisé son traumatisme. Aujourd’hui, il accepte “de retourner voir certaines formes de spectacle", explique son père, "plutôt en extérieur.” Il dort mieux aussi. “Pendant trois ou quatre ans, il voulait dormir avec moi. Mais refusait les câlins ou les contacts physiques. Un bras par-dessus son épaule, c’était totalement impossible. Est-ce que ça lui rappelle quelque chose de traumatique ? Je sais qu’il a été récupéré sous une personne blessée qui le cachait sous son bras. Est-ce que c’était sa maman ?” Maël est toujours suivi psychologiquement, soutenu aussi par des grands-parents très présents. “J’ai l’impression qu’il va bien” sourit son père. Et quand il pense à sa maman, ce sont “des bons souvenirs.

Enfants endeuillés 

Pour certaines familles, il a fallu des heures, parfois des jours, avant d’apprendre la terrible nouvelle. Pour les proches, ce sont alors des heures d’angoisse, d’espoirs impossibles, de questionnements. “Comment je vais dire à Gary ?” est l’une des premières questions qu’Aurélie, sa maman, se pose dans la nuit du 13 novembre 2015. Comment annoncer à son petit garçon de 3 ans la mort de son père dans un attentat terroriste ?Simplement” lui répondent les médecins qui la prennent en charge à l’hôpital militaire des Invalides. C’est ce qu’elle fait. “Il comprend tout de suite", se souvient-elle, "car il joue aux dinosaures et est obnubilé par le fait qu’ils sont morts et qu’on ne les reverra plus jamais”. Donc Gary intègre ce que signifie “papa est mort”. Et fond en larmes. “Des larmes tord-boyaux.” Et puis le soir, au moment de se coucher, “il m’a fait la liste de tout ce qu’il ne pourrait plus faire avec son père : manger des kiwis avec lui le matin, monter sur ses épaules quand il en a marre de marcher. Il est entré dans le deuil tout de suite.” Outre le deuil, il y a aussi la panique qui arrive dans la foulée : “Il ne se sentait plus en sécurité nulle part. Il faisait des cauchemars, ne voulait pas que je sorte le soir.” Aurélie a donc dû s'employer à “beaucoup sécuriser.

Pour Pierre, 13 ans en novembre 2015, le premier sentiment qui le traverse est l’incompréhension : “C’était un autre monde, ce n’était pas possible.” Ce soir-là, il regarde le match de foot France-Allemagne à la télévision avec un copain, lorsqu’il est alerté par les bandeaux d’information sur l’écran. Il y est inscrit : “attaque” et “rue de Charonne”. Cette rue du 11e arrondissement de Paris où, au restaurant La Belle Équipe, sa mère, son beau-père et tous leurs amis auprès desquels Pierre a grandi, sont en train de fêter l’anniversaire de l’un deux. La plupart n’en reviendront pas. Aujourd’hui, Pierre, jeune homme au regard doux, se souvient précisément : “C’est une scène que je ne veux plus jamais revivre : voir tout le monde pleurer, s’écrouler avec des cris. Moi, je n’arrivais pas à pleurer, je tapais les murs.” La suite pour lui, c’est une installation chez ses grands-parents, un retour au collège et une souffrance qui se transforme en colère. “C’était des colères pas possibles. Je faisais n’importe quoi à l’école, je répondais aux profs, je me croyais tout permis. Et avec ma grand-mère, ça se passait très mal au début. On s’engueulait tout le temps. Parce que pour moi, c’était impensable de vivre avec une dame de 75 ans. Ma mère, elle en avait 30.” 

Pierre pourtant est “très entouré”. Ses grands-parents, sa tante Émilie, sa marraine elle-même survivante de l’attentat, ses amis. Et pourtant, “quand on vit quelque chose comme ça, on est tout seul. Dans ma tête, j’étais vraiment tout seul. Même encore aujourd’hui, je le suis.

Enfants bousculés

Franck et Édith, eux, sont revenus vivants du Bataclan. Ils ont chacun retrouvé leurs familles, leurs enfants. Ils ont ressenti l’euphorie, le soulagement d’être en vie. Mais Franck, éducateur spécialisé dans le Nord, avait “encore l’odeur du sang sur les mains. J’ai attendu Noël avant d’arriver à serrer mes enfants dans mes bras. Parce que je me sentais sale, dégueulasse.” Alors oui, reprendre son rôle de parent est difficile : “On n’est plus le papa qui sourit. On est le papa qui, quand la nuit les enfants descendent pour boire un verre d’eau, le découvrent dans la cuisine avec sa sixième bouteille de Chimay triple. Parce que papa n’arrive pas à dormir. Et il n’arrive même pas à s’assommer” avec la bière qu’il ingurgitait.

Dans son appartement parisien, Édith aussi cherchait “à s’abrutir en buvant trop. Je voulais faire taire ce que j’avais dans la tête.” Cette rousse aux bras colorés de tatouages, dont l’un d’eux représente la façade du Bataclan, n’arrive plus à gérer le quotidien. De simples courses lui paraissent une mission insurmontable. Alors, a fortiori, elle n’est pas “capable de faire face aux besoins de Circée”, sa fille de trois ans. “Ni même avoir la patience de supporter un pleur, une râlerie, le fait qu’elle ne voulait pas aller se coucher. Je ne supportais plus rien.” En décembre, un mois après les attentats, elle accompagne sa fille à une petite fête de Noël dans la cour de son école maternelle. “Je ne supportais plus la foule, qu’on me parle. Et quand des gamins ont commencé à jouer avec des pétards, je n’ai pas pu rester. Je me sentais dysfonctionnelle. Je m’en voulais de ne pas être capable d’être là, mais tout mon corps appelait à fuir, à me mettre dans un trou.” Édith réalise qu’elle ne peut plus repousser le récit du 13 novembre à sa filleavec des mots qu’elle était capable de comprendre. Et à ce moment-là, les rôles se sont inversés : c’est elle qui m’a protégée, qui me disait avec sa voix de bébé : t’inquiète pas maman, ils sont pas là les méchants.

Aurélie, la maman de Gary qui aime les dinosaures, est enceinte de 5 mois quand elle perd son compagnon. C’est donc seule, à la montagne où vivent ses parents, qu’elle accouche de la petite Thelma. “Lorsqu’elle est née, je me souviens que de 3 à 6 heures du matin, je lui ai parlé de son père.” Ce papa, Matthieu, qui lorsqu’il avait appris que cet enfant à naître était une petite fille, a lancé l’air de rien : “Et Thelma? C’est joli comme prénom Thelma.” La phrase, alors anodine, a été gravée dans le marbre le 13 novembre 2015. Et Thelma a grandi “dans une famille où il n’y a pas de papa et où il y a un traumatisme” raconte Aurélie. Aujourd’hui, elle voit Gary et Thelma évoluer avec cette histoire à des rythmes différents, l’un en gérant “le manque et l’autre le vide. Et ce n’est pas plus confortable de gérer le vide”, observe la maman de 41 ans. Elle revoit ainsi sa fille “convoquer des larmes qu’elle n’avait pas” lorsqu’elle-même et Gary pleurent à l’évocation de Matthieu. Elle l’entend si souvent dire : “Vous vous rendez compte ? Moi, je ne l’ai même pas vu une minute !”  Mais il y a aussi ce dîner où, alors que la petite fille pose de nombreuses questions sur ce père inconnu pour elle, son frère aîné file dans sa chambre et en revient avec des photos : voilà, c’est lui ton papa. C’était vraiment très touchant”, sourit Aurélie, les yeux bleus emplis de tendresse.  

À l’automne 2015, Arthur qui a vécu l’attentat dans la fosse du Bataclan, est marié depuis un peu plus d’un an. “On pensait à faire des enfants. Mais en fait, notre première fille n’est née qu’en 2019. Avant, il a fallu du temps pour se reconsolider.” Car comment envisager de devenir parent lorsque son quotidien s’écroule, que les anxiolytiques sont devenus indispensables ? C’est la question qu’Édith, la maman de Circée, est contrainte de se poser à l’été 2016. “Je me suis rendue compte que j’étais enceinte”. Sur le moment, elle ne veut pas “y faire face” et tente de profiter de ses vacances. Mais, assez vite, “je me suis posée la question : est-ce que tu en es capable ? Avec mon mari, on voulait avoir un deuxième bébé. Mais je me suis dit : je suis dysfonctionnelle, sous gros traitement anxiolytique et incapable d’être une bonne mère pour ma fille. Je ne vais pas en plus imposer ça à un deuxième enfant.” Édith a fait le choix d’avorterla mort dans l’âme. Je l’ai vécu comme un échec supplémentaire. Je m'en suis voulue. Et je m’en veux encore.

Enfants porteurs d’espoir

Mais pour tous, à court ou moyen terme, les enfants sont aussi ceux qui “aident à se relever”. Pour Stéphane, survivant du Bataclan, amener sa fille de six ans à l’école “était devenu un effort. Mais ça aide aussi de devoir le faire, ça donne le coup de boost parce qu’on ne va pas non plus regarder le plafond pendant 107 ans.” Et surtout, poursuit-il, “ça vaut le coup de faire l’effort”. Pour Émilie, c’était même “une mission” que lui a donné Pierre, son filleul qui a perdu sa maman à La Belle équipe. Et ce, à peine deux jours après les attentats qui ont décimé son entourage. “Il avait un tiramisu qu’il avait préparé le vendredi avec sa mère. Il nous donnait une part à chacun et il nous disait : il faut le manger, il ne va plus être bon. Maman était très forte, elle n’aurait pas pleuré. Nous, on était tous bouleversés et c’était lui qui était fort.”

D’ailleurs aujourd’hui, la résilience de Pierre passe aussi par son envie de fonder un jour une famille. Avec “plein d’enfants”. Parce que “on m’a tout enlevé, on m’a tout retiré. Et j’ai besoin de me retrouver à nouveau à table avec plein de gens”. Et d’entendre à nouveau des rires. 

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