Le géant de la vidéo en ligne a confirmé avoir pris la décision de supprimer la chaîne de l'humoriste devenu polémiste, suite à sa disparition repérée la veille par des internautes. Dieudonné dénonce "des pressions israéliennes", quand l'UEJF assure que cela fait suite à ses signalements. La réalité est plus complexe.

Dieudonné au tribunal de Paris en mars 2019, lors de son procès pour évasion fiscal et blanchiment d'argent
Dieudonné au tribunal de Paris en mars 2019, lors de son procès pour évasion fiscal et blanchiment d'argent © AFP / KENZO TRIBOUILLARD

Coup de tonnerre pour les plus de 450.000 abonnés de Dieudonné sur YouTube : ce lundi soir, la chaîne particulièrement prolifique de l'humoriste (avec une vidéo publiée presque quotidiennement) avait tout simplement disparu. Dieudonné lui-même s'en est rapidement indigné sur sa page Facebook (maintenue, elle, tout comme ses 1,2 millions d'abonnés), en profitant pour rappeler qu'il est toujours possible de voir les vidéos sur son site... moyennant finances, bien entendu.

De son côté, l'Union des Étudiants Juifs de France s'est réjoui de la décision de Google. "Cette fermeture fait suite à l'action de l'UEJF et de ses partenaires antiracistes qui combattent depuis des années, au jour le jour, la propagation des idées racistes, antisémites et négationnistes du pseudo humoriste", revendique ainsi l'organisation, qui signalait depuis longtemps régulièrement ses vidéos dans l'espoir de voir Google, maison-mère de YouTube, réagir. Quant au polémiste, il a de son côté dénoncé "des pressions israéliennes", qui rappellent selon lui "les autodafés des heures les plus sombres de l'Histoire".

Le message de l'UEJF sur Twitter a été publié par Dieudonné sur son compte Facebook et retweeté sur son compte Twitter (une technique classique pour inciter ses 149.000 abonnés sur le réseau social à exprimer massivement leur colère dans les réponses).

L'humoriste polémique a lui-même retweeté le message de l'UEJF se réjouissant de la fermeture de sa chaîne
L'humoriste polémique a lui-même retweeté le message de l'UEJF se réjouissant de la fermeture de sa chaîne / Capture d'écran Twitter

L'occasion, à l'inverse, pour certains militants antiracistes comme le cofondateur du Printemps républicain Gilles Clavreul, de se réjouir en voyant là une preuve irréfutable de l'efficacité des "antiracistes historiques" et de la "législation antiraciste",  soulignant qu'il s'agit là des "luttes réelles de l'antiracisme".

Un coup de balai bien plus large

Le problème, c'est que soutiens et adversaires de Dieudonné se mélangent un peu les pinceaux. Pour justifier sa décision sur la chaîne du polémiste, Google explique à l'AFP qu'elle s'inscrit dans une politique bien plus vaste de lutte contre l'incitation à la haine et les "discours haineux" ("hate speech") amorcée il y a un an, et renforcée ces dernières semaines. Entre janvier et mars 2020, le site a ainsi supprimé 260.000 vidéos pour incitation à la violence ou à l'extrémisme violent.

YouTube a annoncé ce lundi un énorme ménage dans ses contenus, et la fermeture depuis un an de 25.000 chaînes "pour violation de nos règles sur les discours de haine". On y trouvait principalement des chaînes américaines de suprémacistes blancs, comme celle d'un ancien leader du Ku Klux Klan ou de militants néonazis.

Les règles d'utilisation de YouTube sont en effet très claires sur les contenus que le géant de la vidéo ne veut plus voir sur son site :

"Nous supprimons tout contenu incitant à la violence ou à la haine contre des individus ou des groupes d'individus en fonction de l'une des caractéristiques suivantes : âge, caste, handicap, origine ethnique, identité et expression de genre, nationalité, race, situation au regard de l'immigration, religion, sexe/genre, orientation sexuelle, statut de victime d'un événement violent majeur ou de proche d'une victime, statut d'ancien combattant"

Si l'on en croit le site Numerama, qui avait récemment épluché les vidéos publiées par Dieudonné sur sa chaîne, beaucoup d'entre elles, après avoir longtemps joué avec les limites de ces règles très strictes, les avaient allègrement dépassées (l'article cite "de nombreuses accusations antisémites, parlant notamment de 'haine hystérique juive' ou des phrases comme 'Jésus est venu nous libérer des escrocs du Temple'", des thématiques largement reprises dans les commentaires des vidéos). Or YouTube est très clair aussi sur les sanctions : en cas d'infraction, le contenu est supprimé ; au bout de trois avertissements, la chaîne elle-même disparaît.

La disparition de la chaîne de Dieudonné s'inscrit donc dans ce "coup de balai" mondial sur les chaînes ne respectant pas les règles de YouTube, favorisé par le contexte de forte mobilisation contre la haine (notamment raciste) dans plusieurs pays. Contacté par France Inter, YouTube assure d'ailleurs que la décision n'a rien de "politique", mais qu'elle est strictement liée à l'application de ses règles d'utilisation. Google ne s'est pas plié docilement à ce que réclamait l'UEJF, et, évidemment, encore moins Israël.

De même, la "législation antiraciste" n'a pas grand-chose à voir avec cette affaire : Dieudonné a déjà été condamné à plusieurs reprises par la justice française, notamment pour "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale ou religieuse"... Sans que cela n'ait jusqu'ici la moindre influence sur sa diffusion ou non via les sites de vidéo en ligne ou les réseaux sociaux. Les premiers procès perdus par Dieudonné remontent pourtant à 2006.

On peut évidemment le regretter, mais il faut se rendre à l'évidence : dans cette affaire, le droit n'a pas servi à grand chose. C'est Google qui a fait le choix d'être plus sévère avec ces contenus.

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