Jour 44 au procès des attentats de janvier 2015 - Les débats se sont terminés ce matin, les accusés n'auront plus la parole sauf pour leurs derniers mots, juste avant que la cour ne parte délibérer, pour le verdict. Une mini-confrontation a eu lieu entre eux, ce matin. Puis les plaidoiries des avocats ont commencé.

Les plaidoiries ont commencé aujourd'hui
Les plaidoiries ont commencé aujourd'hui © Radio France / Matthieu Boucheron

Au jour 44 de ce procès, l'audience a repris normalement, l'accusé Ali Riza Polat étant revenu s'asseoir dans son box, avec un test Covid négatif, même s'il avait le teint gris et pâle, ce matin. Mais l'audience a pu reprendre, en dépit également de l'annonce du reconfinement. Ce procès des attentats de janvier 2015, qui avait déjà été renvoyé du printemps à septembre pour cause de premier confinement, pourra se poursuivre jusqu'au verdict, prévu le 13 novembre. Le président prévient qu'il faudra que le masque, obligatoire, ne soit plus jamais "baissé", comme se permettaient de le faire certains avocats, de temps à autre. Le président martèle que, dans cette nouvelle étape de "respect des règles sanitaires", il va falloir que les avocats et journalistes se répartissent encore davantage dans les différentes salles de retransmission, pour augmenter la distanciation sociale. 

Et l'audience redémarre avec des lectures de PV de témoins pas venus. Mais au bout de dix minutes à peine, les smartphones affichent les alertes annonçant l'attaque dans la basilique Notre-Dame de Nice. Ceux qui voient l'alerte sont sonnés. C'est le troisième attentat depuis le début de ce procès, après l'attaque rue Nicolas-Appert, puis l'atroce assassinat contre le professeur d'histoire-géographie Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine. 

"C'est un simulacre de jugement, je sais même pas pourquoi on vient ici, mon frère !"

Puis le président demande à l'accusé Christophe Raumel de venir à la barre, son meilleur ami Willy Prévost est appelé à se lever aussi dans son box. Les confrontations prévues mercredi ont été annulées, mais c'est un "tour de questions" des avocats qui démarre, avec une question de Me Cechman, avocate de victimes de l'Hyper Cacher. D'un ton offensif, elle interroge ces deux accusés sur leur achat de couteaux pour Amedy Coulibaly. Prévost répond : _"Pas de précision plus que ça" ;  Raumel marmonne "Ch'ais pas"_. Me Cechman fait remarquer à Raumel qu'il a visionné à l'hiver 2014 un magazine sur France 2 sur les recrues de l'Etat islamique. Raumel a oublié, mais dit qu'il était peut-être devant sa télé "par curiosité" ? Et l'audience est brutalement suspendue car l'accusé Polat se sent à nouveau mal, envie de vomir encore. La suspension est de courte durée. Et Me Cechman attaque d'autres accusés, Amar Ramdani et Saïd Makhlouf, sur un rendez-vous au KFC de Roubaix. Ramdani la nargue : "Non, mais déjà, moi personnellement, je mange pas au KFC". Et l'avocate, qui a déjà perdu ses nerfs une première fois cette semaine face à l'accusé Polat, veut encore l'interroger : "Je sais pas s'il est en état ? Sinon, on va faire un truc plus simple, vous répondez par oui ou par non". 

Polat, toujours le teint gris et beaucoup moins fanfaron que depuis deux mois se lève et s'énerve déjà contre elle, qui lui parle de prélèvements bancaires suspects. Il veut savoir les dates de cette accusation dont elle parle. "Peu importe les dates", balaie l'avocate, mais "si c'est très important, car si je suis en détention, comment je peux aller sur internet ?", rétorque l'accusé. Polat s'énerve. Il s'écrie : "C’est un simulacre de jugement, je sais même pas pourquoi on vient ici, mon frère ! Arrêtez, arrêtez ! Madame, je suis en détention d'août 2012 à juin 2013, c’est pour ça que je vous ai demandé les dates ! Là j’ai le meilleur alibi au monde !" L'avocate de Polat, Me Coutant-Peyre sort les crocs et s'étonne que "des conseils des parties civiles posent des questions à la place du parquet !" Et Me Cechman, ulcérée, a cette formule : "Ne vous en déplaise, on n'est pas là pour beurrer les sandwiches !" Puis elle marche d'un pas furieux vers Me Coutant-Peyre et lui donne les dates sur un papier. Polat consulte tranquillement ledit papier et s'exclame :_"Voilà ! À ces dates j'étais en détention. La preuve que vos policiers font du faux !  _Merci beaucoup madame ! C'est parfait !" Me Cechman maugrée, se dit que Polat embobine la cour et n'a pas répondu à la question. Et Le président de Jorna stoppe ce "tour de questions"

Et l'assesseur lit cette lettre de l'accusé qui écrivait : "J'ai fait tomber mon teuch dans les toilettes !"

La cour visionne ensuite l'audition d'une témoin venue à la barre, pour s'assurer qu'elle a dit ici la même chose qu'en audition devant les policiers. Audition lors de laquelle on entend une policière tutoyer ladite témoin en garde à vue. Puis le premier l'assesseur lit une lettre attribuée à l'accusé Mohamed-Amine Fares. Et le magistrat lit donc à haute voix : "voilà nique sa mère" et aussi "j'ai fait tomber mon teuch dans les toilettes". Puis le président montre sur écran géant les photos des armes qui ont servi à tuer pour les attentats. L'une a un ruban adhésif autour de la poignée, était cassée, a eu "un incident de tir". Mais d'autres n'en ont pas eu, hélas. Me Marie-Laure Barré avocate de plusieurs victimes de Charlie Hebdo note que beaucoup de ces armes n'étaient pas "rouillées, rafistolées" comme veulent le faire croire des accusés. Et le président clôt les débats. Les plaidoiries de parties civiles commencent. 

La salle d'audience est remplie de robes noires pour le début des plaidoiries de parties civiles. Certains avocats arrivent ici pour la première fois depuis deux mois, pour écouter leurs confrères, comme au spectacle, à ce procès historique. Et Me Josserand-Schmidt se lève, au nom de la FENVAC et l'Association Française des Victimes du Terrorisme, et clame : "On entrevoit toujours pas le début de la fin. La terreur veut nous faire plier". Elle parle de l'attentat de ce matin, "des femmes, un homme dans une basilique à Nice. Une histoire qui n’en finit jamais de se répéter". L'avocate dit qu'il "y a bien longtemps que les terroristes ne sont plus des érudits. Ils savent dissimuler, se battre, acheter des armes. C'est la 3e génération. Celle qui vient des prisons et des quartiers". Elle cite les chercheurs Hugo Micheron, Bernard Rougier, Gilles Kepel. Elle cite Elisabeth Badinter qui disait : "On cicatrise de l’extérieur mais pas de l’intérieur."

"Tuer un être humain à cause de sa religion ou son origine est le crime le plus atroce, on ne peut pas aller plus loin dans la dégradation humaine", disait Robert Badinter 

Une autre avocate, Galina Elbaz, pour la LICRA plaide que "ce procès est celui de la liberté fait à la terreur islamiste". Me Yaël Scemama ajoute que "La LICRA est Charlie, elle sera toujours Charlie qui porte haut le combat contre la haine antisémite, le racisme". Me Yaël Scemama cite les noms des 17 victimes de ces attentats de Charlie Hebdo, Montrouge et l'Hyper Cacher. Et après Elisabeth Badinter, voilà son mari cité à son tour, Robert Badinter, ce si grand avocat. C'est Me Ivan Terel qui le cite dans sa plaidoirie : "Tuer un être humain à cause de sa religion ou son origine est le crime le plus atroce, on ne peut pas aller plus loin dans la dégradation humaine". Une de ses consœurs, Me Muriel Ouaknine dit que "l'islam radical est du fanatisme". 

"Messieurs, dans le box, écoutez ! Ça parle de vous!" Certains accusés la regardent, d'autres pas. Elle paraphrase Voltaire qui écrivait en 1764 : "Quand le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est incurable". Elle dénonce "tous ces mensonges depuis 12 semaines" dans les box. "Je n’ai aucun doute que sitôt le verdict rendu, le projet criminel se reconstituera ailleurs et en frappera d’autres", dit-elle. Thibault de Montbrial est le dernier à plaider. Il dit que "face à la barbarie qui veut nous détruire", il demande aux magistrats de la cour d'assises spéciale de "ne pas être naïfs" et "de juger de manière implacable au nom du peuple français". Il y aura pendant encore trois jours, 74 plaidoiries d'avocats de parties civiles, avant le réquisitoire, mercredi.

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